Au nom du père : Greg Iles (Le Sang du Mississippi)

Après Brasier noir et L’arbre aux morts, Greg Iles clôt sa trilogie fleuve avec un livre à la (dé)mesure du projet – 848 pages pour ce dernier volet –, Le Sang du Mississippi, thriller aux faux airs de saga familiale dans la Black Belt américaine. Entre passé ségrégationniste et tensions raciales encore très actuelles, Le Sang du Mississippi captive et interpelle le lecteur, entre roman de cour et polar brut, une plongée dans le Bourbon County et le Natchez District, où histoire et présent se rencontrent dans les marges de la société américaine et sur les rives du « Cœur de la nation ».

Penn Cage, ancien procureur devenu maire de Natchez, veuf et père de la jeune Annie, vit désormais sous la protection du FBI, avec garde rapprochée et pistolet à la cheville. Cible d’un groupe de suprématistes qui a assassiné la femme qu’il aime, Penn Cage doit faire face désormais à un autre danger : son père est accusé du meurtre d’une femme noire et risque de se voir condamné à finir ses jours en prison. Penn est aux abois, d’autant plus que son père refuse toute aide, ne dit rien de son éventuelle innocence et semble au contraire vouloir tout faire pour être déclaré coupable.

Roman poisseux, étouffant, Le sang du Mississippi convoque la haine atavique des héritiers des planteurs et les bras armés des groupuscules racistes, les questions de la filiation, de l’héritage culturel et ethnique — ni plus ni moins les plaies de l’Amérique. Greg Iles articule deux mondes, en apparence opposés, de fait étroitement liés pour le pire. Les Knox, fratrie sanguinaire et hors-la-loi, avec le patriarche Snake, épandeur et meurtrier chez qui la fureur est une seconde voire une première nature. Les Cage, Tom le père médecin et son fils Penn, tous deux animés de sentiments libéraux, ouverts sur le monde, tolérants et tournés vers leur prochain. Docteur à l’altruisme sans réserve, Tom est aujourd’hui accusé d’un crime qu’il avoue avoir commis mais dont il tait les motivations. Les Knox, loin de se réjouir de la mort d’une femme noire, font tout pour entraver l’enquête, jusqu’à réduire au silence les témoins gênants en toute impunité.

Avec un style sec et froid, Greg Iles fait remonter à la surface les crimes du passé quand, dans les années 60 en pleine ségrégation, les blancs abusaient, violaient, tuaient, forts de leur bon droit, protégés par des lois iniques. Des années plus tard, les Knox n’ont toujours pas été traduits en justice. Bénéficiant de la complaisance d’autorités coupables (de fermer les yeux ou de partager leurs idées), le passé est la clé des débats judiciaires d’aujourd’hui. Les débats et « le grand fleuve », ce « père des eaux » qui donne son titre à double entrée au roman, sont les cœurs battants de ce troisième volet : plutôt que de livrer par le menu le procès de Tom Cage, celui-ci est dit et commenté par le fils et l’auteur multiplie les artifices pour mieux retenir le lecteur jusqu’au verdict. Avec une ironie glacée, soulignant que l’on n’est pas dans un énième épisode d’une série télévisée, Le Sang du Mississippi enchaîne les témoignages poignants et les moments d’éloquence, sur fond d’histoire des États-Unis, cause et conséquence des actes des protagonistes, témoins ou acteurs de ce procès.

Haletant, brutal, foisonnant et à la structure cinématographique indéniable, Le Sang du Mississippi est sans conteste un très grand roman noir et Greg Iles fait du procès de Tom Cage et de la quête de retour à une vie normale de son fils Penn, un commentaire sans concession de l’histoire et une critique de l’Amérique de la violence et des racistes.

Greg Iles, Le Sang du Mississippi, traduit de l’anglais (États-Unis) par Aurélie Tronchet, Actes Sud « actes noirs », 848 p., octobre 2019, 26 € 50 — Lire un extrait