Manifest sur TF1 : débarquement immédiat

Photo NBC

C’était pourtant une bonne idée de la part de TF1 qui en a acheté les droits et a teasé plus que de raison l’atterrissage dans le PAF de la série de Jeff Rake produite par Robert Zemeckis et mettant même le pilote en ligne à disposition des plus impatients (en VF et jeu de mot inclus dans le prix du billet).  Tandis que trois nouveaux épisodes sont en approche sur nos écrans ce mardi, verdict du comité de visionnage qui va tenter de ne pas épuiser son quota de métaphores aéronautiques dès les premières lignes de sa critique.

Si vous n’avez pas regardé TF1 depuis quelques semaines, vous avez manqué une belle opération publicitaire qui a consisté à donner rendez-vous aux sérivores du mardi soir bientôt orphelins de L’Arme fatale. Avec un sens aigu du marketing, la chaîne a mis l’eau à la bouche du critique qui s’est laissé séduire par la promesse d’un Lost en (re)devenir ou de l’extrapolation du premier épisode de la saison 1 de Fringe… Annoncée comme « la série événement », Manifest est arrivée sur les écrans hexagonaux avec une communication millimétrée et des extraits délivrés au compte-goutte. Même si TF1 a joué la carte du suspense (et avec les nerfs des téléspectateurs), les moins sagaces l’ont tout de même rapidement compris, Manifest est une série qui a pour point de départ un de ces mystères aériens comme on en fait plus que dans le triangle des Bermudes ou dans les files d’attente des aéroports quand on se demande, au moment de passer sous les portiques de sécurité, si on a bien fermé la fenêtre de la salle de bain.

© 2019 NBC Universal Media, LLC

En Jamaïque, les Stone sont sur le chemin du retour, attendant d’embarquer pour rentrer à New York après une semaine de vacances. Michaela, son frère Ben et sa femme Grace avec leurs deux jumeaux Olive et Cal, les parents Steve et Karen sont souriants mais quelque peu inquiets de retourner à leurs quotidiens respectifs après une parenthèse ensoleillée. Michaela se demande si elle doit épouser Jared, Ben et Grace se demandent de quoi le demain de Cal sera fait : atteint de leucémie, le jeune garçon est condamné, à moins d’un nouveau traitement ou d’un miracle. Les grands-parents Stone distillent leurs conseils avisés et un brin mystiques à leurs enfants désemparés. Autour d’eux, les autres passagers parlent, sourient, échangent, s’impatientent de conserve. Il est alors annoncé qu’à la suite d’un surbooking inopportun, tous les passagers ne pourront pas partir sur le même vol mais qu’ils ont la possibilité de prendre un autre avion (pour 400 dollars de moins)… C’est le choix que font Michaela et Ben (qui garde son fils avec lui), bien loin de se douter que ce choix sera lourd de conséquences. Ce sera la colonne vertébrale du scénario de Manifest qui peut désormais dérouler son intrigue mystérieuse à souhait : Michaela, Ben, Cal et les autres vont bien atterrir à New York, mais cinq ans plus tard !

© 2019 NBC Universal Media, LLC

Portés disparus pendant plus d’un quinquennat, les passagers de Manifest retrouvent donc leur monde et leurs familles, leurs amis, fiancés, épouses, comme si c’était hier. Le surlendemain en fait. Le temps de les avoir pleurés, d’avoir fait son deuil… la vie a continué. La mère de Michaela et Ben est morte, le fiancé de Michaela ne l’a pas attendue (et a épousé Lourdes, ex-meilleure amie de Michaela) et Grace a élevé Olive seule puis avec l’aide de Danny (rencontré dans un groupe de soutien aux veufs). Dit ainsi, on notera que Manifest est déjà un  objet visuel moyennement identifiable, ni tout à fait dans la veine d’un épisode d’X-Files, ni pleinement une fiction larmoyante avec son pathos convenu et ses ressorts obligés.

D’autant que la NSA, le FBI (mais pas le BEA, c’est assez surprenant) sont sur le coup : l’agent Vance est un limier plus vrai que nature, plus suspicieux et cartésien qu’un nutritionniste devant la recette du Nutella. Et sa curiosité est à l’aune de sa méfiance de fonctionnaire de la sécurité intérieure : qui sont ces revenants ? De dangereux terroristes ou de simples passagers qui ont eu le malheur de voyager en low-cost pour atterrir par malchance des années après alors que tout le monde les croyait morts et désintégrés en vol ?

Passé le premier épisode, plutôt plaisant avouons-le, Manifest ouvre alors la boîte de Pandore des séries qu’il faut se dépêcher de ne pas regarder – sinon de manière honteuse et coupable –, partagé entre le désir de se dérouter vers des TV shows de meilleure facture (quitte à re-regarder Les Têtes brûlées ou Les Chevaliers du Ciel si on aime à ce point les aéronefs) et l’envie de voir jusqu’où Jeff Rake va conduire la famille Stone et les 188 passagers et personnels de bord d’Air Montego. Tout en étant intimement convaincu que ça n’ira nulle part.

© 2019 NBC Universal Media, LLC

Parce qu’il faut quand même s’accrocher un petit peu pour ne pas succomber à la première turbulence : les ex-disparus entendent des voix, sont connectés les uns aux autres par un lien sibyllin et forcément surnaturel. Cela dit, c’est assez logique : ils seraient revenus pour se contenter de retrouver leur vie d’avant, que ça n’aurait qu’un très faible intérêt narratif, non ? Hélas, les créateurs de Manifest ont choisi une option hybride : ils ont assaisonné le fantastique de des bons sentiments et noyé l’ensemble dans une réalisation si peu innovante que les effets spéciaux semblent avoir été conçu au moyen d’applications pour smartphones grand public.

© 2019 NBC Universal Media, LLC

Dès lors, recevant de mystérieux appels (des callings répétitifs et jamais élucidés), les passagers du vol vont se trouver à leur corps défendant embarqués dans une histoire qui mêle arcanes gouvernementales, complotisme pur jus, mysticisme religieux et théories météorologiques fumeuses. Dans le rôle du grand méchant, Manifest invite une obscure compagnie affiliée à la défense nationale en plus de convoquer des gourous scientifiques et spirituels de toutes sortes. Déséquilibrée, rationnellement inconsistante et peu originale – Lost est encore dans la mémoire collective et les questions mort/pas mort ont un goût de déjà-vu –, Manifest n’est pas desservi par ses interprètes, même si on peine à adhérer à la partition de Josh Dallas (Ben Stone) qui se rêve en Fox Mulder en s’improvisant comptable-espion et Melissa Roxburgh (Michaela) surjoue la femme-flic tout en culpabilité et en hésitation amoureuse.

© 2019 NBC Universal Media, LLC

Au final, Manifest souffre de déployer des trames parallèles à n’en plus finir, en devient aussi monotone que les consignes de sécurité à bord délivrées par une hôtesse sous-payée, la série se perd dans des ressorts attendus (les believers vs les haters) et se noie dans le manichéisme : les métaphores grossières de la différence regardée comme un danger et la peur de l’inconnu en étendard du tout sécuritaire sont autant de couloirs empruntés avec la finesse d’un Boeing 747 dans une rue piétonne. Faute de se concentrer sur l’essence même de son idée de départ et regardant avec trop de gourmandise la lenteur énigmatique de The Leftovers, Manifest décolle en first mais atterrit en classe éco.

Manifest, créé par Jeff Rake. Produit par Robert Zemeckis. Avec Melissa Roxburgh, Josh Dallas, Athena Karkanis, JR Ramirez, Luna Blaise, Jack Messina, Daryl Edwards dans les rôles principaux. Diffusé en France sur TF1.