Guillaume Dustan : Les Fleurs et les Pierres précieuses

Guillaume Dustan © Antoine Legrand

« Tenez, Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de votre sœur quand elle parle ; ne seriez-vous pas bien aise d’avoir le même don ? »

(Les fées, Charles Perrault)

1.

« Rue Blanche j’ai eu l’impression que je me faisais suivre par un mec. J’ai vérifié. Il n’avait pas l’air d’aller à Dispatch. Plutôt de vouloir embrouiller les mecs qui font remarquer leur cul. J’ai pris un rythme plus soutenu, le rythme de quelqu’un qui avance. Il s’est rapproché. Pas normal. J’ai changé de trottoir. Il a changé de trottoir. Mon cœur s’est mis à battre. J’ai mis le turbo en restant fluide pour ne pas lui donner envie de me courser. Il était encore assez loin mais il restait beaucoup trop de rue déserte et en montée avant la place Clichy pour que je coure le risque. Et puis je n’avais pas envie d’avoir l’air d’avoir peur. Au bout de cinquante mètres j’ai vu qu’il commençait à céder du terrain. J’ai maintenu le rythme en pensant à ma grand-mère, l’autre, Mamie, celle qui m’avait appris à marcher comme ça, en lançant les jambes en avant, quand j’étais petit à Megève. »

Nicolas Pages, p. 206.

Ton cœur transpercé.

Ton nom sur bandeau violet.

L’épaisseur du livre — je me souviens que j’ai ressenti quelque chose de moche quand je l’ai eu en mains pour la première fois. J’ai pensé que tu me volais la place que tu m’attribuais en même temps, j’ai pensé que ton Nicolas Pages sortait à cette rentrée de septembre 1999 à la place de Laura, dont la publication avait été repoussée. J’ai gardé le livre en mains, c’était sur l’avenue Jean Médecin, en face d’un cinéma. Je crois que je me suis assis sur un banc, ou appuyé contre l’un des platanes qu’il y avait à l’époque. Les travaux du tramway n’avaient pas commencé, on ne parlait pas encore d’Estrosi, Nice c’était encore Peyrat. Il avait dit dans Nice-Matin qu’on ne pouvait tolérer les pédophiles et les homosexuels — il y avait une troisième population qui rejoignait l’énumération, les toxicomanes je crois. L’amalgame avait fait un tollé général dans le milieu associatif gay, qui n’avait alors pas une grande visibilité sur la Côte d’Azur. Il n’y avait pas encore de Gay Pride — encore aujourd’hui, il n’y a pas de Gay Pride à Nice mais une Pink Parade.

Ton nom, les six lettres, sur bandeau violet autour de Nicolas Pages.

En janvier 2000, Laura a paru : le livre était aussi épais que le tien, les deux livres se ressemblaient au fond, j’ai soufflé.

Laurent Herrou

2.

J’ai des dossiers beiges, en kraft.

Dans lesquels : manuscrits, texte, articles, c’était avant l’informatique, du moins : c’était avant l’iCloud, TimeMachine, c’était avant que les textes ne soient détruits dans les pannes informatiques, c’était avant, c’était quand on imprimait, quand on travaillait sur papier, quand je travaillais sur papier, quand j’imprimais, quand les textes existaient, physiquement, avant de devenir — ou non — des livres.
Autour de ce dossier-là, gonflé, il y a la couverture de Laura.

La carte postale vient de Suisse : elle représente des images d’Epinal, des personnages en costume traditionnel, des enfants, une biquette, une vache, des edelweiss et cette croix blanche sur fond rouge dans un écusson.
Au dos tu as écrit :

« et je suis en train de lire les épreuves de Laura, Avant, etc.
et ça me plaît
vraiment
énormément
alors
je le dis »

Entre parenthèses tu ajoutes : « à bientôt : votre éditeur ».
Et tes initiales.

Tu me vouvoies.

C’est au siècle dernier que je t’ai rencontré.

3.

Je t’envoie un fax. C’est le 28 juin 1999.

« Cher Guillaume,
Je serai à Montpellier à partir du dimanche 4, pour le festival.
J’ai lu sur le programme que tu y participais toi aussi, et je me demandais s’il y avait une chance pour que l’on se rencontre là-bas — auquel cas je suis en mesure d’apporter dans mes bagages textes, disquette ou quoi que ce soit qui te serait utile.
Tu ne me donnes pas de nouvelles de mes manuscrits, et tu peux deviner que je ne dors plus depuis leur envoi. Ce serait bien que tu me tiennes au courant — quelles que soient tes décisions ou ton absence de décision, tu comprendras que j’ai besoin de savoir…
J’espère t’entendre très bientôt.
Avec mes remerciements. »

A cette époque, je signe par mon initiale.
Lo.(ve) est venu après.
Love, c’est aussi comme ça que tu signais — mais il n’y avait pas de jeu de mot notable, simplement : Love, GD.
Parfois il y avait des étoiles dans tes correspondances : on ouvrait et ça brillait.
Tu brilles.
Il y a quelque chose chez toi qui appelle : la lumière. Peut-être est-ce l’ombre de ton visage, la barbe qui le dévore, peut-être est-ce l’émail de tes dents. Le noir de tes yeux, il y a un éclat dans l’obscurité, on parle d’étoile noire.
On ne se verra pas à Montpellier.
Tu t’y seras rendu la veille de mon arrivée et c’est Angot qui me dira le lendemain, désignant une table et deux chaises sur la terrasse sur laquelle nous nous sommes installés : j’ai bu un café avec ton éditeur, hier.
Tu es devenu cette absence aujourd’hui.

« I Remember »
Nicolas Pages chez Air de Paris
Samedi 18 septembre de 19h à 22h.
Et dans la même enveloppe, qui m’est adressée par toi le 10 septembre à mon adresse niçoise :
Jeudi 16 septembre 1999 de 23h à l’aube
Nicolas Pages et Guillaume Dustan marchent sur des œufs
C’est au Dépôt.
Je vis avec un homme qui est jaloux — à raison.
On ne se verra pas à Paris non plus cette fois-là.

Guillaume Dustan

4.

« J’avais seize ans. La prof d’italien nous emmenait voir une pièce. Je suis arrivé en retard. Chaillot était fermé. Alors j’ai voulu connaître le sexe. Le sexe était plus fort. Plus fort que la peur. Plus fort que moi. Je suis descendu dans les jardins. J’avais lu dans Le Nouvel Obs que ça draguait. J’ai zoné dans les bosquets, moyennement rassuré. Un mec s’est approché, beaucoup plus vieux que moi, trente ans, moustachu. Il m’a demandé ce que je faisais là. J’ai dit Je drague. Il a dit Moi aussi. Je l’ai suivi jusque derrière une espèce de monument grec. On s’est embrassé. J’avais déjà roulé des pelles à deux ou trois filles, mais là c’était différent. Electrique. Après on s’est sucé. Le goût était horrible. J’ai joui, je ne me souviens pas comment. Je ne me permettais pas de faire très attention à ces choses-là à l’époque. Quand je suis rentré à la maison j’étais en sueur, j’avais envie de vomir. »

Plus fort que moi, p. 248 (Œuvres I)

Je retrouve ton numéro de portable.
Au milieu de mes papiers. Dans mes dossiers en kraft.
Je t’appelle.
Ce n’est pas ta voix.
La voix est féminine, c’est un homme mais la voix est efféminée. Pas franchement efféminée, juste : féminine. Précieuse.
C’est une voix que je ne connais pas, c’est un drôle de geste que de t’appeler alors que tu es mort.
J’espérais peut-être : ta voix sur un répondeur.
Ce n’est pas ta voix.

Tu es mort il y a dix ans.

Il m’arrivait de t’appeler, après que l’on s’était fâché toi et moi. Ça m’arrivait de composer ton numéro de téléphone pour entendre ta voix. Une fois je t’avais demandé une recommandation pour une bourse d’auteur à laquelle je postulais, il fallait une lettre de recommandation et tu étais mon premier éditeur.
Tu es mon éditeur.
Celui qui m’a sorti de nowhere.
Je t’appelais, je savais que tu ne décrocherais pas, j’appelais et j’écoutais ta voix. On ne pense pas quand on est vivant que les gens vont mourir. On ne pense pas à sauver leur voix, à l’enregistrer, à la garder. On ne garde pas les mots passés, on se dit que les mots passés sont au passé. Comme ton corps était à d’autres. Ton corps n’a jamais été à moi, il ne m’a jamais appartenu.
Sans doute que j’aurais eu peur, si l’on avait dû faire l’amour ensemble.
Sans doute que ça n’aurait pas été aussi simple qu’aujourd’hui, avec le sida. Non pas que ça soit devenu simple : c’est moi qui ai changé.
Tu es mort et je suis vivant.
Quand j’appelais, j’espérais quelque chose — entendre ta voix d’abord, mais autre chose : que peut-être tu décrocherais.
Tu ne décrochais pas.
Tu ne décrochais plus.
Tu ne décrochais pas beaucoup avant non plus : tu laissais tourner le répondeur et tu rappelais. Ou non. Ça ne me gênait pas, je n’aime pas le téléphone. Je n’aime pas décrocher moi non plus. Le répondeur, c’est un outil pratique.
Avant on avait des surprises : sur le téléphone fixe, il était indiqué un chiffre qui correspondait au nombre de messages. On ne savait pas tout de suite qui avait appelé.
Aujourd’hui c’est différent.
Si le gars à la voix efféminée rappelle, je saurai immédiatement — non pas que j’aie sauvegardé le numéro, plutôt parce que je l’ai retenu. J’ai une bonne mémoire.

« Cher Guillaume,
J’ai trouvé tes messages hier soir, en rentrant d’un dîner. Je me les suis repassés deux ou trois fois depuis, mais là, il faut que j’y aille, j’efface donc ta voix avant de partir.
Je te remercie de tes appels, te fais confiance et t’embrasse fort. »

Par fax, le 29 avril 1999.

5.

Je cherche la lettre que tu m’as adressée. C’était au début, c’était avant la publication, à propos d’un premier manuscrit que je t’avais envoyé et que tu ne retenais pas — mais tu avais remarqué l’écriture, et une page spécifiquement, qui t’avait convaincu que je valais quelque chose. Cette lettre, je l’ai jointe au dossier dans lequel je conservais toutes les lettres de refus que j’avais reçues.
C’est un dossier vert si je me rappelle bien.
Je ne mets pas la main dessus, je pense qu’il est resté à Nice, dans des affaires que je n’ai pas encore rapatriées là où je vis aujourd’hui.
De fait, en cherchant cette lettre, j’ai retrouvé toutes celles — et il y en plus que dans mon souvenir — que Frédéric m’a envoyées.
Frédéric, c’était mon passé.
C’était Angot aussi, c’est elle qui a fait le lien entre le passé et le présent.
C’est Frédéric qui a fait le lien entre moi et toi, c’est lui qui m’a parlé de la collection chez Balland, que tu lançais.

La carte de vœux est postée le 14 janvier 1998, libellée P.O.L.
Au dos, Frédéric y note auprès de ses propres vœux :

« Avec un message à la clef : Guillaume Dustan crée une collection de “genre” chez Balland, nos voisins. J’ai évoqué (à peine) avec lui tes textes. Vois. Si ça te chante. Le cas échéant réclame-toi de moi. »

Le 28 janvier, je t’écris.

« Monsieur,
J’apprends de la bouche de Frédéric M. que vous commencez une collection chez Balland.
Je me permets de vous adresser le texte suivant, Dimanche, 20h50, dans l’espoir qu’il saura vous intéresser.
Je serai à Paris à la fin du mois de février ; j’espère avoir l’opportunité de vous rencontrer.
Avec mes meilleurs sentiments. »
La lettre de toi que je ne retrouve pas répond à ce courrier. Avec six mois de décalage. Mon manuscrit s’est perdu chez Balland, dans une pile d’enveloppes à ton attention — ce que tu m’y expliquais.
Tu m’as téléphoné, un jour de juillet, je roulais en décapotable dans le sud de la France, tu es tombé sur mon répondeur.
(Ainsi nous avions déjà des téléphones portables en 1998 ?
Les souvenirs se mélangent.
Oui.
Tu appelais le fixe mais je me souviens qu’après ton premier appel pour accepter Laura, j’étais descendu dans la rue et je t’avais rappelé pour te dire que c’était un choc, ton appel, et que j’avais besoin de t’entendre à nouveau.
C’était la première fois que j’entendais ton rire, tu avais demandé : vous n’êtes pas content ?
J’avais répété que c’était un choc — je ne savais pas ce que je ressentais.
Je tremblais.
Tu m’as téléphoné en juillet 1998, tu as dit : j’ai lu votre manuscrit, je vous prie de m’excuser du temps de réponse. J’entendais ta voix pour la première fois, le son grave ne m’a pas quitté. Tu as promis un courrier qui est arrivé chez moi quelques jours plus tard. Tu me parlais de mon texte, de mon écriture, tu disais qu’il y avait quelque chose, tu parlais d’une page en particulier qui avait retenu ton attention, tu disais : ce que vous y écrivez, je ne l’ai jamais lu ailleurs. Tu employais d’autres mots, je te cite (mal) de mémoire.
Un jour je retrouverai cette lettre.
Pour le moment, elle est dans un dossier vert, quelque part, avec des dizaines de lettres de refus.
Mais ce n’était pas un refus.
C’était ta main, tendue vers moi.
Je l’ai saisie, il y a eu un lien pendant quatre ou cinq ans, entre Nice et Paris, entre toi et moi.
Tu es devenu mon éditeur.
Moi je t’ai trahi.

6.

« Je pose mes doigts sur mes tempes. Je me concentre. Guillaume, je murmure télépathiquement, Guillaume, appelle-moi. Ensuite je laisse mon esprit dériver, sur mes textes, mes livres, mon travail…
Le portable sonne. C’est incroyable. C’est Dustan. Peut-être que j’ai vraiment un pouvoir, finalement… »

Janvier (inédit)

J’ai entendu beaucoup de choses. Sur toi.
Entendu et lu.
J’ai gardé beaucoup d’articles sur toi, dans mes dossiers en kraft. Celui des Inrocks qui annonçait la collection chez Balland, où tu arborais ta perruque jaune, celui où tu montrais ton sexe, braguette ouverte. Celui du Monde où l’on parlait de Claire Legendre et de toi. Dans la pochette il y a des articles sur Angot, que j’avais gardés eux aussi. Comme celui sur L’inceste dans Libération. Ou la couverture de Têtu, cet été-là. On s’était retrouvé aux éditions, chez Balland, toi et moi. On avait parlé de cette couverture, la photo d’Angot par Mondino, très belle, minérale, tu m’avais dit : elle m’a volé ma couverture, tu l’avais dit ensuite, tu l’avais dit partout, dans la presse, et pour te venger tu avais offert des roses à Beigbeder, tu m’avais raconté que tu avais inondé le seuil de son appartement de fleurs, et que c’était ainsi que tu avais obtenu le prix de Flore pour Nicolas Pages. Tu riais.
(Tu m’avais saisi par le col, je sortais des toilettes. Tu m’avais attiré à toi, c’était un petit couloir, entre la salle qui regorgeait des livres du Rayon et le bureau du comptable, tu m’avais embrassé, et aussi vite que tu avais fait ce geste, auquel je n’avais pas eu le temps de répondre, tu avais reculé et le moment n’existait plus, sinon dans ma mémoire — ou dans mon fantasme.)
J’ai gardé des articles sur toi sans savoir que tu mourrais si vite.
Plus jeune je collectionnais des photographies et des articles sur les stars que j’admirais — des femmes surtout, des héroïnes de feuilletons télévisés. Ceux-là ont été perdus dans l’inondation de la cave de mes parents.
Toi, non.
Tu ne t’es pas noyé.
On a retrouvé ton corps. Dans l’appartement. Michel Zumkir m’a téléphoné, il m’a annoncé ta mort, et comment ça se passait, ou ça s’était passé, de ce que lui-même avait appris d’un autre. J’ai avalé ma salive, ta mort me paralysait, elle terminait quelque chose qui n’avait pas encore commencé, elle me faisait du mal, plus qu’à toi qui ne souffrais plus. J’ai pensé que tu ne me verrais pas avoir le succès que tu avais décelé en moi et qui peut-être ne t’intéressait plus ensuite.
Tu étais mort et je pensais à moi.
Assez logiquement.
La peine est venue après.
J’ai écrit un texte qui s’intitule Dédramatisons la vie quotidienne, te citant. Je racontais que nous nous étions aimés. Mais que ce n’était pas possible. La première version de ce texte, je l’avais appelée Fleur bleue, parce que tu disais que tu l’étais, et puis Bluette. Je l’avais lue à Claire Legendre qui aimait ce texte-là, qui lui faisait du mal pourtant. Elle trouvait que l’autofiction, c’était dangereux. Pour l’entourage. Je n’avais pas démenti, je n’avais rien démenti de ce que je racontais de nous deux. J’aimais l’idée qu’au moins sur le papier, et à travers mes mots, nous étions ensemble à nouveau.
Tu m’avais remercié au téléphone.
C’était à propos d’un manuscrit que tu voulais publier mais Balland te mettait des bâtons dans les roues (dans l’Herrou ?) et tu t’étais rétracté — ça avait marqué le début des problèmes entre nous. Le manuscrit s’intitulait Janvier, il prolongeait le journal publié dans Laura.
Tu m’avais dit que j’étais le premier.
Que tu entrais en littérature grâce à moi, que par moi tu étais devenu un personnage de roman.

Il n’y a pas de raison que ça s’arrête.

Guillaume Dustan

7.

« G., Laurent est là…
C’est l’attachée de presse qui parle. Elle est entrée dans le bureau en vitre transparente, je l’ai suivie. Elle est habillée en noir, elle aussi, un tailleur je crois. Je ne fais pas attention à l’attachée de presse. Pas de cette façon.
J’ai vu, grogne G.
Il n’est pas de mauvaise humeur. Il n’est peut-être pas de bonne humeur non plus. Il ne grogne pas vraiment, c’est le timbre de sa voix qui évoque un grognement. Un truc qui se loge au fond de la gorge, qui répond à la place. La voix est caverneuse. Préhistorique. Âgée.
Il a trente-quatre ans, peut-être trente-cinq. Je ne retiens pas sa date d’anniversaire. Je l’ai lue pourtant. Avant ça suffisait pour que je retienne n’importe quelle date.
Je change.
Parfois la voix devient fluette. Équivoque. Des fins de phrases qui montent dans l’aigu, qui éclatent de rire. Se brisent plutôt. Échappent. Le contrôle lui échappe. La surprise quand la voix change. Comme un enfant qui mue, une lueur d’espoir. Un vieillard qui s’éteint, paniqué. Un homme qui émeut, malgré lui.
Je l’embrasse. Je suis plus grand que lui. Je ne me baisse pas. Il ne se met pas sur la pointe des pieds. Ça se fait tout seul.
Et puis l’encadrement de la porte, où l’on s’arrête. »

Cocktail, p. 18

Ce jour-là, tu m’as téléphoné.
J’étais dans la cuisine, on allait passer à table. J’étais debout près d’une étagère en métal galvanisé dont j’étais très fier. Le téléphone portable encore branché à la prise murale, de sorte que je n’ai pas quitté la cuisine pour répondre à l’appel. Même quand mon visage a changé.
Tu m’insultais.
Tu disais : tu te prends pour qui, petit con ?
C’était à propos de Cocktail, qui s’appelait Balland au début. Je trouvais que c’était un sacré bon titre. Que Balland chez Balland, ça aurait de la gueule. J’étais fier aussi, de ça.
Je t’ai répondu sur le même ton, j’ai dit : et toi ?
J’ai enchaîné, je ne te permettais pas, mais tu riais au bout du fil, et je me suis arrêté de parler.
Tu as dit : bon c’était un test pour savoir si tu étais prêt.
Tu as expliqué que c’était un texte très fort, mais que j’allais être attaqué. Parce que j’y allais, parce que j’osais, moi — et c’est une chose que tu me dirais à nouveau, la dernière fois que l’on s’est rencontré : que j’allais mettre le bordel dans ce monde d’hypocrites. Comme Angot, tu disais.
Tu avais écrit dans la présentation de Laura que je ressemblais à Angot. C’était probablement ce qui avait déplu : autour de moi, aux journalistes, et à Angot elle-même. Tu expliquais que quand les journalistes allaient attaquer, il fallait être prêt.
Tu avais conclu : là, tu es prêt.
Tu aimais Balland, c’était un petit livre, d’une trentaine de pages, tu disais que ça allait être compliqué, parce que l’éditeur déjà reculait, mettait des conditions, mais toi tu défendais le texte.
Sans doute que l’éditeur avait des arguments, et Balland n’était jamais paru.
Et quand Cocktail — parce que le titre Balland n’avait plus de sens — paraîtrait finalement, tu ne serais plus là.

8.

 

 

Le 15 mars 2000, tu m’écris : « Cher Laurent, J’ai un problème avec toi. Tu es un traître. Ça me gonfle. » Parce que j’ai donné un texte à un autre éditeur avant toi. Tu parles encore de Balland qui est, je te cite, « d’un niveau suffisant pour publication » (sans pour autant que tu le publies), ce qui n’est pas le cas du reste.
Tu signes : Guillaume.

Le 26 avril, tu réponds à l’envoi que je t’ai fait de textes, dont ce Femme qui marche qui nous opposait en mars, que tu trouves « encore trop blanc, trop vide ». Tu n’aimes pas mes nouvelles (« convenues »). « Reste Janvier », écris-tu : « à la limite de l’illisible, avalanche, Dustan, Angot, interne, délirant, que je trouve intéressant, donc. J’aimerais bien le publier… en janvier, of course. »
Tu me fais tes amitiés, tu signes : G.
En post-scriptum tu m’expliques que si tu m’as fait « lambiner pendant des siècles », c’est que tu trouvais mes textes initiaux « trop faibles » et que tu te disais « qu’ils se bonifieraient avec le temps » — et mon travail.
Tu avais raison.

Quelques jours plus tard tu m’écris :
« J’ai passé le tout à Jean-Jacques Augier (Balland / Femme qui marche / Janvier) — qui doit me dire ce qu’il en pense d’ici deux semaines. Le suspense continue… Je t’embrasse. »
La décision sera négative.
Tu ne me liras plus après.

Sur les cartons de correspondance des éditions Balland, il y a le nom de la collection, en rouge, en majuscules, et le tien en-dessous, en lettres noires.
Sur un marché, quelques années plus tard, je tombe sur des draps brodés à tes initiales.
En 2010, un éditeur numérique m’écrit, me parle de toi, du Rayon, de ton travail qu’il a découvert à la fac et du mien, me propose de publier Cocktail une fois qu’il l’a lu, et en confie la postface à un jeune auteur, Nicolas Brulebois, fasciné lui aussi par les années Dustan.
Le temps passe encore, et je reçois par mail un photomaton : tu as quinze ou seize ans et tu me regardes.

« Je me rapproche de Stéphane dans le lit. Il se love dans mes bras. Je lui dis Tu es comme un croissant. Il me dit Au beurre ou ordinaire ? Je lui dis Au beurre. Il me dit Mais je suis aussi un peu ordinaire. Je lui dis C’est vrai, mais tu es intelligent. Alors ça passe. »

Dans ma chambre, p. 97 (Œuvres I)

Tu me regardes ?

*

« J’ouvre grand la bouche et ce ne sont ni vipères ni crapauds qui en jaillissent, mais un serpent épais qui s’y engouffre.
Je ferme les yeux, je romps la nuque, je facilite l’invasion.
Tu noues le poing autour de la base, tu balances les reins mais ta main en bouclier empêche le serpent d’entrer en moi de toute sa longueur. Tu amortis les chocs contre ma glotte, tu retiens les coups contre mon visage.
Tu vas et tu viens, tu prends ton temps, tu n’es pas pressé.
Auparavant, tu m’as flatté comme on flatte un animal sauvage dressé, captif et obéissant. Tu m’as empoigné, tu m’as serré contre toi en me soulevant des deux mains, tu m’as écartelé et tes doigts m’ont exploré.

Tu dis : Tu es si beau, si bon et si honnête, que je ne puis m’empêcher de te faire un don.

Car tu es une fée qui a pris cette forme pour voir jusqu’où irait mon honnêteté. 

Je te donne pour don qu’à chaque parole que tu diras, il te sortira de la bouche ou une Fleur, ou une Pierre précieuse.

Le serpent quitte ma gorge et crache son venin sur le mur, à hauteur de mes narines.
Tu m’épargnes.
Je lève les yeux en glissant au sol, haletant.
J’ouvre à nouveau la bouche et ce sont, comme tu l’as promis, Roses et Diamants qui en sourdent à présent.
Mais tu te détournes, tu disparais et tu ne reviens pas.

D’autres serpents m’envahissent, qui n’ont pas ta douceur.

Je tais les Fleurs désormais, et les Pierres précieuses. »

Les fées, Laurent Herrou 

Né à Quimper en 1967, Laurent Herrou a été révélé par la collection « Le Rayon » dirigée par Guillaume Dustan aux éditions Balland en janvier 2000.
Une communication sur son travail (« Lisez, ceci est mon corps : l’écriture autofictionnelle de Laurent Herrou » par Arnaud Genon) a eu lieu le 19 septembre 2015 à l’ENS (Paris) dans le cadre d’un colloque sur les Enjeux de la Chair dans les Écritures Autofictionnelles (direction Isabelle Grell, responsable du groupe « Genèses d’autofictions » à l’ITEM, ENS/CNRS).
Arnaud Genon et Laurent Herrou ont publié à la suite un dialogue sur l’écriture de soi, intitulé L’inconfort du Je (Jacques Flament, 2017)
Cocktail a été publié par les éditions Jacques Flament en juin 2018.