Billet proustien (16) : Le circuit de l’adultère

Le duc de Guermantes n’est jamais sans maîtresse, une maîtresse dont à chaque fois il est follement épris et qu’il affiche. Toutes se ressemblent d’ailleurs :

« le duc avait le goût des femmes grandes, à la fois majestueuses et désinvoltes, d’un genre intermédiaire entre la Vénus de Milo et la Victoire de Samothrace (Proust s’amuse !) ; souvent blondes, rarement brunes, quelquefois rousses, comme la plus récente, laquelle était à ce dîner, cette vicomtesse d’Arpajon qu’il avait tant aimée qu’il la força longtemps à lui envoyer jusqu’à dix télégrammes par jour (ce qui agaçait un peu la duchesse) ».

Mais, plus encore que par sa prestance, le duc attire à lui par la perspective qu’il offre à ses amantes d’accéder un jour au salon de la duchesse, le plus prestigieux du Faubourg. À cet accès, Oriane n’était nullement opposée et voici pourquoi :

« elle (Oriane) savait qu’en plus d’une, elle avait trouvé une alliée, grâce à laquelle, elle avait obtenu mille choses dont elle avait envie et que M. de Guermantes refusait impitoyablement à sa femme tant qu’il n’était pas amoureux d’une autre. »

Le duc n’accordait ce grand privilège que s’il sentait que sa passion allait finissant. Tant qu’il ne croyait qu’à une simple passade et non à un grand amour, il estimait que c’était trop que d’être présenté à sa femme. Et parfois pourtant, cet accès,

« il se trouvait l’offrir pour beaucoup moins, pour un premier baiser, parce que des résistances, sur lesquelles il n’avait pas compté, se produisaient, ou au contraire qu’il n’y avait pas eu de résistance. En amour, souvent, la gratitude, le désir de faire plaisir, font donner au delà de ce que l’espérance et l’intérêt avaient promis. »

Dans les débuts d’une liaison, le duc avait tendance à séquestrer ses amantes, allant jusqu’à s’occuper de leurs enfants, auxquels « il lui arriva de donner un frère ou une sœur »… Donc pas question à ce moment de présentation chez Oriane. Mais pas question non plus lorsque le duc cessait de passer pour le mari de la plus élégante femme de Paris et se retrouvait vraiment aimé de sa maîtresse et si bien que se voyait « interverti un ordre antérieur d’importance entre questions de snobisme et questions d’intérêt. » Entendons par là que la maîtresse était passée de l’attirance convoitée d’un salon prestigieux à quelque amour plus réel.

(Le Côté de Guermantes, Folio, p. 463-65)