Juliette Mézenc : une langue nouvelle pour un monde nouveau (Des espèces de dissolution)

Dans Des espèces de dissolution, il ne s’agit pas tout à fait de « dissolution », et l’on ne sait pas clairement de quoi il s’agit. Les dissolutions dont il est question dans le livre n’ont jamais été vues ni expérimentées. Leur nature est inconnue et le mot n’est pas totalement adéquat. Comment le langage pourrait-il les dire ? Il ne s’agit pas ici de langage mais d’écriture, d’un état de la langue dans lequel la langue rencontre ce qu’elle ne dit pas, n’a jamais dit, qu’elle doit dire sans pouvoir le dire : langue délestée de ses pouvoirs, langue hors pouvoir pour un monde qui ne peut être dit mais qui existe dans l’écriture. C’est cette langue nouvelle et ce monde nouveau qu’écrit ici Juliette Mézenc.

Le « personnage » du livre n’est pas un personnage. Il est aussi, partiellement, le narrateur du livre. Désigné par « il », celui-ci pourrait être n’importe qui, n’étant personne en particulier. Aucune identité ne lui est attribuée, aucun statut, aucun genre clair non plus, tant ce « il » anonyme et si peu défini pourrait aussi bien être un « elle ». Le nom ici ne dit rien, sinon une entité vague qu’il fait exister en tant que telle, qui existe déjà dans des limbes qui nous sont étrangères. Et ce qui lui arrive est tout aussi vague. Juliette Mézenc ne donne aucune des indications traditionnelles concernant ce personnage. Elle n’inclut pas non plus son récit dans un ensemble qui le rendrait cohérent avec l’expérience commune ou avec un genre littéraire défini. Même dans la littérature fantastique, le récit des événements étranges prend place au sein du monde commun dont il se distingue par un ensemble d’écarts avec ce monde. Dans Des espèces de dissolution, ces cadres et références rassurants n’existent pas : le livre est fait d’une étrangeté qui ne se distingue d’aucun monde connu et commun, sauf celui du lecteur, mais ce dernier, ici, rencontre directement une logique qui lui échappe, un monde qui n’est pas le sien et qui existe pourtant, là, ici, dans le livre qu’il vient d’ouvrir. Ouvrir le livre, commencer à le lire, revient immédiatement à franchir, sans progression, un seuil, d’un bond, le seuil n’étant pas ce qui est à franchir mais ce qui est déjà franchi, n’existant que comme une frontière déjà traversée. Sans qu’il s’en aperçoive, le lecteur est déjà ailleurs, pris dans ce qu’il ne connait pas, n’a jamais connu – des mots, des phrases, des images, une logique qui l’absorbent, lui et son langage et ses idées et son expérience, qui l’absorbent en ayant déjà opéré une dissolution de tout, et donc de lui-même…

« Il » a un projet étrange, une sorte de projet, énoncé dans une sorte de prologue : « S’éparpiller en particules si fines qu’elles se mêleraient à la terre et au ciel ». Il ne s’agit pas réellement d’un projet, plutôt d’une idée vague qui s’impose, autonome par rapport à la conscience et à la volonté – une idée ou un désir, une sorte de désir. Le désir, ici, est moins tension vers un objet, volonté d’appropriation de cet objet, que tendance à s’agencer, à devenir et donc à se perdre. « Il » ne manque pas d’un objet, il tend à devenir cet objet. Mais cet objet qu’il devient – le paysage – ne peut être inclus dans ce devenir qu’à condition lui-même de se dissoudre : si « il » cherche à se fondre dans le paysage, celui-ci est lui-même l’objet d’une dissolution, il ne peut que fondre pour que l’on puisse s’y fondre. « Il » ne devient pas un paysage qui demeurerait tout entier constitué, sa dissolution est aussi une dissolution du monde – des espèces de dissolution où tout perd ses repères, son ordre, le temps autant que l’espace, les règnes du vivant et du minéral, comme les dimensions de la conscience, du rêve, de l’hallucination. Tout est emporté dans un devenir général dont on ne sait précisément ce qu’il est sinon qu’il existe là, dans le livre, l’écriture.

Le texte de Juliette Mézenc ne précise pas quelle est cette perte de tous les repères, ne les rabattant jamais sur une explication ou une signification déjà enregistrées. Le sens, le but, la finalité de ce qui survient ne sont jamais évoqués, figés. Tout demeure ouvert, au contraire, cet ouvert dissolvant le sens, l’idée même de but ou de finalité. Ce qu’écrit Juliette Mézenc, c’est le processus du devenir, aussi purement que possible, aussi étrangement que possible. Les espaces et les temps se juxtaposent ou se composent par sauts, par strates soudainement franchies, comme cela pourrait être le cas si le monde était devenu un jeu vidéo dont les arcanes échapperaient au joueur. Les lieux se connectent sans continuité, les règnes deviennent indistincts, tout existant dans un entre deux, le monde devenant un ensemble de frontières qui relient ce qui paraît distinct, frontières que l’on ne cesse de franchir ou le long desquelles on ne cesse de se déplacer, toujours à cheval sur plusieurs dimensions, plusieurs couches. Des espèces de dissolution est construit comme une spirale chaotique que « il » parcourt en s’enfonçant toujours davantage dans ce devenir de tout, traversant des visions jamais vues, des possibilités jamais pensées – jusqu’à atteindre un point incompréhensible, absolument inédit.

Le livre lui-même est en proie au devenir. Les phrases s’y soumettent et le font être, contractant dans leurs énoncés ce que la logique de la pensée ou de la grammaire devrait normalement exclure : le ciel et la terre se confondent, comme l’ici et l’ailleurs, le quotidien et le plus bizarre, le temps des horloges et un temps inconnu, la science et le rêve, le corps et son démembrement impossible… De même, l’alternance des passages à la première personne et à la troisième personne n’explicite rien :  le narrateur peut être « il », le « personnage », comme il est aussi un « je » anonyme, un « il » non identifié dont on ne sait pourquoi il écrit, pourquoi il parle dans ces pages : le livre devient tantôt l’un, tantôt l’autre, étant les deux à la fois. Des espèces de dissolution ne distingue rien de ce qui devrait être distingué, déroulant impassiblement ses relations étranges sans excuse, sans alibi, sans clin d’œil complice. Ce livre et nous, nous ne sommes pas dans le même monde, et nous ne pouvons le lire qu’en entrant dans le monde qu’il est, en abandonnant le nôtre, c’est-à-dire en renonçant à ce qui nous protège de ce à quoi, au contraire, ce livre nous expose directement, immédiatement. La lecture comme « dissolution »…

Juliette Mézenc © Jean-Philippe Cazier

Le livre franchit sa propre frontière : scindé en deux, il est fait de deux parties qui ne se correspondent mais se font écho par un ensemble d’images, de thèmes, par une logique qui renverse le monde et la pensée. Dans les deux parties, la mort est omniprésente, mais la mort vivante, la mort qui n’est pas une mort mais une vie plus dangereuse que la vie, plus dangereuse que la mort, plus intense que cette vie où à la fin nous mourons. Le livre lui-même vit et meurt, ou meurt et vie. Des espèces de dissolution est à la frontière de lui-même, il est cette frontière mobile, insaisissable. Ce livre de Juliette Mézenc est indéniablement à part, à la frontière de la littérature et d’autre chose qui serait une autre littérature, celle à l’horizon de laquelle on aperçoit, par exemple, Virginia Woolf, mais en plus intransigeant, en plus immédiat – une littérature qui se tient là où peut-être a lieu la littérature, dans le dérèglement, dans le plus étrange, au plus près d’un chaos hors langage et hors monde qui en serait l’objet. Peut-être est-ce là un livre dont le centre est l’écriture même, l’écriture par laquelle rien ne se dit et rien n’est reconnu, l’écriture par laquelle la mort règne, c’est-à-dire la vie la plus vivante, l’écriture par laquelle le monde et le langage ne se reflètent pas, ne s’affrontent pas non plus, mais deviennent l’un par l’autre, l’un avec l’autre, franchissant et brouillant les frontières par lesquelles on avait cru pouvoir les définir et les différencier. L’écriture serait alors comme une dissolution, une espèce de dissolution, l’autre nom d’un devenir radical.

Juliette Mézenc, Des espèces de dissolution, éditions de l’Attente, mars 2019, 168 p., 16 €