Pour en finir avec Woodstock

Joe Cocker © Elliott Landy

Quand un livre n’a pas d’intérêt, on part du principe qu’il ne mérite pas une critique. On peut juste le laisser en l’ignorant et cela arrive à tout le monde tous les jours. Nous voilà à la FNAC frôlant ce qui nous inspire l’ennui puis passant sciemment à côté. Du point de vue médiatique, tout ce dont on nous parle est bon, a priori. Le temps actuel est lisse et nous propose sans cesse de glisser sur lui. Mais à l’approche de l’anniversaire des 50 ans de l’évènement musical américain cet été, la réédition de l’ouvrage révérencieux de Michka Assayas sur Woodstock aux éditions GM mérite une petite analyse. Histoire de révéler la passion mortifère pour le passé qu’elle engage.

Qui n’a pas entendu parler des trois jours d’amour, de musique et de paix de la mi-août 1969 ? Un monument pop historique indépassable ! Si vous y avez assisté, vous êtes roi du souvenir, vous aurez automatiquement droit au respect. Si vous n’y étiez pas, on vous encourage prodigieusement depuis 50 ans à le regretter et à maudire votre génération. Ah… les déconvenues techniques, oh… les oppositions des habitants de Bethel proche du site, ah la la la le miracle d’un festival annulé mais qui a bien eu lieu (il doit tenir du miracle). Souvenez-vous sur le champ de ces barrières physiques et morales qui alors sont tombées ! La génuflexion va de soi… Tout ce qui tombe du souvenir de Woodstock est béni : alors lisez ce livre ! Faites comme si Bob Dylan, dans un coin, n’avait pas refusé d’y jouer en pressentant l’arnaque. Dites à nouveau tout bas la programmation (vous la connaissez par cœur comme une prière). Sentez la pluie qui tombe le vendredi soir sur tous ces corps, l’épopée que cela a dû être, l’alcool bu et les drogues prises… Tout cela est fantastique comme un rêve. Justement, Michka Assayas est là pour vous raconter tout ça.

« Un pays de rêve s’est pour ainsi dire soulevé de terre, modèle de ce que pourrait être une nouvelle Amérique renouant avec son innocence. Une société idéale d’où les jalousies, les tensions, les conflits raciaux, les guerres, tout pouvait être gommé, comme par magie, grâce au pouvoir miraculeux de la musique. La puissance sans bornes de cette immense jeunesse unie était un rêve ; à Woodstock, il fut une réalité. Un nouvel Eden terrestre est ainsi apparu les 15, 16 et 17 août 1969 à ceux qui communièrent en son sein. Oui, l’impossible était possible. »

Comment, si on possède une pensée éclairée, ne pas entendre que la vérité se situe exactement à l’inverse de ces phrases ? De quel type de réalité est-il question ? Comment, bon sang, imaginer que l’Amérique ait été innocente dans un point de son histoire et par quel type de prodige trois jours de concerts pourraient-ils lui faire retrouver cette candeur ? Elle est bien plutôt fondée sur des crimes (indiens, esclaves noirs) et ne fait que les reproduire comme un symptôme qui se délecte à réapparaître (le petit souci constant des USA avec les armes à feu). La jeunesse des années 60 n’a pas eu de puissance, pas plus aux Etats-Unis qu’ailleurs et elle sera toujours barrée par le pouvoir. C’est sa définition. Ce qui est impossible, c’est bien plutôt d’écrire ce genre de contresens. Mais surtout d’en tirer gloire depuis 50 ans.

Les 400 000 personnes présentes à Woodstock ont créé un miroir déformant de la réalité historique et ilétend son reflet jusqu’à nous. Tout est dans le livre d’Assayas : introduction, déroulé des journées de concerts, liste des chansons jouées par tel ou tel artiste… Mais comment ne pas élever le regard et considérer que ce festival paré d’une aura qui ne s’est jamais démentie tient bien au contraire du défouloir très utile à la rapacité du capitalisme qui justement, précisément, prend toute son ampleur à cette période et alors que ce genre d’évènement est censé le remettre en cause ? Un concert, une vision d’artiste, une chanson ou une amitié devraient changer la vie. On ne le demandera pas au livre d’Assayas. Woodstock a uniquement modifié la façon de sonoriser et d’envisager les concerts en plein air, c’est tout ce que je retiens des 168 pages. La nuance est de taille.

Woodstock comme un mensonge spectaculaire de plus, une immense bulle de savon gras qui colle toujours aux parois de l’imaginaire occidental cadenassé. Woodstock, c’est cette suspension définitive de la poésie, du combat politique, du « nous » subversif dans la musique.

Richie Heavens © Elliott Landy

Oui, les jeunes gens immortalisés dans le champ sur ces photos sont sublimes. Oui, les clichés de nus de Barry Levine dans le lac tout proche sont très beaux. Oui, les expérimentations sur le LSD et le psychédélisme sont une avancée en terre spirituelle – ils tiennent de l’euphorie pratique – mais ils n’auraient dû être qu’une étape pour faire sauter le verrou de la société. Il serait temps de bien le voir en face : tous ces spectateurs se sont très vite figés dans une compatibilité avec le monde qu’ils dénonçaient. On pourrait croire avec Assayas à « la magie libératrice de l’amour universel » mais les acteurs-témoins de Woodstock 1969 se sont clairement arrêtés à la fin du week-end. La boue leur colle encore aux pieds. Leur gueule de bois dure depuis cinq décennies maintenant et elle s’est propagée aux admirateurs. On connaît la suite de ce week-end soit disant en dehors du temps : ces corps-là ont fini par accepter l’emploi, l’ennui et ils achètent désormais les rééditions. Cette boucle parfaite dans le ratage est relancée par Assayas qui donne aux spectateurs ce qu’ils demandent : des souvenirs récités sur papier glacé tout prêts à être posés sur la cheminée. Ces êtres, vos parents et grands parents, ils n’ont finalement fait que vieillir et le style de l’auteur, qui tend vers le catalogue (en fin d’ouvrage les pochettes d’albums avec les tracklistings sont copiés-collés de l’arrière de disques) les accompagne dans leur désir de roupiller et de glisser dans la mort.

Ce livre a déjà sa place dans la poussière et si son tirage est limité, ce n’est pas uniquement une question d’impression.

Michka Assayas, Woodstock : three days of Peace and Music, éditions GM, juin 2019, 165 p., 35 €