Parasite : Big Bong Théory

Depuis Memories of Murder, peut-être le plus important film noir de ces 20 dernières années, on savait que Bong Joon Ho était un cinéaste majeur. Il confirma avec une filmographie presque impeccable, au point que le ridicule et consternant Okja soit immédiatement considéré comme un accident. Parasite le confirme : il est bien l’un des plus grands cinéastes actuels et la Corée du Sud est décidément une des cinématographies dominantes depuis plus de 20 ans.
Il faut peut-être remonter à l’âge d’or du cinéma italien pour trouver une telle densité de talents et un cinéma capable d’allier audace formelle à une vraie folie pour critiquer une société malade (bien au-delà des frontières du pays). Bong Joon Ho cultive l’art de l’imprévisibilité, mélangeant les genres avec succès. Parasite est non seulement une des plus belles Palmes d’or, mais aussi un film d’auteur populaire et exigeant comme pouvaient en réaliser Monicelli ou Polanski.

Bong Joon Ho Parasite Copyright The Jokers / Les Bookmakers

Le film s’ouvre sur l’improbable rencontre de deux familles : les Kim, famille de chômeurs, vivent d’expédients dans un minuscule sous-sol. Grâce au talent de faussaire de la fille, le fils se fait embaucher comme professeur d’anglais chez les Parks, riche famille vivant dans une luxueuse maison sur les hauteurs de Séoul. Petit à petit, profitant de la naïveté des Park, les Kim parviennent à tous se faire embaucher. La comédie corrosive aux accents chabroliens va se transformer en un cauchemar baroque. Le cinéma coréen excelle dans sa capacité à redonner toute sa noblesse à un cinéma de genre qui sait dépeindre les failles de la société, bien au-delà des frontières coréennes, le cinéma de genre au service d’un message véritablement politique : la base du succès du cinéma coréen.

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S’il est toujours un peu vain de chercher à tout prix une filiation à un cinéaste aussi singulier que le Coréen, c’est bien à la comédie italienne que l’on songe particulièrement, au moins dans sa première partie. C’est à force de magouilles et de manipulations que la famille Kim réussit à littéralement envahir la maison des Park, dont aucun membre ne soupçonne l’existence des liens familiaux unissant leurs nouveaux domestiques. Les « parasites » profitant de la naïveté et du snobisme des parents, tandis que les riches se plaignent de « l’odeur » de ces braves employés. La mécanique est implacable : les deux familles sont en fait dysfonctionnelles, riches ou pauvres, les enfants sont utilisés et perturbés, les parasites sont partout : dans la débauche choquante de luxe, dans les magouilles des uns pour profiter des autres. Comme dans une comédie italienne, ni gentilles victimes ni méchants coupables : le mal est plus profond, le gouffre infranchissable, Parasite est une fable noire.

Bong Joon Ho Parasite Copyright The Jokers / Les Bookmakers

La mise en scène s’amuse d’abord à mettre en perspective les deux familles, l’une étant le parfait négatif de l’autre. D’ailleurs, si les riches Park habitent un bunker labyrinthe en haut d’une colline, les pauvres membres de la famille Kim logent littéralement plus bas que terre : un sous sol, éclairé par une minuscule fenêtre qui ne laisse pas passer le Wifi, mais juste les odeurs d’urines laissées par les ivrognes du coin. On songe aux logements des domestiques servant l’aristocratie anglaise.

Idée aussi incongrue que brillante : dans ce minuscule appartement que le cadre rend étouffant, les toilettes sont surélevées. La métaphore est claire, les Kim vivent sous le niveau de la merde. Bien sûr, en deux plans dans le sous-sol des Kim il y a plus de vie et d’énergie que dans les pièces froides de la maison des Park dans laquelle chacun vit de son coté. La famille vit au jour le jour, de petits boulots très mal payés, sans espoir d’ascension sociale, le manque d’argent interdisant les études aux enfants, pourtant doués. Ils utiliseront leur talent pour parasiter la famille Park. Aucun grand discours, le montage met en scène l’incompatibilité de ces deux mondes : quand les uns s’amusent dans leur immense jardin, d’autres voient leur appartement inondé par la pluie et les égouts ; quand les uns vivent au rythme de la lumière du jour perçant dans une minuscule fenêtre, les autres ont une gigantesque baie vitrée et bénéficient de coûteux et très modernes éclairages. D’autres encore doivent vivre privés de toute lumière naturelle : une vie de taupes, même plus méprisés, littéralement ignorés.

Bong Joon Ho Parasite Copyright The Jokers / Les Bookmakers

Quand ils communiquent par téléphone, les situations des uns et des autres soulignent le gouffre infranchissable entre les deux familles, les riches ignorant la réalité des pauvres, ne se rendant même pas compte qu’ils nourrissent la haine et le ressentiment. Les moyens de communications ne rapprochent pas, ils servent à souligner les inégalités et l’absurdité du monde.
Le film multiplie ainsi les niveaux… au sens littéral du terme. Les pauvres habitent donc un entre-sol, il faut grimper pour se frayer un chemin chez les riches, mais l’accès aux étages est réservé aux membres de la famille Park, y monter, c’est transgresser, franchir la ligne jaune qui sépare les maîtres des serviteurs, tandis qu’il existe un niveau encore plus bas que l’entre-sol. Pour chacun, le but est de grimper les échelons, ou plutôt les escaliers (ou l’impressionnante montée au sommet de laquelle est juchée la maison des Park), tout en espérant que les autres resteront à leur étage, dans leur classe. Le rêve de Ki-Woo c’est s’élever : géographiquement. Monter tout en haut et faire venir avec lui sa famille. Un fantasme dans la société actuelle.

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Au-delà de sa portée politique, le film reprend les thèmes du cinéaste : l’impuissance des hommes à protéger leur monde, la rapidité avec laquelle la civilisation laisse la place à la sauvagerie, une vision assez sombre de la nature humaine : à la fois ridicule et tragique. La construction du film obéit aussi à cette verticalité : l’intensité ne cesse de monter, la mise en scène d’évoluer dans une escalade de violence et d’absurdité. Pourtant, ici, nul misérabilisme, mieux encore : le cinéaste ne fait pas de cette famille d’arnaqueur des working class héros à la Ken Loach. Plus proches des personnages d’Ettore Scola que de Loach, ils sont au contraire prêt à tout, y compris à détruire la vie d’une gouvernante qui fait partie de leur classe sociale. « Si j’étais riche, moi aussi je serais gentille », dit Chung-Sook, la mère. La gentillesse est devenue un luxe que l’on ne peut se permettre pour survivre. Les Park ne sont pas méchants, mais ils sont détestables ; totalement déconnectés de la réalité, vivant dans une maison bunker, angoissés à l’idée de voir les domestiques franchir la fameuse ligne jaune qui obsède le père (ici « monter les marches de l’escalier ») ce qui ferait des employés des humains et forcerait la famille à admettre sa propre monstruosité : futiles, superficiels, ses membres peuvent d’un claquement de doigt précipiter la chute d’êtres humains.

La première partie du film aurait pu être sketch des Monstres de Monicelli, mais Bong-Joon Ho instaure une tension qui interdit au spectateur de prendre ce récit d’une arnaque familiale à la légère. Cette improbable rencontre entre les puissants et les damnés ne peut que finir en tragédie, comme dans La Cérémonie, l’un des meilleurs films de Claude Chabrol, un malaise s’est installé. Chaque détail, chaque phrase semble précipiter les deux familles dans le drame. Les Park sont gênés par l’odeur de leurs nouveaux employés, nous assistons à l’humiliation d’un homme par un autre qui ne s’en rend même pas compte. On ne rit plus…

Au fur et à mesure que la tension monte, la mise en scène se fait plus énergique. La maison semble d’abord avaler les nouveaux venus qui occupent l’espace de façon bien différente : là où les habitants vivent isolés les uns des autres, les employés se rassemblent, comme chez eux. Le montage s’accélère petit à petit, alors que la famille « parasite » se trouve plongée dans un enfer kafkaïen, découvrant un monde caché dont ils ne soupçonnaient pas l’existence. En voulant assurer leur survie à tout prix, ils déclenchent une réaction en chaîne qui aboutira au chaos. La satire sociale évoluait sur un fil, les personnages vont basculer.

Inévitablement la violence sociale, larvée et contenue, débouchera sur la violence physique. Celle-ci pourtant ne soulage pas, pas plus les spectateurs que les personnages : elle ne fait que précipiter la chute de personnages, tous coupables mais dont aucun ne peut être tenu pour le seul responsable de cette farce macabre. Le film va alors atteindre un sommet de mise en scène baroque : suite à un premier coup de théâtre, les Kim se retrouveront dans la position des puissants, ils auront le même réflexe que leurs employeurs, le verni des conventions en moins : la nature humaine l’emporte, avec ce qu’elle comporte d’instinct de survie et de violence.

Le film devient alors fou dans sa deuxième partie. Si la première excellait à faire monter la pression, la suite est une succession de scènes extrêmes dont l’apogée semble à chaque fois être repoussée de plus en plus haut : le cinéaste coréen y fait preuve de la virtuosité qu’on lui connaît mais qui, dans ce film, ne tourne jamais à l’exercice de style. Si le montage s’accélère et que se multiplient les cadrages les plus inattendus (mais toujours pertinents), c’est qu’il faut emporter les personnages et les spectateurs dans un cercle infernal. De façon tout aussi cruelle que les riches propriétaires de la maison, mais bien moins policée, les « nouveaux riches » d’un jour vont écraser d’autres indésirables. Dans le monde actuel, il n’y a aucune solidarité ni aucune pitié : il ne s’agit pas de créer un monde plus juste, il s’agit de tout faire pour que l’injustice vous profite enfin.

Un déluge s’abat qui frappe les plus pauvres, dans l’indifférence des plus riches : le plan plus ou moins élaboré du chef de famille tourne à la catastrophe. La lutte des classes est un combat entre des hommes rendus fous, méprisés ou oubliés par la société qui les a rejetés et les condamne à vivre cachés. Le cinéaste utilise toutes les palettes de la lumière : celle du réduit dans lequel vivent Ki-Taek et sa famille au début s’oppose à l’éclairage artificiel de l’intérieur de la maison Park, avant qu’une fois plongée dans un enfer baroque, elle devienne presque irréelle, sombre, baignant « l’outremonde » dans un angoissant éclairage de films fantastique, plongeant les personnages dans un cauchemar qui culminera dans la lumière naturelle d’un jardin.

Bong Joon Ho Parasite Copyright The Jokers / Les Bookmakers

L’impressionnante maîtrise de Bong Joon-Ho lui permet de passer avec le même succès d’un genre à l’autre : aux plans fixes succèdent des travellings suivant les personnages dans un monde infernal où la violence explose. Le génie du cinéaste, c’est d’arriver à donner une unité à cette diversité de styles : comédie, film d’action, critique sociale se mêlent créant un chaos qui explose à l’écran sans que jamais cela ne paraisse artificiel. Parasite invente ainsi le cinéma de genreS.

Les différents (et nombreux) rebondissements, du film ne servent pas uniquement le propos politique : il n’y a pas d’intrigues prétextes : la comédie, le film politique, le thriller qui effleure même le genre fantastique, ont tous la même importance, chaque séquence étant réalisée avec la même grâce. On a rarement vu au cinéma des scènes véritablement burlesques construire un thriller pour aboutir à un drame.

Bong Joon Ho Parasite Copyright The Jokers / Les Bookmakers

S’il y a un style Bong Joon Ho, ce serait cette maîtrise de tous les styles, cette capacité, grâce à un impressionnant travail de montage, à synthétiser tous les types cinématographiques pour créer un monde unique qui ressemble à nos existences : imprévisibles donc, pouvant basculer en un instant, dans le même plan parfois, à travers une idée ou le jeu des acteurs qui semblent découvrir les événements en même temps que nous. Là encore, l’ombre du cinéma italien plane : plutôt qu’aux acteurs de la méthode, on pense aux Gasman, Mastroianni, Sordi, à tous ces comédiens qui savaient frôler l’excès, héritiers des masques de la commedia dell’arte. Dans les nombreux moments paroxystiques du film (oxymore que justifie souvent le cinéma coréen), Song Kang Ho, l’acteur fétiche du réalisateur, en fait beaucoup, il n’en fait pourtant jamais trop : il est toujours juste. Mise en scène, scénario, acteurs : la frénésie qui s’empare du film et stupéfie le spectateur est la marque de la maîtrise totale d’un cinéaste au sommet de son art.

Film somme, rassemblant en une œuvre monstre le thriller, le drame, la comédie sociale voir le fantastique, Parasite est aussi une ode au cinéma et particulièrement au cinéma de genre. Bong Joon Ho réalise son film le plus fou mais aussi le plus bouleversant. La morale qui clôt le film laisse présager le pire ou, au mieux, le statu quo. Après la déflagration, quelques sublimes plans larges nous permettent de remonter à la surface. Ne subsiste de toute cette folie que la mélancolie, un monde toujours absurde et le spectateur abasourdi.

Parasite – Corée du Sud – Durée : 2h12 – Un film réalisé par Bong Joon Ho – écrit par Bong Joon Ho et Han Jin Won – Directeur de la photographie : Hong Kyung-Po – Montage : Jin-mo Yang – Décor : Lee Ha-Jun – Avec Song Kang-Ho, Chang Hyae Jin, Lee Sun-Kyun, Cho Yeo-Jeong, Choi Woo Sik, Park So-Dam, Lee Jeung-eun, Jung Ziso, Jung Hyeo-Jun.