Laurent Herrou : « Qui sont les aliens ? Les monstres qui envahissent le vaisseau spatial ou les humains qui colonisent l’espace ? »

Doreau (détail) © Laurent Herrou, 2019

A Château-Chinon, au début du mois d’avril, au Lycée des Métiers François Mitterrand, s’est tenu un workshop aussi neuf que stimulant initié et guidé par Laurent Herrou et Marine Deru. Dans le cadre d’un dispositif coordonné par les CAUE du Doubs et de la Nièvre, l’écrivain et la designer ont quelques jours durant en compagnie des élèves en bac pro ébénisterie réfléchi et construit en fonction d’un mot d’ordre : « Aménager, autrement ».

Laurent Herrou a accepté de répondre à nos questions sur ce projet poétique et cette installation politique dans le prolongement et la résonance de RIPLEY(S), feuilleton bimensuel qu’il développe dans Diacritik.

Ma première question voudrait porter sur les origines de votre résidence en collaboration et résonance avec Marine Deru, qui vient de s’achever : comment en est née l’idée ? Pourquoi cette résidence a-t-elle particulièrement pris place au lycée des Métiers François Mitterrand de Château-Chinon avec notamment des élèves en bac pro ébénisterie ? Comment, enfin, est venue l’idée de cette collaboration entre Marine Deru et vous-même ?

L’initiative est venue des CAUE — Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et d’Environnement — du Doubs et de la Nièvre, et plus précisément de Karine Terral, architecte-conseiller chargée de la mission Sensibilisation CAUE25, et de Pauline Sauveur, architecte conseillère CAUE58, dans le cadre du développement du projet « Architecture et Patrimoine : regards de lycéens et apprentis ». La loi sur l’architecture du 3 janvier 1977 stipule la chose suivante : « L’architecture est une expression de la culture. La création architecturale, la qualité des constructions, leur insertion harmonieuse dans le milieu environnant, le respect des paysages naturels ou urbains ainsi que du patrimoine sont d’intérêt public. »

Dans cette optique, les CAUE cherchent à sensibiliser des publics divers à ces notions, et notamment les populations scolaires. Ils ont lancé un appel d’offres à la fois vers des artistes que le sujet intéressait, et dont ils connaissaient le travail, et vers des établissements régionaux susceptibles de comprendre leur démarche, avec l’envie de s’y investir. Le Lycée des Métiers François Mitterrand de Châeau-Chinon a été l’un de ces établissements, par l’intermédiaire de l’un de ses professeurs d’Arts appliqués, Sébastien Schwindenhammer, ancien ébéniste lui-même et ayant travaillé précédemment dans un CAUE. Marine Deru (designer d’espace, spécialisée dans les démarches participatives — notamment une collaboration passionnante avec la ZAD de Notre-Dame des Landes) a été contactée par le CAUE du Doubs pour lequel elle était déjà intervenue sur des projets d’architecture, j’ai été « recruté » par celui de la Nièvre : nous avons tous deux proposé un projet, et ce sont les échanges entre les deux CAUE qui ont mis en lumière la possibilité que nos projets puissent se compléter. Ce n’était pas une intention de départ : Marine et moi ne nous connaissions pas, ni nos travaux respectifs.

Workshop

Dans la note d’intention de votre résidence, vous insistez d’emblée et avec force sur la question de l’aménagement mais, soulignez-vous, il s’agit d’aménager, « autrement ». A ce titre, vous développez ce verbe « Aménager » en un programme qui immédiatement s’annonce comme politique : « Adapter, modifier un « espace », de manière à le rendre habitable, ou plus adéquat à une présence — humaine ou autre. Le rendre plus « agréable », « vivable » ou « confortable » selon qui parle et ce qu’il y projette en termes d’usage. »
Ma question sera ici double : en quoi vous apparaît-il nécessaire sinon vital d’aménager l’espace pour le rendre vivable ? Ou en d’autres termes qu’est-ce qui, tel quel, vous paraît invivable dans l’espace ?

Pour vous répondre, il faudrait revenir à l’origine des deux projets que nous avions développés, Marine et moi. Dans sa démarche, éminemment politique, la notion « d’espace invivable » développée par Marine s’ancre sur le contexte social particulièrement tendu de ces dernières années, où l’idée de « confort » est mise à mal par une société qui ne fait pas grand cas du bien-être de (certains de) ses citoyens — je vous invite à discuter avec Marine elle-même sur le sujet, qui en parlerait certainement mieux que je ne le fais.

De mon côté, ces notions d’aménagement et d’espace résonnaient d’une autre manière : parce que je fais un travail de création littéraire sur le film de science-fiction Alien (Ridley Scott, 1979) depuis un an, la notion d’inconfort (« Dans l’espace, personne ne vous entend crier. »), de ce qu’il suscite à la fois chez l’être humain détaché de son environnement traditionnel, mais également chez l’autre, l’étranger (alien) — et on pourrait évidemment en rattacher la notion à ce que cela représente, pour un individu, que d’é/im-migrer —, trouvait un écho différent au cœur de l’appel à projets des CAUE. Aménager l’espace, dans ma perception personnelle, cela veut dire : chercher à rendre habitable, ou tout au moins conforme à ses besoins, un espace initialement hostile. Ce que l’homme a fait au fil des siècles sur la planète (avec plus ou moins de conséquences désastreuses, mais l’espèce humaine survit néanmoins depuis plus de vingt siècles). Ce que les terra-formateurs qui se lancent dans l’aventure spatiale (réelle, idéalement, cinématographique pour le temps que nous vivons aujourd’hui) cherchent à construire. Ce que le monstre même tente de faire en « aménageant » à sa manière « l’espace » du Nostromo, le vaisseau spatial du premier film, pour qu’il réponde à ses besoins premiers : se nourrir d’abord, se reproduire ensuite, donc s’implanter. J’ai parlé de science-fiction au départ mais Alien est un film qui dépasse évidemment le genre auquel il est affilié — ce n’est pas un hasard s’il est entré l’an passé dans le programme « Lycéens au cinéma ».

Ma deuxième question sur cet « autrement » de l’espace voudrait également pointer vers l’espace ainsi créé à la mesure de cette altérité. Rendre l’espace adéquat à un accueil de l’altérité paraît requérir d’emblée dans votre projet une dimension sociale et donc plus particulièrement politique : pourriez-vous ainsi qualifier votre résidence de projet d’habitation politique du monde ? Je pense, en vous lisant, en particulier au dernier texte de Marielle Macé, Nos Cabanes qui entretient d’un redépart dans le monde depuis des lieux d’habitation autrement ? Êtes-vous porté par un sens politique semblable : celui d’habiter le monde ?

Dans mon troisième livre, Je suis un écrivain, j’interroge le statut de l’artiste en résidence. Pour ce faire, je suis obligé de considérer la place de l’artiste dans la société, en tout cas d’en questionner la légitimité, et la perception. « Habiter le monde », pour reprendre votre expression, ce n’est pas un choix. On y est — on a le droit d’en sortir, à la fois psychologiquement et/ou physiquement, mais bon an mal an, c’est quand même l’une de nos ambitions humaines de vivre mieux (j’ai failli écrire vivre bien, mais non — on parlera du vivre ensemble plus tard).

Je racontais aux élèves de Château-Chinon le rapport particulier que j’ai avec le terme « politique » : je n’étais pas un jeune adulte engagé comme beaucoup le sont aujourd’hui, et comme certains l’étaient autour de moi à l’époque. La première fois que j’y ai été confronté, je veux dire : la première fois que le terme venait me chercher, moi, dans ce que j’étais, c’est lorsque j’ai rencontré Guillaume Dustan. Nous nous retrouvions à Paris — il avait aimé l’un de mes manuscrits qu’il allait publier dans la collection décriée Le Rayon Gay, chez Balland, c’était mon premier livre et j’étais fébrile — et d’emblée, l’éditeur m’avait expliqué que pour lui, « la littérature était un acte politique ». Il avait dit exactement : « ce que je fais (il sous-entendait à la fois son travail en tant qu’auteur et en tant qu’éditeur), c’est politique. » J’avais des doutes personnellement sur la portée d’un premier livre publié dans une collection qui se revendiquait comme « gay » (ce sont des interrogations qui sont présentes au cœur de ce livre, Laura), et brutalement, à un moment où j’aurais dû me réjouir d’une première publication et de la rencontre avec mon éditeur, j’étais confronté à une problématique que je n’avais pas envisagée — du moins pas de façon consciente, puisque tout le livre, qui interrogeait déjà cette notion de place au monde, l’était, politique, fondamentalement.

Je n’ai pas lu Nos cabanes, mais j’en ai entendu parler récemment, au sortir de cette résidence — c’est dire que, une fois que je parlais du travail que nous avions fait, Marine et moi, à Château-Chinon, le parallèle avec lui se faisait rapidement dans l’esprit de mes interlocuteurs. J’aime l’idée du « redépart dans le monde » : c’est une fois encore une thématique développée dans la littérature et le cinéma d’anticipation (de Fondation à Matrix).
Pour revenir au projet à Château-Chinon, avons-nous insufflé un redépart, pour l’établissement, les professeurs, les élèves ? J’ai la prétention de le croire.

Laurent Herrou au Workshop

Installer la résidence dans un lycée et tisser un lien avec les lycéens, les faire entrer dans une dimension collaborative : partager le faire était-ce pour vous à la fois une manière de créer une communauté, une utopie provisoire du vivre ensemble avec les étudiants ? Était-ce aussi à l’instar du feuilleton théorique sur Alien, RIPLEY(S) que vous tissez depuis quelques semaines bientôt dans Diacritik, une manière d’apprivoiser l’alien du territoire ? De quel alien parle-t-on ici plus particulièrement ?

Je vous avais bien dit que nous parlerions du vivre ensemble bientôt… J’ai évidemment déjà répondu en partie à votre question — notamment sur Alien — mais en effet, lorsque l’on est confronté à des lycéens, il y a cette idée de faire corps avec eux. Parce qu’en tant qu’artistes, nous représentons une alternative — vous parlez vous-même « d’utopie provisoire », et j’aime beaucoup votre expression —, le projet participatif (et particulièrement dans cette structure du workshop, serré sur une semaine pleine de sorte que nous rencontrions les lycéens le lundi matin et que nous avions une restitution le vendredi après-midi, avec toute la pression que vous pouvez imaginer) ouvre vers une possibilité de vivre ensemble autrement (c’est-à-dire : pas dans le rapport classique élèves / professeurs, même si le lycée professionnel permet certainement d’autres échanges que les filières classiques du système éducatif tel que nous le connaissons — ou l’avons connu). Il nous semblait fondamental de créer une connexion entre eux et nous — et plus que fondamental, c’était une condition pour pouvoir mener à bien le workshop — mais qui ne ressemblerait pas à ce à quoi ils étaient habitués : pour cela, et l’on en revient à Alien, nous leur avons demandé de ne pas utiliser leur prénom le temps du workshop, mais leur nom de famille. Et de nous appeler Marine et moi : Deru et Herrou.

Vous mentionnez le feuilleton théorique sur lequel je travaille, intitulé RIPLEY(S), du nom du personnage du premier film de Ridley Scott et qui traverse toute la saga d’Alien : le lien entre la notion d’inconfort et la distance qui existe entre des êtres humains quand l’intimité n’est pas convoquée entre eux, mais qu’ils sont rapprochés par un travail, s’inscrit aussi dans cette manière de s’interpeler. Néanmoins, et très vite, on se rend compte combien cette nouvelle nomenclature n’empêche ni la proximité, ni les tensions, ni la formation d’un lien particulier entre les êtres — et c’est une expérience que nous avons vécue avec les élèves, jusqu’au dernier jour. Le dernier qui m’a dit en quittant le workshop le vendredi soir, sachant que l’on ne se reverrait pas : « Salut, Herrou ! », reste profondément gravé en moi. Et l’une des grandes satisfactions de cette semaine a été de les entendre, en dehors du workshop, continuer de s’interpeler par leur nom de famille. Comme si nous étions parvenus effectivement, au sein de l’établissement, à créer cette « autre communauté », particulière dans le sens où elle n’appartenait qu’à nous.

« Apprivoiser l’alien du territoire… » Qui sont les aliens en effet ? Sont-ce les monstres qui envahissent le vaisseau spatial ou les humains qui colonisent l’espace sans considération pour son équilibre ? C’est l’une des notions que nous voulions développer en effet lors du workshop. Pour cela, nous avions demandé aux lycéens le premier jour de ne pas s’assoir dans l’espace qui nous avait été attribué (cinquante mètres carrés dans les ateliers de plomberie, et une dizaine de mètres de hauteur, parcouru par des canalisations — pour vous dire combien nous étions en résonance parfaite avec l’intérieur d’un vaisseau spatial, dans ses dimensions le plus souvent absurdes), et de ne pas prendre appui sur les murs. Nous souhaitions qu’ils se tiennent debout, qu’ils prennent conscience justement de l’espace autour d’eux et de leur propre corps — et celui des autres — dans cet espace. Aménager l’espace autrement, l’habiter, c’est aussi être dans cet espace. Il s’agissait tout autant pour nous de les apprivoiser que pour eux de s’apprivoiser eux-mêmes. En un mot que j’aime : de se rencontrer (à deux et soi-même).

Lorsqu’avec Marine, nous parlions du projet, nous avions initialement prévu de raconter une histoire, une fiction, qui aurait mis le doigt sur un élément « étranger » dans l’environnement que nous avions et qui expliquerait l’inconfort que les lycéens allaient expérimenter. Mais à force de réflexion, il nous est apparu que nous n’avions pas besoin de recourir à des moyens artificiels : parce que comme nous le disions plus haut, ce ne sont pas des thématiques imaginaires que nous allions développer avec eux, mais bien l’expérience d’une réalité quotidienne.

La question qui suit porte sur la répartition des rôles que vous vous êtes choisi avec Marine Deru qui est designer. Avec elle, l’autrement de l’aménagement porte sur l’espace lui-même. En quoi cela a-t-il consisté concrètement ?

Marine travaille (notamment) le bois. Sa présence dans une classe d’ébénisterie avait un sens concret, justement. L’idée d’aménagement aussi — son projet initial, au-delà de la construction convoquait néanmoins une réflexion politique, sociale, de l’habitat. Elle s’est chargée avec les professeurs référents avec lesquels nous travaillions de l’achat du matériel : des tasseaux, des plaques de contreplaqué (du « médium » de différentes épaisseurs, comme les tasseaux étaient de longueur et de densité différentes). Les machines et l’outillage nous étaient fournis par le lycée, et l’expertise nécessaire à leur emploi était justement la leur, et celle de Marine — je ne suis pour ma part pas du tout bricoleur. L’idée originale était d’investir un espace vide qui se construirait au fur et à mesure de la semaine, dans l’optique de le rendre « confortable », « habitable » (j’emploie vos mots exprès), en tout cas « moins inconfortable » que lors de la première découverte de l’espace. Cette construction était initialement le rôle de Marine, le mien était différent — et là encore : à l’image, de la formation de l’équipage d’un vaisseau spatial en fonction des compétences de chacun de ses membres.

Le rôle que vous avez choisi pour votre part est explicitement celui de l’écriture. Aménager consiste, comme vous le suggérez, en une manière de sculpture du temps. En quoi écrire consiste à aménager le temps de son propre paysage comme vous le suggérez ?

Il y a les rôles que l’on s’assigne en effet, pour lesquels sa compétence est reconnue, et requise, et ceux que l’on développe lorsque confronté à l’inconnu — c’est l’une des thématiques d’Alien, et plus précisément l’une des caractéristiques les plus intéressantes du personnage de Ripley : son adaptabilité (et en miroir, celle du monstre). Le projet que j’avais écrit pour le CAUE mentionnait une appropriation de l’espace donné par l’écriture, plutôt une découverte (un peu comme une exploration) de cet espace. Il sous-entendait que l’entrée dans cette dimension nouvelle stimulerait à la fois un imaginaire et un émotionnel — que j’espérais provoquer, et recueillir de nos échanges avec les lycéens. Nous avions, accolé à la pièce dont j’ai précédemment parlé, un tout petit bureau, très encombré (et que je voulais garder en l’état), qui lorsque je l’avais visité m’avait immédiatement fait penser aux quartiers d’habitation du Nostromo (et que Marine et moi désignions entre nous comme « la capsule »). Dans un premier temps, j’envisageais ce lieu à la fois comme un sas de décompression pour les lycéens (dans tous les sens du mot) et un espace de travail dans lequel je / nous pourrions écrire. Dans la réalité du workshop, l’écriture a pris une autre voie/x : premièrement celle du, des corps qui avaient des choses à « dire dans l’espace » ; ensuite celle-là même de l’aménagement, graphique dans le sens où l’agencement de plusieurs pièces de bois entre elles dessinent une calligraphie (et je fais également référence aux petites figures que les élèves ont construites et qui ont joué le rôle de signature au terme de la résidence) ; enfin, et logiquement, la mienne, lorsque ma propre écriture, intime, autofictionnelle, a eu besoin de se mettre en scène dans le processus du workshop, et que je leur ai lu les pages que j’avais écrites auprès d’eux.

Comment se sont concrètement déroulées vos journées de résidence ? Je crois savoir que vous aviez un emploi du temps particulièrement réglé : quelles ont été les réactions des lycéens au contact du projet et comment s’est déroulée la répartition des différentes tâches entre eux ? La prise de parole a-t-elle été facile pour eux ?

Nous avions Marine et moi, décidé de commencer les journées par des exercices corporels, afin que les lycéens : premièrement, décompressent ; qu’ils tirent un trait virtuel entre leur existence hors du workshop et leur entrée dans le monde que nous construisions ensemble ; qu’ils expérimentent aussi l’espace et le silence du lieu (relatif : nous avions choisi de laisser en marche une soufflerie puissante, à laquelle nous avions adjoint une playlist tirée des films d’Alien et Blade Runner, non pas une musique identifiable, mais des séquences de ronflement du vaisseau spatial étirées sur plusieurs heures, couplées aux séquences oniriques et cristallines de Vangelis dans Blade Runner). Après quoi, une fois détendus (nous l’espérions en tout cas), nous les répartirions entre nous deux : ils étaient huit (là encore, la concordance avec Alien était trop belle), Marine commencerait à « construire » avec quatre d’entre eux, choisis au hasard, et je m’isolerais dans la capsule avec les quatre autres, avant d’échanger les groupes. Nous dédiions les après-midis à l’aménagement pur, gardant en mémoire le peu de jours que nous avions à notre disposition pour terminer le workshop.
Voilà pour la théorie.

La première matinée a été très difficile : je ne tirais rien des quatre lycéens qui m’avaient suivi dans la capsule (nous avions décidé de ne pas leur parler d’Alien immédiatement, nous voulions qu’ils ressentent l’espace, et la comparaison avec le film, d’eux-mêmes, pas leur mettre le nez dessus — il y avait eu une projection du film de Ridley Scott la semaine précédente, en amont du workshop, auquel tous avaient assisté). Je leur avais demandé d’écrire sur ce qu’ils avaient ressenti pendant les exercices corporels, et ils notaient des adjectifs, qu’ils avaient peine à développer, et brusquement l’un d’entre eux m’avait demandé à quoi ça servait, ce que l’on faisait là, et ce que l’on allait faire. C’était très compliqué de leur répondre sans dévoiler les enjeux de la résidence. De toute manière, à ce stade-là de la rencontre, cela aurait été inaudible pour eux. Je m’étais isolé à deux reprises, pour essayer de trouver en moi la ressource nécessaire pour continuer, après quoi je leur avais dit que j’avais besoin d’écrire pour savoir où j’en étais. Face à eux. Ils avaient respecté le silence que je demandais : deux d’entre eux dessinaient, les deux autres attendaient que l’heure tourne. Marine avait croisé mon regard quand j’étais sorti de la capsule — elle riait avec son groupe, et nous avions évité de nous parler.

Lorsque nous avions échangé, j’avais eu un contact plus facile avec le second groupe, articulant mon intervention sur ce qu’ils venaient de faire avec Marine et que je leur demandais de me raconter. En miroir, je leur avais raconté la difficulté que j’avais rencontrée avec le groupe précédent, et je leur avais lu les pages que j’avais écrites, dans lesquelles j’avouais que j’avais peur d’eux. Ils avaient été scotchés — l’une d’entre eux (ils étaient trois filles et cinq garçons) m’avait demandé si c’était vraiment ce que je ressentais ou si j’inventais : on touchait déjà à l’autofiction, j’étais dans un territoire que je maîtrisais et la discussion s’était mise en place facilement.

J’avais appris ensuite que Marine avait eu beaucoup de mal avec le second groupe — à les motiver, à les intéresser — et j’avais été rassuré d’une certaine façon. On dit que le hasard fait bien les choses, mais manifestement ce hasard-là (ces quatre élèves dont j’avais appelé les noms au hasard) n’avait pas fonctionné. D’un commun accord, Marine et moi avions décidé de travailler autrement — pour vous dire là encore que dans cet aménagement que nous proposions, nous-mêmes étions capables d’envisager autrement notre propre pratique, nos initiatives, notre agenda, pour l’adapter à l’inconnu que nous affrontions.

Un temps fort de votre résidence, en écho au feuilleton sur RIPLEY(S), a consisté en une projection d’Alien. Quel volet aviez-vous choisi de diffuser ? Que s’agissait-il pour vous de suggérer pour votre résidence et le projet avec les lycéens en convoquant ce film ? Quelles ont été les réactions des élèves à la projection ? Comment ont-ils interprété le monstre, l’altérité, qui gronde dans le film pour leur projet ?

Oui, c’était un temps fort, du moins un temps que j’avais souhaité parce que je voulais qu’à la vision du film, les lycéens fassent le lien avec leur propre situation. Mais par un hasard de la programmation scolaire, une projection du film était déjà prévue la semaine précédant notre arrivée à Château-Chinon. Là encore, c’était assez miraculeux : cela nous permettait d’insuffler quelque chose en eux — et vous apprécieriez la comparaison toute « alienesque » de cette insémination — en amont de notre venue. Il avait juste fallu insister pour que les huit élèves soient présents à cette projection (ils n’y étaient pas initialement prévus) mais sans révéler que ça aurait un rapport avec nous : Sébastien Schwindenhammer en sa qualité de professeur d’Arts appliqués, avait bien joué le jeu (Alien est un film incontournable également à ses yeux, et il avait pris ce partie pris vis-à-vis des lycéens). C’était, pour vous répondre, le premier opus, celui de Ridley Scott (Le huitième passager) qui m’intéressait. Le temps fort que vous mentionnez (que nous avions positionné au milieu de la semaine, le mercredi soir) allait servir à autre chose : parler de nos travaux respectifs, Marine et moi (notamment de la notion du politique que nous avons évoquée plus haut), et révéler à la fois le point de départ du workshop (nos projets respectifs) et le lien avec la projection de la semaine précédente. Mais il fallait pour cela que le lien commence à se faire dans leur esprit, avant ce moment important.

Le mardi matin, alors que nous étions réunis dans la capsule, avant de commencer le travail — c’était une alternative aux exercices corporels, que nous avions reportés au début de l’après-midi, au retour de la pause déjeuner : Marine leur demandait leur « météorologie du jour », comment ils se sentaient avant de commencer la journée —, et qu’ils riaient ensemble, je leur avais demandé si la scène qu’ils vivaient ne leur rappelait pas une autre scène. Ils ne voyaient pas, ne cherchaient pas. J’avais poussé un peu : un film, peut-être ? Je voyais que ça les intéressait. Quelque chose que vous auriez vu la semaine dernière ? Brusquement, l’un d’entre eux s’était exclamé : la scène du petit déjeuner dans Alien… et c’était parti. Ils avaient parlé du film, je les laissais faire, l’un d’entre eux avait mimé l’explosion du ventre de Kane : ils étaient en bleu de travail pour certains, déjà, comme Marine et moi, d’autres à moitié habillés, la scène était reconstituée parfaitement, c’était stupéfiant.

Ensuite, on avait laissé reposer jusqu’à la rencontre du mercredi soir — mais de temps en temps, j’appelais l’une des trois filles (brune, volontaire, engagée) Ripley, et les autres se marraient.

Doreau © Laurent Herrou, 2019

Aménager, c’est construire et construire ensemble un sens de l’aménagement de l’espace et du temps. Un des temps forts également de votre résidence a été pour les élèves de distinguer art et artisanat, exécution et créativité : comment se sont-ils exprimés à ce sujet ? Comment les avez-vous guidés dans ce cheminement ?

Lorsque je leur ai demandé de définir l’art — c’était la première matinée, le lundi matin qui me terrifiait, avec le groupe difficile —, l’une des élèves m’a répondu : « Un artiste c’est quelqu’un qui met en œuvre son talent. » Je suis resté silencieux assez longtemps : la définition était parfaite. Il n’y avait pas grand-chose à ajouter. Sinon leur demander si le talent qu’ils développaient dans l’ébénisterie faisait d’eux des artistes — oui / non / pourquoi ? En l’occurrence, l’étudiante qui avait donné la phrase voulait quitter l’ébénisterie, et dessiner des manga — la notion d’artiste prenait un autre sens pour elle. Pour les autres, ce n’était pas très clair.

Personnellement, il m’aura fallu trois livres et près de quarante ans pour commencer à en comprendre la vérité. C’est en donnant ce titre-là, Je suis un écrivain, à mon troisième livre, que je suis devenu un artiste, du moins : que j’ai accepté que j’en étais un. Je le leur ai dit. Je leur ai montré le livre. J’ai parlé de l’œuvre d’art — et là encore, c’est très difficile de mettre une publication, un tableau de Leonard de Vinci et une sculpture de Jeff Koons sur le même plan —, j’ai parlé, et Marine me rejoignait sur cela : de l’intention. Est-ce qu’un artiste, c’était son œuvre ou l’intention qu’il y mettait ? L’un des lycéens avait un diplôme d’arts appliqués, et lui nous suivait parfaitement ; pour les autres, la démonstration passait par la pratique, et nous n’avions aucune garantie que cela fonctionnerait. Une fois la question initiale posée par l’un d’eux le lundi matin (Ce qu’on fait là, ça sert à quoi ?), il faudrait en fin de semaine qu’ils y répondent : dans un sens ou dans l’autre.
Ils l’ont fait.

La dernière après-midi a été celle de la restitution du travail fait au workshop. Comment s’est-il déroulé et qu’ont présenté les apprentis ?
Cette restitution est également le temps du départ pour vous, du retour à l’œuvre : quelle incidence pensez-vous que cette expérience collective va avoir sur votre œuvre, sur son apprivoisement des identités ?

Au cours de la semaine, les tasseaux ont servi de structure, complétés par des tasseaux plus légers, entre tipi et toile d’araignée (mais c’est toujours très difficile de mettre des mots sur une construction abstraite). Une partie du contreplaqué a été glissé sous la structure au sol, de sorte que le béton est devenu tapis — avec interdiction d’y marcher en chaussures, ce qui était très important pour les lycéens eux-mêmes pour ne pas abîmer le bois (ils y tenaient absolument). D’autres plaques, plus épaisses, ont servi de caches, définissant de nouveaux espaces au sein de l’espace transformé. Nous avions à notre disposition des ateliers de maintenance et des débarras, dans lesquels Marine et moi avons récupéré deux fauteuils design 70 orange, et nous avons invité les lycéens à se saisir d’un seul objet — et de le placer de manière logique ou irrationnelle, à leur convenance. Il y avait des mousses, qui envahissaient l’espace et d’un commun accord, nous avons décidé ensemble de ne pas les utiliser. C’est l’une des choses dont nous sommes le plus fiers, je crois, Marine et moi : d’être parvenus à établir un dialogue entre eux, qui permettait d’avoir une idée et de l’invalider ensemble la minute suivante, sans qu’il n’y ait (trop, il y en a eu au départ) de tensions, de sentiments d’injustice, sans que personne ne se sente dépossédé — du lieu, du projet.

Au contraire : nous leur avions demandé lors de la restitution « d’habiter l’espace », non pas autrement, mais comme ils l’auraient habité si c’était « chez eux » — et la veille déjà, alors que nous quittions le workshop pour aller dîner, Marine et moi, trois d’entre eux étaient revenus dans l’espace (ils sont pensionnaires au lycée) parce qu’ils s’y sentaient bien et nous avaient demandé s’ils pouvaient y passer un moment. Nous avions insisté pour qu’ils ne soient pas, lors de la restitution, des apprentis qui ont fait un joli travail (les mains croisées derrière le dos dans l’attente de l’inspection des adultes), mais qu’ils laissent au contraire les adultes venir à eux pour leur poser des questions. Nous avons libéré l’espace, Marine et moi — nous étions dans la capsule le plus souvent, d’où nous regardions les visiteurs prendre la mesure du travail accompli — et nous avons regardés nos huit élèves raconter le projet, faire les liens vers le film, expliquer la démarche, dire très souvent que c’était « leur lieu » : être fiers en somme de leur réalisation. Certains professeurs nous ont demandé si la structure resterait, s’il serait possible d’y faire cours, d’y organiser des réunions — ce n’était pas à nous qu’il fallait le demander : c’était à l’établissement (la pièce leur appartient), et aux élèves. L’une des grandes satisfactions de cette restitutions a été d’apprendre la possibilité que la « pièce » intègre le patrimoine artistique du lycée professionnel : en somme qu’elle puisse perdurer, comme une trace patrimoniale, architecturale — et n’était-ce pas l’un des enjeux de la proposition du CAUE ?

Je ne sais pas encore l’incidence de cette semaine très particulière sur mon œuvre, comme vous me le demandez, Johan : ce que je vois à travers ce travail, cette expérience, outre la rencontre de gens formidables (Marine, Sébastien, Gilbert, pour ne citer qu’eux) et des huit lycéens (Blandin, Mouron, Doreau, Soncin, Chabassière, Vitrey, Dubois et Nardin — l’équipage de notre Nostromo personnel à qui je voudrais rendre hommage), c’est la confirmation des ponts qui existent bel et bien entre les disciplines (le cinéma, la littérature, les arts appliqués etc.), dont l’artiste a intuitivement conscience et qui viennent s’incarner dans des projets comme celui-ci. Une question qui m’a été posée lors de la restitution concernait l’écriture justement : où se trouvait-elle, me demandait-on, dans la restitution du projet ? J’ai répondu à mon interlocuteur de regarder autour de lui.