« Une histoire de famille et de jardin » : la balade de Christine Montalbetti et Jules (Mon ancêtre Poisson)

Au fil de ses romans, dont le premier paraît chez P.O.L en 2001, Christine Montalbetti nous a habitué.es à nous glisser dans des traditions fictionnelles codifiés : épopée dans L’origine de l’homme (P.O.L, 2002), road novel (roadmovie ?) dans Journée américaine (P.O.L, 2009), western aussi (Western, P.O.L, 2005), ou encore roman du casse misérable et grandiose de ce « papy de la côte normande » qui braqua le casino de Trouville en 2011 (dans la vraie vie) et en 2018 (quand Montalbetti s’empare du fait divers dans Trouville Casino).

Le dernier roman de l’écrivaine ne fait pas exception, et la curiosité romanesque de celle-ci s’aventure cette fois dans le genre – chéri du contemporain – du récit de filiation. Mon ancêtre Poisson, dont le titre s’amuse à nous faire croire un instant qu’on se retrouve une nouvelle fois en terrain paléontologique, raconte en fait l’histoire d’une enquête : celle que la narratrice, Christine Montalbetti donc, mène à travers les archives familiales et historiques sur les traces de son arrière-arrière-grand-père, le dénommé Jules Poisson, qui vécut à travers le xixe siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale. Jardinier, puis botaniste renommé de son état, il officiait à Paris, au Jardin des Plantes.

Tout commence autour d’une table, celle des repas pris en famille et des anecdotes répétées jusqu’à devenir légendaires : ainsi de Poisson, roi Arthur du royaume de l’enfance. Son arrière-arrière-petite-fille, trouvère du xxie siècle, décide de partir à la rencontre de l’aïeul à partir de deux de ces récits fondateurs (comme souvent l’un est comique, l’autre horrifiant – on ne les colportera pas ici). Trouvère, et peut-être aède : le récit de filiation prend des allures épiques, et on suit Poisson dans ses premiers pas de jardinier trop petit pour manier ses outils (on lui fait fabriquer une bêche adaptée), jusqu’à ce qu’il rencontre l’aimée (« ta Sophie »), fonde une famille, perde, puis retrouve, puis perde à nouveau son fils. On le suit aussi dans ses découvertes scientifiques, et l’érudition botanique a tous les accents de la conquête du monde (comme on étiquette, on possède).

Épopée du quotidien, héroïsme comique alors, à ceci près que Poisson traverse l’Histoire, celle de la Commune, celle des guerres contre les Allemands (d’abord Prussiens). On a mangé du chameau à Paris pendant la Commune, le saviez-vous ? Le roman historique s’invite dans la geste familial.

Au fil du roman, la narratrice tutoie son sujet, l’interpelle, le cajole, l’appelle à sa rescousse quand un fait manque. Dans cette structure entièrement adressée, les appels au lecteur, caractéristiques des romans de Montalbetti, se font rares. Évolution sans doute d’une œuvre qui affermit son assise dans le récit depuis ses débuts, quand l’écriture n’avançait qu’à condition de s’acquitter d’un tribut ostentatoire aux traditions antiromanesques (Montalbetti est grande lectrice de Sterne et du Diderot de Jacques le fataliste).

Sans doute aussi y a-t-il quelque chose de commun à la racine de ces deux types d’adresse, l’une métaleptique (au lecteur, en sautant par-dessus la couverture du livre pour le rejoindre dans le monde réel) et l’autre invocatoire, à l’ombre du grand-père : c’est toujours dans l’espoir d’une rencontre qu’écrit Montalbetti, que celle-ci ait lieu au sein d’une communauté rêvée de lecteurs bienveillants ou dans la recréation, par l’enquête, d’une temporalité commune que l’aïeul et sa petite fille pourraient partager.

Elle avait tant de plaisir à me parler de toi, ma-grand-mère-ta-petite-fille […]. Elle t’aimait (toi, délicieux, facétieux, comme elle te décrivait), je l’aimais, je vous dis les choses simplement, et ce que je me dis aussi, pour tenter de m’expliquer cette sensation intense, troublante et douce que me fait ton fantôme, ce sentiment d’accompagnement, cette impression d’enfance à marcher dans les allées de Jardin, ce que je me dis, c’est que tout ça passe par elle, qui est comme le bâton de relais d’une affection possible entre nous, notre point d’intersection, en somme, ma-grand-mère-ta-petite-fille sur laquelle toi et moi, si on y pense, nous avons tous les deux posé nos yeux. (27-29)

Fiche Wikipedia de Jules Poisson

Le récit de filiation s’écrit en adoptant les protocoles de l’enquête, proche en ce sens d’une autre tendance forte des écritures contemporaines où l’auteur se transforme en archiviste, en historien, parfois en ethnographe ou en journaliste de terrain. Montalbetti écrit ainsi sous le regard photographique de son ancêtre, parmi les coupures d’articles qu’il a signés sur tel ou tel spécimen végétal, entre les lignes de sa correspondance, parfois même en regardant le monde à travers ses binocles – et là, rencontrant la limite : l’enquêtrice ressent un profond malaise à prendre si ostensiblement la place de son sujet. Hop, reposons les binocles.

Le récit biographique est documenté, d’une part, mais il conserve une part de fantasme : lorsque les ressources manquent pour rétablir les faits, la fiction vole au secours de l’enquête. Pour la détective en mal d’indices, le roman fournit alors une trame à laquelle se fier en attendant un appui plus solide. Et si la légende semble alors l’emporter sur l’Histoire, ce n’est pas la nonchalance d’une enquêtrice peu scrupuleuse, qui cèderait mollement à la rêverie les blancs que les sources documentaires ne rempliraient pas, que l’inquiétude d’une écrivaine soudain privée de sa rencontre (textuelle) avec son ancêtre :

Le plaisir qu’il y a à se les faire, ces petits romans, la nécessité aussi, comme s’il fallait ne pas laisser trop de zones vides, pas trop de blancs dans les histoires d’où l’on vient et qui sont déjà si trouées, si faites de manques, alors on se lance dans le mouvement des hypothèses et, toutes fragiles qu’elles sont, elles viennent combler quelque chose qui s’inquiétait en nous. (73)

Inquiétude face au blanc, deuil irrémédiable d’une rencontre impossible (quatrième de couverture).

Cela, et aussi peut-être pudeur de biographe. Montalbetti a toujours dans ses romans le goût du flou, de l’infixé. Dans celui-ci, cette préférence transparaît dans les questions qu’elle pose sans y chercher de réponse, dans les hypothèses éternellement ouvertes dont elle se satisfait, ou encore dans la manière dont elle ne cesse de revenir sur celles-ci dans un mouvement de reprise et de correction sans fin. L’épanorthose est une respiration, un contrepoids salutaire pour que l’enquête n’étouffe pas son sujet.

Si le document atteste et fait exister publiquement Jules Poisson, sujet historique, c’est le fantasme et l’intime qui lui donnent chair. Se mêlent en effet dans le texte souvenirs d’enfance et confidences au présent, pour une relation figurée tantôt comme une connivence d’adultes (une femme et son grand-père très âgé qui se promèneraient dans les allées d’un jardin parisien), tantôt comme le regret d’un souvenir d’enfance impossible – et ces scènes-là sont parmi les plus émouvantes du roman. Il s’agit moins de rendre Jules Poisson aux mémoires qu’à fabriquer une langue de temps où celui-ci puisse se tenir aux côtés de la-narratrice-sa-petite-fille :

Une enfant alors, je reste, oui, en un sens, pour toujours ; et j’aurais aimé que tu me montres. Que tu puisses me montrer. J’aurais aimé courir dans les allées en robe de petite fille et que tu m’emmènes, tiens, viens voir (tu aurais pris le temps de ça, toi, l’homme occupé, le savant, toujours dans tes pensées, comme on disait que tu étais), que tu tendes ton doigt d’octogénaire aux cheveux blancs vers telle ou telle plante et que tu me racontes. (232)

 Poisson et son arrière-arrière-petite-fille se livrent tous deux dans ce qu’ils ont de plus intime et de plus privé (cela aussi, chez Montalbetti, est nouveau). Mais dans le jeu de l’adresse qui entremêle « je » et « tu », dans la réactivation comme dans la fabrication des souvenirs, le cœur de ce roman est moins à chercher du côté de Poisson que du côté de la réflexion qui se développe en filigrane sur le temps – le temps qui nous lie à ceux que nous aimons et avons aimés (et même : ceux que nous aurions voulu aimer), le temps qui s’étend devant chacun de nous et dont nous ne ressentons vraiment l’épaisseur que lorsque nous le mesurons à celui que nous ne rattraperons jamais.

Christine Montalbetti, Mon ancêtre Poisson, août 2019, P.O.L., 240 p., 19 € — Lire un extrait

Lire ici l’entretien de Morgane Kieffer avec Christine Montalbetti, autour de Mon ancêtre Poisson