In B… (Bruxelles) with Laurent Herrou

Laurent Herrou est écrivain. Il vit à Bruxelles avec Éric, son mari, au premier étage d’un immeuble de la rue Saint Henri, à l’architecture typique de la capitale belge. Ce week-end du 11 mai est chargé. J’arrive en plein repas, vers 13 heures 30. Laurent et Éric mangent des pâtes. Laurent aime les cuisiner, il les cuisine bien. Il les a faites avec de la saucisse, je n’en mange pas, il m’en fait alors des natures avec ce qu’il faut de basilic. C’est très bon. Nous partageons cela avec Laurent, les pâtes.

C’est l’heure du café. Pauline Sauveur, une amie artiste qu’il a connue quelques années plus tôt dans le Cher, vient dire bonjour avant d’aller visiter Bruxelles. Nous nous retrouverons, plus tard. Laurent doit passer au Salon du livre de Forest, chercher les premiers exemplaires de son dernier roman, Vie et mort du Duquesnoy que publient les éditions P.A.T. Il nous faut traverser la ville en tram. A l’arrêt, deux jeunes filles, des adolescentes, lui demandent leur chemin. Laurent les guide, leur conseille le 81. Nous les retrouverons, plus tard. Perdues… Elles ne le savent pas encore, elles le remercient.

Sur le chemin, je passe devant une pâtisserie marocaine. J’ai vécu trois ans au Maroc. Je garde de ces années de très bons souvenirs. Le soleil, la lumière, la chaleur. Mon fils est né à Casablanca, j’y ai rencontré Abdellah Taïa. Akria, qui s’occupait de mes enfants et nous faisait la cuisine, nous préparait d’excellentes beghir, ces crêpes aux mille trous que l’on mange avec du miel ou du beurre fondu. Il y a aussi des chebakia, des gâteaux très sucrés et enrobés de miel que l’on mange généralement pour le ftour, la rupture du jeûne. Je sais qu’Éric pourrait se lever en pleine nuit pour en manger. J’en achète un demi-kilo mais je me demande si c’est suffisant. En plus, Laurent a mal à la gorge, le miel, me dis-je, lui fera du bien.

Nous rentrons au BRASS, le Centre Culturel et la Maison des Cultures de Forest, et nous dirigeons dans la salle des machines qui accueille le Salon. Laurent repère le stand des éditions Éléments de langage, son autre éditeur belge. Nicolas de Mar-Vivo nous salue gentiment. Il est souriant, accueillant. Il donne à Laurent un petit carton qui contient plusieurs exemplaires de son livre. Il est joli, le bandeau est réussi, la page 47 bien imprimée. Laurent ne savait pas si le saut de page qu’il avait demandé à Patrick Lowie serait respecté. Mais il sourit, l’éditeur a bien fait son travail. Je déambule dans les allées. L’ambiance est très sympathique, il y a quelques bouteilles de bière vides sur les étals de livres.

Laurent, que je retrouve un peu plus loin, me présente Astrid Chaffringeon. Elle écrit des livres, elle a enseigné l’espagnol à Bordeaux III. C’est la fac dans laquelle j’ai fait mes études, on y était à la même période, on aurait pu s’y croiser. On s’installe à une table, et nous voilà à égrener des souvenirs estudiantins, les noms des profs que l’on a connus, des amphis que l’on fréquentait. Laurent sort, il va prendre l’air. Il fait une allergie. Le contour de ses yeux gonfle à vue d’œil. Long Hair – c’est ainsi qu’il signait ses messages sur le site du bar gay le Duquesnoy – fait flotter ses cheveux au vent. Il revient, dit qu’il va mieux. La journée n’est pas finie.

Laurent Herrou a organisé pour le soir même une rencontre dans le cadre des activités du collectif Public averti*. Il a invité cinq auteurs à lire des textes dans les locaux d’Éléments de langage. L’heure approche, nous quittons le Salon et nous dirigeons vers la rue Marconi. Nous traversons un parc, Laurent marche devant avec Astrid. Il faut monter ; ça grimpe dans le plat pays… Les enfants crient, courent, jouent au foot. S’il avait fait chaud, je me serais bien arrêté. J’aurais été acheter une bière, j’aurais pris un livre, je me serais allongé…

Le local des éditions Éléments de langage est très agréable. Ceux qui vont lire – Mathieu Simonet, Pauline Sauveur, Astrid Chaffringeon, Nicolas de Mar-Vivo et moi-même – s’installent. La petite salle est rapidement pleine. Laurent Herrou lance la soirée et il s’assoit. Il écoute. Ce soir, m’a-t-il dit, aucune pression. Il sera, pour la première fois lors d’une soirée Klaxon, dans la seule posture de l’auditeur.

Le lendemain matin, j’entends quelqu’un se lever. J’ai dormi dans le bureau de Laurent. Puis j’entends parler. Une voix est cassée qui dit « je n’ai plus de voix ». Mais elle parle encore. C’est Laurent qui lit, qui choisit les extraits de Vie et mort du Duquesnoy qu’il lira l’après-midi à la librairie TULITU. Il me dit qu’il s’est interrogé sur la lecture. C’est un texte sur le sexe. Sur la baise dans un bar gay bruxellois qu’il avait fréquenté il y a une dizaine d’années. Faut-il alterner les passages de sexe et ceux plus réflexifs ? Non, il faut y aller, il n’y a pas à tergiverser. Ce n’est pas son mot, mais c’est ça l’idée. Il ne faut pas y aller par quatre chemins. Quand il rentrait au Duquesnoy, on lui tendait un sac plastique dans lequel il mettait tous ses vêtements, à l’exception de ses chaussures. Se mettre nu, se mettre à nu dans un bar, une librairie. Écrire, lire, baiser. Cracher les mots, cracher son foutre. Prendre du plaisir, en donner. Sa lecture sera son livre. Laurent Herrou est tous ses livres. Son corps est textuel, son écriture sexuelle. Il a fait de sa vie un roman. Il me dit qu’on lui a parfois reproché les scènes de sexe dans ses livres. Je souris. Je pense à une phrase d’Hervé Guibert sur la photographie mais ne la lui dis pas, parce que je ne suis pas certain de la restituer correctement. Je la retrouverais et la lui enverrais. Cette phrase, c’est : « (…) désexualiser l’image, ce serait la réduire à la théorie » (L’Image fantôme, Éditions de Minuit, 1981, p. 89). Désexualiser les textes de Laurent serait en faire autant.

Il poursuit la lecture des extraits qu’il a choisis et de mon côté je lis son texte, le découvre. Rapidement, je comprends. En fait, Vie et mort du Duquesnoy parle de sexe et dit tout autre chose. Vie et mort du Duquesnoy est un livre qui dit avec les choses du sexe ce qui se joue dans l’écriture : « J’ai hésité à poster un message sur le site du Duquesnoy. J’ai commencé, j’ai effacé. Vérifié s’il y en avait eu, à mon attention. Cherché une marque d’attention ou de reconnaissance. Je me suis repris : les hommes qui baisent dans les back-room d’un bar ne cherchent que cela. » (Vie et mort du Duquesnoy, p. 11) Et plus loin « Je suis un corps, je ne suis pas anonyme, je n’ai jamais pris de pseudonyme, je suis un écrivain. » (p. 24) Un rayon de soleil entre dans l’appartement…

L’après-midi, je n’irai pas l’écouter. Je dois rentrer, la route est longue. Laurent retrouve sa voix. On se promène dans son quartier. Je découvre Bruxelles que je n’aimais pas mais que je commence à apprécier. C’est bien d’avoir des amis écrivains. Je reviendrai.

Laurent Herrou, Vie et mort du Duquesnoy, Bruxelles, P.A.T, 2019, 11 €

Arnaud Genon est docteur en littérature française. Il enseigne actuellement les lettres et la philosophie en Allemagne, à l’École Européenne de Karlsruhe. Visiting Scholar de ReFrance (Nottingham Trent University), il a publié plusieurs essais et deux romans, Tu vivras toujours et Mes écrivains (La Rémanence, coll. Traces, 2016 et 2018).