Jean-Gabriel Périot : « Se dresser contre ce qui nous détruit, indépendamment du résultat, est une nécessité vitale » (Nos défaites)

C’est quoi la politique, la révolution, la grève, un syndicat, pour toi ? Voici une des questions que Jean-Gabriel Périot (Une jeunesse allemande) pose à des élèves d’une classe de lycée. Si certain.e.s ont des réflexions poussées, d’autres ont souvent des réponses ayant de quoi étonner, car elles et ils bottent en touche. D’autant que ces séquences d’entretiens face caméra contrastent énormément avec l’engouement dont elles et ils font preuve dans des reconstitutions plus vraies que nature d’extraits de films ou images d’archives post-68 bien connus, montés alternativement. Pourtant, jamais le film ne leur attribue de faute. Laquelle ? Celle de ne pas savoir ? Personne ne peut jamais être blâmé pour cela.

S’il y a à faire le constat d’un échec, la responsabilité est sans doute plus à imputer à des politiques économiques et sociales injustes qui, depuis des années, battent en brèche violemment le vivre ensemble, violence que l’école prend de plein fouet. Si le film ne se limite donc pas à ce constat, il n’impute pourtant jamais simplement la paternité des défaites, mais emmène vers une méditation plus profonde à l’endroit du moteur qui forge les consciences politiques et la mise en mouvement, par cet aphorisme : « Nous ne serons jamais faits du bois de nos victoires mais de celui du combat. »

C’est en effet lorsque les élèves sont confrontés à une situation d’injustice au sein de leur lycée que ces mots précédemment fictifs prennent sens pour elleux. Et quand surviennent les violences policières à l’encontre de leurs camarades du lycée de Mantes-la-Jolie le 6 décembre 2018, leur éveil est plus fort encore. Des images au statut immédiatement historique qui ont choqué l’opinion et ont alerté davantage sur les violences policières. « Que fait la police ? Ça crève les yeux ! » n’a peut-être jamais recouvert autant de vérité, et ce n’est pas le discours quelques mois plus tard d’Emmanuel Macron osant un « Ne parlez pas de ‘répression’ ou de ‘violences policières’, ces mots sont inacceptables dans un État de droit. » au sujet des « Gilets jaunes » qui obstruera durablement la vue. Ces images sont indélébiles. Ces élèves s’en sont déjà emparées dans le film et même avant cela. Le documentaire fait naître l’espoir qu’elles et ils forgeront joyeusement leurs victoires sur le brasier de nos défaites mortifères auxquelles elles et ils auront mis le feu.

Entretien avec Jean-Gabriel Périot.

Qu’y a-t-il à l’origine du film ? Comment en êtes-vous venu à travailler avec ces lycéen.ne.s?

J’ai été invité par Jean-Jacques Ruttner, le directeur du cinéma le Luxy d’Ivry-sur-Seine, à participer à un projet, annuel et mis en place par la mairie, à destination des élèves de l’option cinéma du lycée de la ville. Deux choses m’ont intéressé dans ce projet. La première est simplement l’opportunité de passer plusieurs mois avec un groupe d’élèves et d’avoir la possibilité de, peut-être, comprendre ce qui se joue pour cette nouvelle génération. La seconde est liée à la manière dont ce projet lui-même est construit. Habituellement, les ateliers cinéma dans les lycées débouchent sur des films censément collectifs, l’intervenant servant à structurer l’ensemble et à aider techniquement les élèves. Là, l’idée est d’inviter un ou une cinéaste à venir réaliser un de ses films au lycée à partir de cette situation précise. Du coup, les élèves assistent en direct à comment un film s’élabore et comment il se construit, en passant notamment par les phases de tâtonnements, de doutes, de changements, etc. Faire un film apparaît souvent pour celles et ceux qui ne les fabriquent pas comme un processus rigoureux, alors qu’en fait, c’est un processus souvent chaotique, fait d’aléatoires, d’échecs, de doutes, d’improvisations…

D’un film de montage d’archives avec Une jeunesse allemande, vous passez ici à un documentaire constitué de prises de vue actuelles avec, en quelque sorte, une jeunesse française. Les archives persistent néanmoins dans ce dispositif de reenactment que vous mettez en place avec les lycéen.ne.s. Quelle place tiennent-elles pour vous ?

J’ai commencé comme cinéaste par le cinéma d’archives, ou plus précisément de montage d’images d’archives, et même si je m’en échappe de plus en plus, ce « matériaux » reste important dans ma pratique. Il y a évidemment de multiples types d’archives visuelles et plusieurs se retrouvent dans mes films, impliquant chaque fois des usages et des enjeux différents. Cependant, deux qualités intrinsèques aux archives visuelles leurs sont communes. La première est celle d’une indétermination temporelle : les images sont, en même temps (pour citer notre camarade président) de l’ordre du passé et de l’ordre du présent. Elles ont été produites dans un temps révolu et pourtant l’acte du regard est toujours au présent. C’est là, dans ce double temps, qu’elles peuvent apparaître comme « symptôme » (Georges Didi-Huberman). En les ramenant à la surface du présent, on expose au regard ce qui en elles pose problème, ce pourquoi elles sont encore et toujours irrésolues. Ce n’est donc pas vraiment le passé que l’on interroge en regardant et en travaillant les images d’archive mais la mémoire, ces images étant toujours tissées à la fois de résonances, d’oublis et de traumas. Jeune adulte, je me suis rendu compte que je ne comprenais pas le monde dans lequel je vivais, je ne m’étais jamais particulièrement intéressé à l’histoire et dans ma famille, on ne transmettait pas, ou plus, l’histoire de la classe à laquelle nous appartenions. Du coup, l’archive a été un moyen pour moi de me plonger dans le passé, et dans un second temps, d’en ramener ce qui, pour moi, restait problématique dans notre contemporain et le hantait encore.

La deuxième grande qualité des archives visuelles, c’est qu’en les travaillant par le montage, elles permettent d’interroger la façon dont elles ont été construites, et donc d’interroger la manière dont on fabrique les images, dont on re-présente le monde dans lequel on vit. En travaillant l’archive, on interroge inéluctablement les enjeux idéologiques des images et la manière dont celles-ci sont utilisées comme moyen d’écrire le monde et l’Histoire.

Une des questions qui m’est apparue pendant la préparation de Nos défaites est celle de savoir s’il restait encore aujourd’hui quelque chose de 68 et des années militantes qui l’ont suivies. Je suis un peu un dinosaure, donc cette histoire n’est pas encore achevée, pas plus que le front populaire ou le conseil de la Libération. Mais en discutant avec les lycéens, je me suis rendu compte que, pour eux, tout cela appartenait non seulement définitivement au passé mais plus problématiquement, ils n’avaient aucune idée de ce qui s’était alors joué.

Iels sont bleufant.e.s dans ces jeux de remise en scène d’extraits de films, d’images d’actualité le plus souvent bien connu.e.s de la culture militante ou cinéphile. Quels étaient les enjeux de ce reenactment ? La mise en mouvement, en action était-elle censée provoquer des prises de conscience ?

Les faire rejouer ces extraits est simplement une hypothèse ou une équation dont je ne pouvais pas par avance connaître le résultat. En fait, quand je suis arrivé au lycée, face à ses élèves, je n’avais pas d’idée du film à venir à part le désir de travailler avec eux sur la parole et comment elle s’exprime au cinéma, particulièrement dans le documentaire. Pendant les ateliers, je leurs ai montré pas mal de films ou d’extraits de films dans lesquels les cinéastes laissent la parole à celles et ceux qu’ils filment. Parmi les différents films que je leurs ai montrés, il m’a semblé que ceux qui les intéressaient le plus étaient les films documentaires français post-1968, dans lesquels on voit et entend des hommes et des femmes des classes laborieuses parler de leurs conditions de vies, de leurs difficultés mais aussi de leurs luttes et de leurs espoirs. Quand j’en ai discuté avec les élèves pour comprendre ce qui les touchait particulièrement dans ces films, je me suis rendu compte que ce que montraient et racontaient ces films leurs apparaissait totalement étranger, comme appartenant à un temps définitivement révolu, mais qu’en même temps, les réalités sociales qu’ils décrivaient mais aussi l’énergie combative des protagonistes de ces films les touchaient. C’est à partir de là qu’a commencé à germer l’idée que l’on puisse travailler avec ou à partir de ces extraits, qu’on s’en empare, qu’on les rejoue, pour aller au-delà du simple rapport de spectateur. D’un côté, rejouer ces films pouvait être un moyen pour les élèves d’en apprendre quelque chose, et d’un autre, il y avait la curiosité de savoir ce qu’allait nous apprendre des élèves et des films eux-mêmes, ces reprises. En tout cas, je n’ai pas travaillé avec ces élèves l’idée de leur faire prendre conscience de quoi que ce soit. Pour moi, faire un film, c’est un moyen de poser des questions, de réfléchir et d’apprendre quelque chose, de son sujet comme de soi-même. Et avec ce projet, je voulais partager avec ces élèves cette possibilité qu’offre le travail du cinéma de se confronter à des choses qui nous sont encore inconnues quand on le commence.

Il y a ces questions simples que vous leur posez lors d’entrevues face caméra. Qu’est-ce pour elleux un syndicat, la politique, la grève ? Sentiez-vous lors du travail sur ces reenactments que certain.e.s ne maitrisaient pas les tenants et les aboutissants et est-ce pour cela que vous avez mis en place ce deuxième dispositif ?

La construction du film s’est décidée bien avant le tournage. Les élèves ont su assez tôt que le film allait être en partie construit par les reprises et en partie par des interviews d’elles et eux à propos ou à partir de ces extraits. Le seul élément qui a été décidé peu avant le tournage était de savoir qui allait poser les questions. Se pouvait être un ou une élève, plusieurs d’entre eux, ou moi. Quand il a fallu trancher, ce sont eux qui m’ont demandé de prendre en charge l’interview. En tout cas, ils savaient tous qu’après avoir filmé les reprises, ils seraient interviewés.

C’est justement quand nous avons tourné ces interviews, que j’ai découvert que les mots de la politique, ces mots que l’on entend dans les extraits qu’ils rejouent, leur échappaient souvent. Pendant les ateliers, j’ai passé beaucoup de temps avec eux à discuter de chacun des extraits qu’ils avaient choisis et évidemment de leur contenu et des mots employés. Nous avons aussi discuté plus largement de la situation politique post-1968 et des concepts politiques en vigueur à l’époque et aujourd’hui. Je pensais donc qu’ils connaissaient le sens de ces mots sur lesquels je les interroge. C’est pour ça que je leur demande souvent : « C’est quoi la politique, un syndicat, etc., pour toi ? ». Ce « pour toi » est très important car l’idée n’était pas de leur faire passer un examen scolaire, mais de leur demander leur point de vue personnel sur ces concepts. Et malgré le temps que nous avons passé à discuter de tout cela auparavant, certains de ces mots ou de ces concepts leur échappaient complètement… Je me suis rendu compte que, finalement, quand nous étions en atelier, j’avais le rôle d’un « prof », et donc de quelqu’un que l’on n’écoute pas toujours ou qu’à moitié. Ça m’a beaucoup interrogé sur l’enseignement mais aussi sur le fait que personne avant moi ne leur ait appris ces mots courants de la politique.

Ce qui émerge dans un premier temps, c’est évidemment le constat frappant d’un échec de la transmission auprès de certain.e.s d’entre-elleux. Pourtant, je crois que votre dispositif ne les accable pas, ne leur fait pas porter de responsabilité, pour au contraire révéler un échec – moins qu’une responsabilité – collectif des ancien.ne.s, des politiques. Quelle est cette défaite ? En quoi est-elle la nôtre et pas la leur ?

C’est exactement ça, le film ne les accable pas. En quoi seraient-ils responsables du fait que personne ne leur ait par exemple jamais appris ce que signifient les mots « syndicat » ou « anarchie » ? Dans le film, on voit très bien qu’ils sont loin d’être idiots ou apolitiques. Mais c’est vrai qu’ils ont parfois du mal à s’exprimer clairement sur ces sujets, personne ne leur a appris le vocabulaire nécessaire pour parler de politique. Ce fût ma vraie découverte lors de ce travail avec eux et ce pourquoi ce film existe. Comment se fait-il qu’aujourd’hui, dans un lycée urbain très mixte socialement, la grande majorité d’une classe de première ne connaît pas le sens de ces mots pourtant essentiels ? Ni l’école, censément républicaine, ni les parents, ni les médias ni qui que ce soit d’adulte ne leur a appris ça. C’est assez effarant. Alors oui, c’est un échec des adultes. Personne ne semble se préoccuper de l’émancipation de ces jeunes gens, de leur donner les clefs pour participer à la vie en commun, voire simplement pour comprendre les actualités politiques qui les concernent. Il y a un projet néolibéral clair depuis des années dans l’éducation nationale, et même si certains profs font encore leur travail, il ne s’agit plus de former des citoyens éclairés. Ce qui n’est que visiblement pas contrebalancé par d’autres instances éducatives ni par les parents. Nous tous, adultes, sommes responsables de cela. C’est une défaite collective. En tout cas, je trouverais trop facile de reporter cette faute seulement sur l’éducation nationale, les politiciens, leurs parents ou je ne sais qui.

Cette citation répétée à plusieurs reprises : « Nous ne serons jamais faits du bois de nos victoires mais de celui du combat » parait néanmoins indiquer le caractère constant et inéluctable de cet échec…

Pour moi, cette citation porte à un peu d’optimisme. Si on regarde en arrière dans l’histoire, on se rend vite compte que la plupart des combats menés par les peuples en vue de leur émancipation ont été perdus. Pour les révolutions française et russe, pour l’accès à l’indépendance de certains pays, pour quelques avancées sociétales majeures, combien de luttes perdues qui n’ont mené à rien et combien de combats gagnés dont les victoires ont été finalement accaparées par des fossoyeurs ? Les victoires des peuples sont rares et toujours éphémères. Mais l’important n’est pas là, en tout cas on doit se refuser au fatalisme. L’important est qu’en tant qu’être humain, la lutte nous permet de refuser le rôle auquel nous sommes assignés et qui est celui d’appartenir à un troupeau – et cela nous permet ainsi de rester vivants. S’affirmer, se dresser contre ce qui nous détruit, indépendamment du résultat, est une nécessité vitale. En tout cas, pour une partie d’entre nous… Du coup, pour ces élèves, on peut malgré tout rester optimisme : ils peuvent s’émanciper et s’affirmer malgré nous, ils n’ont pas besoin de nous. Après, ça ne nous exonère de rien. On leur offre comme première expérience de la politique la violence et la répression policière. C’est une confrontation au réel plutôt amère…

La fin du film révèle presque une épiphanie. Face à une situation d’injustice que les lycén.ne.s vivent, qui les touche directement, iels agissent, mettent en acte les concepts qu’iels ne maîtrisaient peut-être pas avant, confirmant la citation. C’est une progression dramaturgique que vous vouliez ? À quel moment du tournage est survenue cette mobilisation ?

Quand je faisais ce film, je ne pouvais absolument pas prévoir ce qui allait se passer à l’automne dernier. J’ai travaillé avec les élèves les premiers mois de 2018, nous avons tourné le film en juin et je l’ai monté en septembre. Quand j’ai fini le montage, il n’y avait alors aucune raison pour nous de continuer. Mais quand, à la suite des gilets jaunes, le mouvement lycéen a commencé, à Ivry la situation a été particulièrement violente. Fin novembre, à cause d’un simple tag « Macron démission » devant le lycée, plusieurs élèves, dont certains mineurs, ont été arrêtés au petit matin, chez eux, par les flics. Ils ont été placés deux jours en garde-à-vue et une plainte a été déposée contre eux. Leurs camarades ont alors commencé à bloquer le lycée, mais après plusieurs semaines de lutte et d’autres gardes-à-vue pour de nouveaux tags, ils ont dû reprendre les cours et les plaintes n’ont jamais été retirées. On ne sait pas encore quand auront lieu les procès…

Durant le temps de leur mobilisation dans leur lycée, iels apprennent comme tout le monde les violences humiliations subies par les lycéen.ne.s de Mantes-la-Jolie. Des images tournées par un policier qui prend manifestement plaisir à soumettre les élèves. On commence à avoir tristement l’habitude des violences policières, mais il me semble que ces images ont marqué les esprits, qu’elles débordent de leur contexte pour symboliser autre chose. Qu’en pensez-vous ?

C’est vrai que ces images sont singulières… Depuis des années, la répression policière contre les mouvements sociaux s’amplifie. Il s’agit de casser au plus vite les luttes, même au prix du sang. On pourrait se dire que la profusion des images de ces violences pourrait être un moyen, en les rendant publiques, de les faire cesser, mais on se rend compte que ces images ont finalement peu d’effets. D’un côté, elles confirment aux militants ce qu’ils savent déjà, de l’autre, ceux et celles qui pensent qu’il n’y a pas ou peu de violences policières les voient comme de simples contre-exemples qui malheureusement peuvent arriver. Ces images permettent juste, ce qui n’est pas si mal, de parfois déclencher des enquêtes. Si ce n’est que la plupart d’entre elles ne mènent à aucune inculpation ou sanction. De plus, si ces images permettent de prouver certaines violences policières, reste dans l’ombre l’ensemble des actes policiers délictueux qui ne sont pas filmés, et ils sont nombreux. En tout cas, nous nous sommes peu à peu habitués et à ces images et à la répression, ou disons qu’il faut que nous fassions un effort pour ne pas nous y habituer. Et là, surgissent les images inédites de Mantes-la-Jolie. Inédites pour plusieurs raisons. La première est que ces images amateures ont été, comme vous le précisez, filmées par un des flics participant à l’opération et qu’on l’entend avec ces collègues se foutre de la gueule des élèves. Ce « point de vue » est terriblement inhabituel et nous apparaît d’autant plus violent. Après, il y a la manière dont les flics matent les lycéens en les mettant à genoux, ce qui nous rappelle quelques unes des heures les plus sombres de notre histoire. Finalement, il y a ce fait primordial : ceux et celles que l’on soumet ainsi sont « nos enfants ». On touche là à un inacceptable qui dépasse les cercles militants habituels. D’une certaine manière, quand des manifestants ou des militants sont tabassés, ils le chercheraient un peu, comme nous l’a rappelé Macron à propos de Geneviève Legay, blessée à Nice. Mais l’argument ne tient plus quand ceux et celles qui subissent de telles violences sont ou pourraient être « nos gosses ».

De la même manière que pour les autres archives, vous filmez les élèves à genoux, les mains derrière la tête, rejouant cet épisode de l’Histoire récente. Était-ce vous ou elleux qui en furent à l’initiative ?

En fait, quand j’ai découvert ces images, j’étais vraiment en colère. Comme j’avais travaillé avec des lycéens du même âge et dans la même situation que ceux de Mantes-la-Jolie, je les ai appelés pour savoir ce qu’ils pensaient de ces images. C’est là qu’ils m’ont appris qu’ils étaient en train de bloquer le lycée. Je leur ai instantanément proposé de rejouer la séquence de Mantes-la-Jolie et de discuter avec eux de leur lutte en cours. Ils ont aussitôt été partants.

S’il faut être confronté à une situation concrète pour comprendre, que peut alors le cinéma ? J’avoue ne pas comprendre ou ne pas être d’accord avec la dichotomie activisme / art en termes d’efficience politique dont vous avez pu parler. L’art n’est-il pas impérieusement politique ?

Ces questions sont très difficiles à résoudre, si tant est que ce soit possible, et dont les réponses portent forcément une grande part de subjectivité qui dépend d’où l’on parle. La difficulté principale tient à la malléabilité et la polysémie des mots employés. Qu’entend-on quand on dit « politique » (La ou le politique ? La « politique » avec ou sans majuscule ? La politique comme gestion du commun ou la politique comme conflit ?, etc.), ou quand on dit « art » ? Pour ma part, je dirais qu’il y a souvent une confusion entre « art » et « culture », la culture étant ce qu’une société fait de l’art, comment elle l‘exploite et l’utilise. Comme dit Godard dans Je vous salue Sarajevo : « Il y a la culture qui est de la règle. Il y a l’exception qui est de l’art. Tous disent la règle (…). Personne ne dit l’exception. ». Aujourd’hui, la « culture » apparaît clairement comme un des moyens principaux de la gestion biopolitique des peuples. Mais si cela est vrai de la « culture », il est en autrement de l’art lui-même. Cependant que l’art soit de l’ordre « de l’exception » ne le rend pas non plus « impérieusement politique ».

L’art est, pour moi, avant tout, « poétique », il nous ouvre à une connaissance « magique » des mondes et de nous-mêmes. La danse, la musique et la peinture ne sont pas apparues après « l’Homme » et surtout pas après « l’Histoire ». Bien au contraire, ils ont participé à notre sortie du règne animal, ils nous ont permis de nous constituer en tant que ce que nous sommes encore aujourd’hui, en tant qu’espère humaine. L’art fût, et reste, un moyen « magique », car non rationalisé ni rationalisable, d’accéder à la connaissance du monde dangereux qui nous entourait, et nous entoure, et d’apprendre à le maitriser et à le contrôler. L’art passe par le corps, on est agi physiquement par lui.

Jean-Gabriel Périot (DR)

Il est indéniable que l’aspect discursif de certaines formes d’art ne peut être sous-estimé. Pour autant, l’art ne peut, selon moi, être réduit à son versant idéologique (et, par ricochet, politique), tout d’abord parce que le langage parlé arrive chez l’Homme après la danse, la musique, la gravure et corollairement à l’image peinte, l’écriture arrive, elle, bien après. Relier art et langages inscrit l’art de force dans l’Histoire, alors qu’il la précède. Par cette opération, on fait de l’art un moyen – celui d’exprimer du discours –, et non une fin en soi. L’art peut bien sûr être politique ou avoir maille à partir avec le politique, mais en l’astreignant à la politique, on le dévalorise, voire on le détruit.

Après, pour être un peu piquant, il faut absolument passer par la sociologie. Qui est artiste ? Pendant longtemps, seule les classes nobles (et riches) ont eu accès à l’art et surtout à sa production avant que la bourgeoisie y accède à la fin du XVIIIe siècle. Aujourd’hui, on fait semblant que n’importe qui peut devenir artiste. Pourtant, les artistes issus des classes populaires, et ce quelque soit leur domaine, qui arrivent à percer, à durer et à établir leur signature sont exceptionnels, la très grande majorité des artistes en activité est issue des classes supérieures.

Il est très important (si l’on considère la culture comme un outil de gestion politique) de faire perdurer la fable d’une universalité de l’art. Pour reprendre ce que déclame Pasolini dans La Rabbia, grâce à l’art qu’elle produit et qu’elle présente comme universelle, la bourgeoise impose aux autres ce qu’elle considère, elle, comme « beau », et par là-même leur impose ses propres valeurs. Il est donc urgent pour elle de faire croire que ni la culture ni l’art n’auraient à voir avec les classes sociales et avec la guerre qu’elle continue de mener contre les peuples. En toute bonne foi, une partie de artistes issus des classes supérieures sont politiquement sensibles aux valeurs de « gauche » ou d’humanisme, ils peuvent même se sentir solidaires des classes populaires et de leurs combats. Mais être en empathie avec le peuple alors qu’on n’en fait pas partie reste une contradiction difficile à résoudre. Pour ses artistes, un des moyens de s’en sortir, souvent en toute bonne conscience, est de produire des œuvres ayant avoir avec la politique, ou alors de prétendre que tout art est politique, et donc par défaut que leurs propres œuvres le sont. Et comme une large majorité du milieu culturel, mais aussi de celles et ceux qui s’intéressent à l’art, est elle aussi issue des classes supérieures, tout ce monde là s’auto-congratule, se persuade de sa noblesse morale et entretient la fable au-delà de leur classe sociale. Tout ça est particulièrement visible dans le monde du cinéma. Les cinéastes issus des classes populaires n’ont que trois choix : abandonner ; devenir des parvenus ; revendiquer sa place et lutter de pied ferme pour ne pas être broyé. Je suis un peu sévère, mais quand je vois comment vivent et comment produisent la plupart des cinéastes qui affirment l’évidence d’un lien entre le ou leur cinéma et la politique ou le militantisme, je rêve qu’un jour on publie leur feuille d’impôt plutôt que des critiques sur leurs films. Ces questions prendraient une toute autre tournure et on pourrait enfin y réfléchir dans des termes plus concrets.

Me concernant, de mon expérience de cinéaste catégorisé comme « politique », il n’y a que deux moments du travail du cinéma que je pourrais qualifier d’« agissants ». Le premier est quand on fait des films avec des groupes de gens qui, pour une raison ou une autre, sont à la marge ou sont exclus de la société. Le travail en commun nécessaire pour aboutir à un film nous apprend tellement les uns des autres que personne n’en sort comme il y était entré. Cependant, c’est le travail lui-même qui peut alors être « agissant », pas le film en résultant. L’autre moment, c’est quand on accompagne les films et que l’on prend le temps de discuter des questions qu’ils posent avec les spectateurs, que ce soit dans une salle de cinéma, une salle de classe, ou une prison. Les films peuvent être des supports permettant des discussions réellement politiques qui peuvent faire bouger leurs participants. Après, je pense sincèrement qu’aucun film ne pourra jamais être assez puissant pour faire bouger un spectateur autant qu’une lutte réelle peut le faire. Ce qui ne veut pas dire, ce que l’on me reproche souvent de sous-entendre, que le cinéma ne servirait à rien. Au contraire, il est nécessaire. Mais il n’est pas uniquement nécessaire dans ce cadre finalement serré de la politique, il le déborde largement.

Jean-Gabriel Périot, Nos défaites, sortie en salle le 9 octobre 2019.