Valéry, Derrida : quelle Europe ?

Jacques Derrida (Photo Jean-Luc Nancy)

L’Europe n’a pas été donnée d’emblée à Valéry. Souvenons-nous qu’il est né en 1871, au lendemain de l’écrasement de l’armée française par les troupes prussiennes. Il grandit dans une France amputée et avide de revanche.

Comme bien des gens, c’est quand il franchit les frontières du territoire national qu’une forme de chauvinisme se manifeste. Il le note avec lucidité dans une lettre à son ami Gustave Fourment, envoyée de Gênes en 1887 :

« Tu ne saurais t’imaginer combien l’on se sent patriote dès que l’on n’est plus dans la patrie, dès que l’on ne voit plus notre éclatant pantalon garance dans les rues, et nos trois couleurs sur les édifices. Je ne me serais jamais cru si attaché à la France. Je m’étonne même à voir les colères puériles que je ressens quand je lis les journaux du cru où les attaques et les calomnies pullulent. »

Jeune conscrit, Valéry est pourtant loin d’être nationaliste :

« Je trouve une étroitesse de vue singulière à tous ceux qui nous en­closent de force en un pays ! Nous sommes bien assez malheureux d’être en naissant condamnés à une certaine langue, à de certaines pensées, sans nous condamner en­core à un certain amour. »

Mais le jeune Valéry est soucieux de l’état de la France. En 1897, dans son premier essai politique, « La conquête allemande » – un texte qui lui vaudra, lors de sa republication en 1915, une réputation de prescience politique –, il analyse avec précision les progrès industriels et commerciaux de l’Allemagne. Son travail au ministère de la guerre, trois ans durant, accentuera son nationalisme, de même que l’Affaire Dreyfus où il est du mauvais côté, comme presque tout son entourage.

Valéry en 1893 (Galllica)

Pourtant, dès la fin de la Grande guerre, loin de l’esprit revanchard qui prévaut, Valéry prend la mesure du nouveau monde qui se dessine. C’est alors qu’il commence à s’interroger sur l’Europe, sa singularité et sa possible mortalité. Commandées par John Middleton Murry, les « Lettres sur la crise de l’esprit » sont publiées le 11 avril et le 2 mai 1919 dans l’hebdomadaire britannique L’Athenaeum avant d’être reprises dans la Nouvelle Revue française.

Le début du texte est resté célèbre, par son ton plus encore que par son contenu : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.
Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire.
Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie… ce seraient aussi de beaux noms. (…) Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. »

NRF août 1919

Puis Valéry s’interroge sur l’Europe et la singularité qui fut longtemps la sienne : « Tout est venu à l’Europe et tout en est venu. Ou presque tout.  Or, l’heure actuelle comporte cette question capitale : l’Europe va-t-elle garder sa prééminence dans tous les genres ?
L’Europe deviendra-t-elle ce qu’elle est en réalité, c’est-à-dire : un petit cap du continent asiatique ?
Ou bien l’Europe restera-t-elle ce qu’elle paraît, c’est-à-dire : la partie précieuse de l’univers terrestre, la perle de la sphère, le cerveau d’un vaste corps ? »

Cette Europe fragile et précieuse, il est aux yeux de Valéry essentiel et urgent de la construire concrètement. Dès le milieu des années vingt, il en est persuadé : « ou l’on fait l’Europe ou la France est fichue ».

Pour éviter une nouvelle guerre fratricide, il voulait inventer une véritable « politique de l’esprit », en se débarrassant de tout nationalisme, et peut-être même de l’idée de nation. Dans les Cahiers comme dans Regards sur le monde actuel, Valéry revient régulièrement sur ce thème :

« Des considérations purement nationales conduisent les nations à leur perte.
J’aimerais qu’une nation fût muette sur sa gloire et sur ses avantages, et ne parlât jamais de soi.
J’aimerais qu’une nation eût la politique de son avenir probable et non celle de son passé.
L’Europe est peuplée d’arcs de triomphes simultanés dont la somme est nulle.
Mais la somme des monuments aux morts ne l’est pas. »

C’est à ce titre aussi qu’il critiquera l’idée d’une Société des Nations, à laquelle il va pourtant participer : « Ce seul nom signifie absurdité. Car c’est à la notion même de Nation (au sens politico-juridique) qu’il faut s’en prendre. »

Ce qu’il faudrait instituer, plutôt, c’est une Société des Esprits. Ce qu’il faudrait édifier, surtout, pour mettre fin à ces guerres fratricides, c’est une véri­table Europe : « L’union est fatale ».

« Plus nous aurons de l’Europe une idée distincte, plus nous nous connaîtrons en tant qu’Européens, moins trouverons-nous insolubles nos difficultés internes et irréductibles nos différences.
L’Europe périt pour méconnaître sa grandeur et sa petitesse – sa petitesse physique et sa grandeur intellectuelle. »

Désormais, Valéry est persuadé qu’ « aucune nation d’Europe ne peut se passer des autres, en présence de l’éveil du reste du monde et de son rapprochement. Aucune ne peut plus se flatter d’acquérir une durable autorité sur les autres. »

Si l’on va au delà des formules les plus célèbres, cette seconde politique valéryenne est moins innocente qu’il n’y pourrait paraître. D’abord, même s’il convient de le replacer dans son temps, l’eurocentrisme de Valéry ressemble à bien des égards à un nationalisme de second degré : l’Europe, pour lui, c’est la civilisation par excellence, celle qui progresse et rayonne, tandis que le reste du monde, quels que puissent être ses mérites, demeure « comme immobile dans ses coutumes ».

Mais cette Europe n’est pas monolithique. Valéry sait que :
« Sans les Persans, sans les Sémites, –
sans la culture hellénique et les développements inattendus qu’elle a reçus,
les Européens seraient de beaucoup inférieurs en raffinements et inventions aux peuples de l’Orient et de l’Extrême-Orient. »

La définition toute spirituelle que Valéry donne de cette Europe le conduit à une curieuse cartographie, qui mène le penseur de la Méditerranée à y inclure les États-Unis, « projection de l’esprit européen ». Même si à d’autres moments il lui semble, comme l’a noté Régis Debray, que « l’Europe aspire à être gouvernée par une commission américaine. Toute sa politique s’y dirige. »

Pendant l’entre-deux-guerres, l’Europe n’est pas pour Valéry qu’une question théorique. Dans son imposante biographie, Michel Jarrety a mis en lumière son travail concret à la SDN ainsi que ses nombreux voyages à travers l’Europe. En 1926, à une époque où ce n’est pas courant, Valéry se rend à Vienne et à Prague, puis à Berlin où il expose devant un vaste auditoire sa conception d’une « Europe possible » :

« Mon objet actuel est de me demander comment l’esprit européen (…), esprit dont les qualités sont presque contradictoires, mais très heureusement dosées (…), pourrait hypothétiquement essayer de sauver cette Europe dont il a fait la grandeur moderne. Tel est le problème qui se pose à nous. »

On le sait, c’est Valéry qui a reçu le Maréchal Pétain à l’Académie Française, le 31 janvier 1931. Mais on a un peu oublié le caractère visionnaire de ce texte. Après avoir retracé la Grande guerre, sans trop de complaisance à l’égard de Pétain, Valéry prend de la hauteur, évoquant les menaces qui pèsent à nouveau sur l’Europe. La fin de ce discours, prononcé moins de deux ans avant qu’Hitler n’accède au pouvoir, résonne avec une force particulière :

« L’espoir essentiel de voir s’évanouir l’état de contrainte anxieuse qui pesait sur l’Europe depuis tant d’années n’a pas été rempli. Mais peut-être ne faut-il pas demander à la guerre, – ni même à la politique, – de pouvoir jamais instaurer une véritable paix ? (…)
Il semble cependant que l’expérience n’est pas suffisante. Quelques-uns placent leurs espoirs dans une reprise du carnage. On trouve qu’il n’y eut pas assez de détresse, de déceptions ; pas assez de ruines ni de larmes ; pas assez de mutilés, d’aveugles, de veuves et d’orphelins. (…)
Mais est-il une seule nation, de celles qui ont désespérément combattu, qui ne consentirait que la grande mêlée n’eût été qu’un horrible rêve, qui ne voudrait se réveiller frémissante, mais intacte ; hagarde, mais assagie ? »

Paul Valéy en 1935

Effaré par les lâchetés et les atermoiements des hommes politiques qu’il cô­toie, Valéry rêve parfois d’intervenir de façon plus directe. En 1939, dans une lettre à Jean Voilier, il avoue son dépit de n’avoir rien pu faire sur le terrain politique, de ne pas avoir été, somme toute, autre chose qu’un intellectuel et un écrivain :

« Ce sera une des amertumes niaises de ma vie que ma sensibilité, et la nature même des systèmes politiques (sans parler d’autres circonstances) m’aient in­terdit de jouer quelque rôle dans les affaires de ce monde… Quelques-uns… ont eu de moi l’opinion que j’aurais apporté quelque chose dans ce triste genre ; d’après quelques écrits. Mais il y avait d’abord mes limites ; il y avait aussi le système, qui organise si bien (et peut-être si raisonnablement) l’impuissance individuelle… »

Le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne. À son amie Victoria Ocampo qui voulait l’inviter en Argentine pour une tournée de conférences, il écrit :  « C’en est fait ! Les dés sont jetés. La mort entre en scène. (…) L’Europe veut périr. Vous recueillerez les débris d’une civilisation qui cède aux barbares et à un fou ».

Au lendemain de la déclaration de guerre, Giraudoux le presse d’intervenir, comme d’autres écrivains et intellectuels. Le 13 septembre, Valéry lit à la radio un message où il s’efforce courageusement d’établir une dis­tinction entre l’hitlérisme et l’Allemagne :

« Si Goethe était vivant, il serait de notre bord ou bien en prison… Nous ne pouvons imaginer que ce peuple connu pour être l’un des plus cultivés et des plus équilibrés au monde puisse se soumettre à la monstrueuse autorité d’un homme et suivre tous ses désirs, dont la plupart dépassent les limites de la raison. »

Mais Valéry, qui a si fortement œuvré au rapprochement franco-allemand, conclut avec tristesse : « Il faut bien l’avouer : nous ne comprenons rien aux Allemands ».

Sous l’Occupation, son attitude est globalement très digne. À l’Académie française, il s’oppose au vote de félicitations au Maréchal Pétain et prononce un magnifique éloge de Bergson, « dernière figure peut-être de l’esprit européen », alors que la France de Vichy, embarrassée par la judéité du philosophe, ne lui a qu’à peine rendu hommage.

Parfois, Valéry songe à la possibilité d’intervenir plus activement dans la vie politique. Mais déjà c’est au passé qu’il en parle, se penchant avec nostalgie, et non sans dénégations, sur tout ce qui l’en a éloigné :

« Je crois que j’étais assez fait pour une “Europe”, pour en former l’es­prit et désarmer ses esprits malins, miner ou dissoudre les superstitions historico-­politiques qui ont été utilisées par les intérêts locaux et particuliers avec tant d’af­freux et stupide succès – etc. Mais je n’ai jamais proposé mes services, convaincu que j’étais que je n’aurais aucun succès. La politique exige de tels consentements ; le pouvoir, une telle servitude, sa recherche et son exercice une telle perte de temps, de forces, etc. etc. et de tels contacts que… etc. D’ailleurs, la politique même était l’un des monstres que je devais penser à réduire…
Et personne ne m’a d’ailleurs demandé mon concours, – quoique j’aie çà et là publié des idées qui ont fait quelques-uns réfléchir et quelques-unes leurs “preuves”. »

Paul Valéry meurt le 20 juillet 1945, deux semaines avant Hiroshima et quelques mois après la libération, deux événements impensables pour lui. La « politique de l’esprit » à laquelle il a longtemps cru semble appartenir à un lointain passé.

Derrida en 1950

L’Europe n’a pas été, pour de tout autres raisons, l’horizon premier de Jacques Derrida. Né en 1930 à Alger, de l’autre côté de la Méditerranée, dans cette Algérie qui, comprend-il très tôt, n’est pas tout à fait la France. Déchu de la nationalité française en tant que juif par le gouvernement de Vichy, entre 1940 et 1942, puis tiraillé entre plusieurs cultures, Derrida ne se sentira jamais « tout à fait européen ». Il s’en expliquera longuement dans Le Monolinguisme de l’autre.

En 1991, paraît chez Minuit un petit livre d’une grande force : L’Autre cap. C’est le texte d’une conférence prononcée à Turin le 20 mai 1990, et donc peu après la chute du mur de Berlin, lors d’un colloque sur « L’identité culturelle européenne ». Autant de termes que Derrida s’emploie à déconstruire, comme il s’est toujours efforcé de dissocier « le politique et le territorial ».

Dès le titre, L’Autre cap, Derrida dialogue avec « La crise de l’esprit » de Valéry. Avec la minutie qu’on lui connaît, il relit de près les « Notes sur la grandeur et décadence de l’Europe » et « La Liberté de l’esprit ». Et se penche notamment sur ces mots : « Qu’est-ce donc que cette Europe ? C’est une sorte de cap du vieux continent, un appendice occidental de l’Asie. » 

S’interrogeant comme il aime le faire sur le titre du colloque, « L’identité culturelle européenne », Derrida soutient que le propre d’une culture, et singulièrement de l’Europe, c’est de n’être pas identique à elle-même : « Non pas de n’avoir pas d’identité, mais de ne pouvoir s’identifier, dire “moi” ou “nous”, de ne pouvoir prendre la forme du sujet que dans la non-identité à soi ou, si vous préférez, la différence avec soi. »

Au moment où les nationalismes se réveillent de manière sanglante, en ex-Yougouslavie comme dans l’ex-URSS, Derrida, penseur de l’hospitalité, et bientôt de l’hospitalité inconditionnelle, réfléchit sur les frontières de l’Europe. La définition que l’Europe n’a cessé de vouloir se donner ou s’inventer, chez Valéry comme chez Husserl, n’est-elle pas fondamentalement négative ? Ne repose-t-elle pas sur l’exclusion de ce qui n’est pas elle, de son autre ? À cette Europe-là, Derrida est loin de s’identifier complètement :

« Je suis Européen, je suis sans doute un intellectuel européen, j’aime le rappeler, j’aime à me le rappeler, et pourquoi m’en défendrais-je ? Au nom de quoi ? Mais je ne suis pas, ni ne me sens de part en part européen. Par quoi je veux dire, j’y tiens ou je dois dire : je ne veux pas et ne dois pas être européen de part en part. L’appartenance “à part entière” et le “de part en part” devraient être incompatibles. Mon identité culturelle, celle au nom de laquelle je parle, n’est pas seulement européenne, elle n’est pas identique à elle-même, et je ne suis pas “culturel” de part en part. »

Il se sent, conclut-il, « européen entre autres choses. »

Le 11 septembre 2001 va infléchir quelque peu sa position et le rapprocher peu à peu d’une certaine idée de l’Europe. à New York, où il passe tout le mois d’octobre, Jacques Derrida est heureux de retrouver Jürgen Habermas, grand penseur allemand avec lequel il était brouillé depuis plusieurs années. En ces circonstances dramatiques, ils se sentent tous les deux très européens, face aux intellectuels américains. Derrida et Habermas vont participer ensemble au livre Le « concept » du 11 septembre. Dans l’entretien qu’il enregistre le 22 octobre, Derrida tient à conserver une position nuancée, malgré la terrible pression induite par l’événement. Renoncer à la complexité, ce serait pour lui « une obscénité inacceptable ». Mais cela n’empêche pas Derrida de s’engager de façon claire :

« Dans ce déchaînement de violence sans nom, eh bien, si je devais le faire dans une situation binaire, je prendrais parti. Malgré mes réserves radicales au sujet de la politique américaine, voire européenne, voire, plus largement encore, au sujet de la coalition “antiterroriste internationale”, malgré tout, malgré toutes les trahisons de fait, malgré tous les manquements à la démocratie, au droit international, aux institutions internationales que les États de cette “coalition” ont eux-mêmes fondées et soutenues jusqu’à un certain point, je prendrais parti pour le camp qui laisse, en principe, en droit, une perspective ouverte à la perfectibilité, au nom du “politique”, de la démocratie, du droit international, des institutions internationales, etc. ».

En dépit du cancer du pancréas qu’on vient de lui diagnostiquer, Derrida signe avec Jürgen Habermas un « Plaidoyer pour une politique extérieure commune » à toute l’Europe, publié le 31 mai 2003 dans Libération et plusieurs journaux européens.

Le 8 mai 2004, à l’occasion du cinquantième anniversaire du Monde diplomatique, Derrida résume les convictions politiques qui sont les siennes, depuis le 11 septembre et la guerre en Irak.

« Je ne passe pas pour un philosophe eurocentriste. Depuis quarante ans, on m’accuserait plutôt du contraire. Mais je crois que, sans illusions et sans prétentions eurocentriques, sans le moindre nationalisme européen, sans même trop de confiance dans l’Europe telle qu’elle est, ou semble en train de se faire, nous devons lutter pour ce que représente ce nom aujourd’hui, avec la mémoire des Lumières, certes, mais aussi avec la conscience coupable et assumée des crimes totalitaires, génocidaires et colonialistes du passé. Nous devons lutter, donc, pour ce que l’Europe garde d’irremplaçable dans le monde à venir, pour qu’elle devienne plus qu’un marché ou une monnaie unique, plus qu’un conglomérat néo-nationaliste, plus qu’une nouvelle force armée, bien que, sur ce point, je sois tenté de penser qu’elle a besoin d’une puissance militaire et d’une politique extérieure capable de soutenir une ONU transformée, avec son siège en Europe, et ayant les moyens de mettre en œuvre ses résolutions sans s’en remettre aux intérêts ou à l’opportunisme unilatéral de la puissance techno-économico-militaire des États-Unis. »

Jacques Derrida (Photo Jean-Luc Nancy)

L’Europe pour laquelle plaide Derrida devrait faire entendre sur la scène internationale une parole libre, par-delà tout alignement ; elle pourrait devenir « un moteur de l’altermondialisation, son laboratoire, même, son pouvoir d’intervention, par exemple, en Irak ou dans le conflit israélo-palestinien ». C’est cette Europe de l’avenir, « capable de discernements non binaires », cette Europe déterritorialisée qui lui apparaît désormais comme la seule issue possible.

Le 9 juillet 2004, aux côtés de Gianni Vattimo et Heinz Wismann, il participe en Avignon à une rencontre intitulée « La “vieille Europe” et la nôtre », lisant en préambule une courte lettre intitulée « Double mémoire ». Beaucoup de thématiques qui lui sont chères se rassemblent dans ces trois pages :

« Vieille Europe,

Je ne t’ai jamais tutoyée. J’ai passé de longues années à dire ce que certains interprétaient comme du mal de toi. […] Aujourd’hui, la situation a changé. Je vois en toi ce que j’appellerais, en m’inspirant du nom qui est donné à une vieille synagogue praguoise, la “vieille neuve Europe”, Staronova synagoga, une Europe qui garde sa mémoire, la bonne et la mauvaise, la lumineuse et la sombre. […]
Mon espérance, c’est qu’à partir de tes deux mémoires, et notamment de la prise de conscience et du repentir qui ont suivi ce que j’appelle ta “mémoire nocturne”, toi, ma nouvelle “Vieille Europe”, tu t’engages dans un chemin que tu es la seule à pouvoir frayer aujourd’hui, entre l’hégémonisme américain – qui ne respecte même pas le droit international qu’il prétend soutenir –, la théocratie fondamentaliste, et la Chine, qui devient déjà, pour ne prendre en considération que la question du pétrole, déterminante dans les lignes de force géopolitiques du temps présent. »

Ce sont des termes proches du célèbre discours prononcé par un lecteur de Jacques Derrida nommé Dominique de Villepin, à la tribune de l’ONU, le 14 février 2003 : « Et c’est un vieux pays, la France, d’un vieux continent comme le mien, l’Europe, qui vous le dit aujourd’hui, qui a connu les guerres, l’occupation, la barbarie. »

Cette vieille Europe, ce vieux pays, nous paraissent déjà bien lointains.

Je terminerai par quelques mots plus personnels.

L’Europe m’apparaît aujourd’hui prisonnière de trois démons : l’expansion, l’extension et l’exclusion.

L’expansion, fût elle imaginaire, qui revient régulièrement dans l’une ou l’autre variante du néo-colonialisme. Avec une Europe infatigable donneuse de leçons, surtout quand elle s’adresse à l’Afrique. Une Europe qui continue souvent de se croire porteuse d’on ne sait quel privilège humaniste, d’on ne sait quelle vérité universelle.

L’extension territoriale, ou si l’on préfère l’élargissement, mal pensé ou pas pensé du tout, qui a fait d’elle un ensemble flou et mou, indistinct et inopérant, « le doux monstre de Bruxelles » naguère décrit par Hans Magnus Enzensberger. Une Europe à la fois élargie et rétrécie, à deux vitesses ou en panne, amputée ou brexitée, mercantile et en miettes.

L’exclusion enfin, car cette Europe, plus que jamais, ne semble affirmer sa frêle identité qu’à coup de murs et de mers, de mers devenus murs, d’une Méditerranée devenue cimetière, fosse commune plutôt que maison commune.

C’est une Europe des égoïsmes et du ressentiment qui ne cesse de répéter ce qu’elle n’est pas, faute de savoir ce qu’elle pourrait être. Une Europe désenchantée, sans esprit ni projet. Une Europe faute de mieux, comme le souvenir d’une utopie lointaine. Une Europe introuvable qui continue de se croire capitale, oubliant qu’elle n’est rien d’autre que ce « petit cap » évoqué par Valéry il y a un siècle.

11 avril 2019