La revue Les Saisons : « Collecter et interroger l’écriture comme matière du film »

Revue Les Saisons

En lien avec le 29e Salon de la Revue qui se tient le 11, 12 et 13 octobre, Diacritik, partenaire de l’événement, est allé à la rencontre de revues qui y seront présentes et qui, aussi vives que puissantes, innervent en profondeur le paysage littéraire. Aujourd’hui, entretien avec Baptiste Jopeck et Pauline Rigal autour de leur splendide revue Les Saisons.

Comment est née votre revue ? Existe-t-il un collectif d’écrivains à l’origine de votre désir de revue ou s’agit-il d’un désir bien plus individuel ? S’agissait-il pour vous de souscrire à un imaginaire littéraire selon lequel être écrivain, comme pour Olivier dans Les Faux-Monnayeurs de Gide, consiste d’abord à écrire dans une revue ?

La revue s’est créée d’abord dans la continuation de notre propre pratique du film, de l’écriture. Nous sommes tous les deux cinéastes, et nous avons rencontré la nécessité de rassembler des textes de cinéastes que nous avions découverts de façon éparse et qui étaient des textes fondateurs pour nous, créer ce lieu qui n’existait pas. Il y a toujours eu de l’écrit dans le travail et l’imagination du film. C’était aussi continuer nos lectures, des écrits de cinéastes disséminés dans des revues si nombreuses. La revue vient collecter et interroger ces formes, l’écriture comme matière du film. Il fallait ensuite ouvrir le cinéma pour voir comment il s’écrit. La revue s’est formée comme ça, au fil de lecture, d’écrits disséminés, de films peu diffusés. Ce travail de recherche, de correspondance, de collecte, c’est un travail de la durée. Un travail qui se fait dans une certaine intimité avec les cinéastes, un fragment de leurs archives, un texte qu’ils réécrivent, une introduction quelque fois qu’on leur demande d’écrire. Les cinéastes traversent la temporalité de leur propre travail. La revue c’est ça, avant d’être l’expérience d’une communauté ou d’un partage du langage, c’est une traversée du temps. La revue est une forme analogue au temps. C’est ce qui motive au cœur du projet des Saisons, ouvrir les temporalités utopiques du travail du film.

Quelle vision de la littérature entendez-vous défendre dans vos différents numéros ? Procédez-vous selon une profession de foi établie en amont du premier numéro ?

L’écriture du film est souvent reléguée au rang de trace, de deuil. Il fallait la défendre sans forcément défendre son fait littéraire. Elle est une forme vulnérable, elle a à voir avec la répétition et l’errance et ne vient pas se confondre avec un film soi-disant réalisé. C’est aussi repenser l’acheminement vers l’image. La revue Les Saisons est à une croisée de chemins. À la croisée de films. Choisir un texte, c’est choisir un film. Il y a également des livres qui ont construit un inconscient très fort. Une revue est formée de cent livres. The Impulse to preserve, Robert Gardner. Poems, Stories & Writings, Margaret Tait. Dans le bleu du ciel, Raymonde Carasco. Bernard Eisenschitz écrivait au sujet de Images du cinéma français de Nicole Védrès, publié en 1945 et préfacé par Paul Éluard que c’était la première fois que l’on voyait le cinéma imprimé et que dans ce livre toutes les expositions de Henri Langlois qui suivront étaient en germes. L’écriture du film est un chantier ouvert. Notre rôle est de préserver les écrits, de les faire exister dans le temps, à travers une collection, tracer une mémoire au présent du cinéma.

Comment décidez-vous de la composition d’un numéro ? Suivez-vous l’actualité littéraire ou s’agit-il au contraire pour vous de défendre une littérature détachée des contingences du marché éditorial ? Pouvez-vous nous présenter un numéro qui vous tient particulièrement à cœur ?

Tout d’abord, la revue n’est pas forcément un périodique. Elle prend du retard, un retard nécessaire parfois pour interroger ce qu’il y a d’inactuel et d’intempestif dans les pratiques de l’écrit au cinéma. Nous travaillons sur beaucoup de traductions par exemple. Il y a une cinéaste dans le n°2 de la revue qui est publiée pour la première fois en français, Margaret Tait. Encore très méconnue en France, on a célébré le centenaire de sa naissance l’année dernière, quelques films ont été restaurés. Elle est partie à Rome aux débuts des années 50 pour écrire un scénario sur Saint François d’Assise mais au moment où elle arrive, elle découvre les Fioretti de Rossellini. Elle intègre alors le Centro Sperimentale de Rome où elle commence à tourner seule ses films. Nous avons traduit et publié deux de ses textes. Le texte de son film Rose Street (1956), film-poème comme elle l’appelle. C’est un film qu’elle réalise à son retour de Rome, à Édimbourg en 1956. Nous publions également un texte lié à son film Colour Poems de 1974. C’est un film qui, d’une certaine façon, parle de son travail et résume une expression qu’elle aime à reprendre de Federico Garcia Lorca, « stalking the image ». Lorca écrit qu’« une pomme n’est pas moins intense que la mer, qu’une abeille pas moins étonnante qu’une forêt, que le poète saisit toutes les matières dans une même ampleur. » La revue Les Saisons collecte les écrits dans une même ampleur.

À la création de sa revue Trafic, Serge Daney affirmait que toute revue consiste à faire revenir, à faire revoir ce qu’on n’aurait peut-être pas aperçu sans elle. Que cherchez-vous à faire revenir dans votre revue qui aurait peut-être été mal vu sans elle ?

Rappeler l’écriture, c’est tout l’enjeu des Saisons. Rappeler les écritures qui habitent le travail et la pensée du film comme une langue, une mémoire, une praxis, rappeler les formes différentes et secrètes que revêt le cinéma en tant que lieu de l’écrit. Pour son film Event for a Stage (2014), Tacita Dean a écrit pour la première fois un script que nous publions dans le n°2 de la revue. Ce n’est pas un film sur le théâtre, c’est un film fait à partir du théâtre. Son acteur déclare avoir développé la capacité à occuper un espace entre les textes. C’est là tout l’enjeu du film et du texte entre de nombreuses citations, de nombreux récits et témoignages, entre la fiction, la biographie et l’acte performatif, entre l’art et le théâtre. C’est aussi pour cela que le texte nous a tant frappé et que nous le publions. Il est entre les textes et entre les formes ; entre les formes du script, de la didascalie, du monologue, de l’aparté. C’est cet espace que la revue Les Saisons souhaite faire revenir. L’espace entre les textes et entre les films, espace où les films ne cessent jamais de se fabriquer, de se penser, de s’écrire.

Est-ce qu’enfin créer et animer une revue aujourd’hui, dans un contexte économique complexe pour la diffusion, n’est-ce pas finalement affirmer un geste politique ? Une manière de résistance ?

La diffusion nous intéresse en premier lieu par les liens que l’on tisse entre les écrits et les films. Nous organisons autour de chaque numéro, des projections pensées à partir des textes publiés. À cette occasion, nous programmons des films rarement montrés, et dans leurs formats d’origine, souvent en 16 mm ou en 35 mm. La revue permet de voir les films et de parler de cinéma. C’est très important pour nous de donner à voir les films et de rappeler en quelque sorte le destin commun de l’image et de l’écrit. C’est pour cette raison que nous avons publié Fixing time de Robert Gardner dans le premier numéro de la revue. Le texte témoigne de ce destin dont l’enjeu est tout un rapport anthropologique au réel, à son incommensurabilité. La résistance à l’œuvre, plus intérieure, est surtout dans notre rapport à l’écrit, comment s’écrit un film, comment de l’écrit traverse cette pratique. Autant de questions sans réponse et sans fin. (Re-)regardons les films à travers une histoire mobile des écrits.