Écrire, dit-il

« Personne n’a jamais écrit à deux voix. »
Marguerite Duras, Écrire.

La question m’a été posée à plusieurs reprises ces dernières semaines, de mon opposition quasi-systématique à la pratique des ateliers d’écriture ; de mon refus en tout cas d’y participer, ou d’en animer un — ce que j’ai failli faire à Bruxelles, en m’y installant il y a trois ans, parce qu’il m’avait semblé alors que ma reconnaissance dans la ville belge passerait forcément par cet exercice fastidieux. Fastidieux oui, parce que, ne nous leurrons pas, ça n’amuse personne, et surtout pas un écrivain, n’en déplaise à Eric-Emmanuel Schmitt, de « faire naître l’écrivain qu’il y a(urait) en vous ». Je n’avais finalement qu’une seule inscription à quelques jours dudit atelier et la structure organisatrice et moi-même avions donc décidé de l’annuler, voire de le reporter de quelques mois, ce qui n’a jamais eu lieu : entretemps, j’avais pris conscience de l’erreur que cela aurait été, moyennant quand même la somme de quatre-vingt-dix euros par personne dont j’avoue avoir bien eu besoin alors, de devoir vous convaincre du bienfait de l’écriture, alors que tout écrivain sait à quel point c’est à la fois une malédiction et une nécessité pour soi — et si ce n’est pas le cas pour vous, pourquoi y aspirer (vous), pourquoi vous en donner le goût (moi) ?

Vous me direz : parce que.

Parce que chacun a le droit de se rêver pilote d’avion, grand reporter, comédien ou (soupir) écrivain. Certes. Mais de la même façon que l’une des phrases les plus entendues dans la conversation banale autour d’un bon dîner est : si j’avais le temps, je lirais…, l’adage s’applique également à l’écriture. Et à l’écrivain donc.
Si j’avais le temps, je…
Hochement de tête compréhensif de l’interlocuteur, généralement écrivain lui-même.
Et pourtant, j’en ai des choses à dire.
Oui, certainement.
Des choses à dire, mais : des choses à écrire ?

Facebook, et Internet en règle générale, avec l’avènement des blogs et autres plateformes permettant l’expression de soi, ont libéré la parole chez la majorité d’entre vous, de sorte que vous vous contenterez des quelques lignes que vous pondez au quotidien, avec plus ou moins de fautes d’orthographe (je ne suis pas condescendant, vérifiez vous-même), et déserterez vite les ateliers d’écriture. Seulement, les écrivains ont eux-mêmes un pouvoir de sollicitation, jusque sur ces mêmes réseaux, et faire miroiter devant vos grands yeux naïfs le talent qui est peut-être en vous, comme dans un temps pas si lointain Dale Carnegie vous aurait appris Comment vous faire des amis, et le développement personnel dans toute sa splendeur millénariste, à optimiser votre puissance intérieure, reste une belle tentation.

A la fois pour vous.
Et pour les écrivains.
Une tentation pécuniaire, that is
Parce que c’est bien d’argent que l’on parle, et rien d’autre.

Aujourd’hui, en parcourant le réseau social, je suis tombé sur cette annonce (voir image ci-jointe) du même Eric-Emmanuel. J’avais déjà regardé le petit vidéo-clip dans lequel l’auteur à succès promouvait ses célèbres Masterclasses — à l’image de beaucoup d’autres artistes, et cela ne m’avait pas consolé de savoir que Margaret Atwood, David Lynch et Natalie Portman avaient eux aussi succombé à la tentation — et j’en avais ri, en compagnie de certains de mes amis auteurs (dont parmi eux, certains pour qui l’atelier d’écriture est une pratique courante, voire nécessaire à la survie naturelle d’un écrivain dans le monde contemporain).

Mais ces trente pour cent de réduction jusqu’au 17 octobre — soit après-demain : je vous écris mardi 15, il est dix-sept heures et trois minutes, vous savez tout — sur la parole du Maître, supposée vous faire naître, artistiquement, et grandir littérairement, me fascinent. Je pourrais me hasarder aux comparaisons et vous demander pour quelle profession le savoir est transmissible à coups de polycopiés et de sessions Skype — et il est probable que vous en trouveriez ; du moins que vous me trouveriez des formations dont le but est d’enseigner en effet une technique, de libérer un blocage, de combler un manque éducatif, afin de vous faire intégrer une entreprise ou de vous approcher d’un savoir-faire qui vous échapperait.

Mais quel médecin ferait-il naître en vous le praticien à coups de Masterclasses préenregistrées ? Quel chirurgien, quel avocat, quel architecte ? Et cela signifierait-il en substance qu’un écrivain n’est pas un professionnel au même titre que les autres, puisque lui le peut ? Soit qu’il soit supérieur aux autres professionnels (mais on n’est pas dupe), soit que l’écriture ne s’élèverait pas à la hauteur des autres pratiques.

Et c’est bien ce que l’on reprochera aux artistes qui se précipitent dans la manne financière que représentent ces propositions démagogiques : de dévaluer, en lui donnant un prix d’acquisition, une activité qui relève non pas d’un savoir-faire, mais d’une définition de soi (dans sa propre vie, dans la société, dans le monde, dans l’Histoire).

Guillaume Dustan

Dans les années 90, la revue Écritures (Université de Liège) avait posé la question à de jeunes auteurs (Darrieussecq, Angot, Dustan, parmi eux) du travail : considéraient-ils l’écriture comme tel ? Le numéro thématique était titré Au travail ! La définition différait de l’un à l’autre des répondants, mais il n’en demeurait pas moins que l’idée fondatrice qui avait animé l’équipe éditoriale allait bien dans le sens de la validation de la question : écrire, pour un écrivain, ce n’est pas un « hobby » de week-end pluvieux. C’est un engagement à part entière, parfois complété par une activité, que l’on nommera joyeusement « alimentaire » — même si à l’heure actuelle, le taux horaire de rémunération du travail permet tout juste de payer son loyer.

Cela étant, et si Eric-Emmanuel Schmitt veut vraiment, à partir de son expérience, faire de vous un professionnel de l’écriture — ou Annie Leibovitz, un professionnel de la photographie —, l’atelier d’écriture n’a pas nécessairement cette ambition-là. Alors, pourquoi le fustiger de la sorte ?

« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » (Marguerite Duras, Écrire)

« C’est un lieu, l’écriture, un lieu immatériel. » (Annie Ernaux, Le vrai lieu)

« Écrivez ce que vous désirez écrire, c’est tout ce qui importe, et nul ne peut prévoir si cela importera pendant des siècles ou pendant des jours. Mais sacrifier un cheveu de la tête de votre vision, une nuance de sa couleur, par déférence envers quelque maître d’école tenant une coupe d’argent à la main ou envers quelque professeur armé d’un mètre, c’est commettre la plus abjecte des trahisons. » (Virginia Woolf, Une chambre à soi)

« Écrire n’est pas choisir son récit. Mais plutôt le prendre, dans ses bras, et le mettre tranquillement sur la page, le plus tranquillement possible, le plus tel que possible. » (Christine Angot, L’inceste)

Je continue… ?

Une dernière, pour finir, quand même : « L’expérience est une bougie qui n’éclaire que celui qui la tient. »

Celle-ci est d’Eric-Emmanuel Schmitt.