Si Beale Street pouvait parler : James Baldwin et Barry Jenkins

James Baldwin

« Quand les choses vont mal dans mon pays, cela va encore plus mal pour les Noirs » (James Baldwin)

Ces dernières années, James Baldwin a été redécouvert, via la réédition de ses livres ou des adaptations cinématographiques, comme A la place du cœur de Robert Guédiguian (1988), assez librement adapté au contexte marseillais, ou plus récemment le film de Barry Jenkins, If Beale Street Could Talk. Avec Baldwin et désormais Jenkins, Beale Street devient le lieu urbain symbolique de toutes les discriminations et injustices à l’encontre des Noirs américains.

Les critiques du film de Barry Jenkins ont été assez généralement favorables et le public l’a largement plébiscitée. Il y a cependant des avis réservés : Josué Moral a parlé de « film propret » qui induit « une vision hygiéniste du monde ». D’autres ont évoqué un « conte » – oui, d’une certaine manière –, et d’autres encore Roméo et Juliette. Souhaitons à l’histoire de Tish et Fonny d’avoir la belle longévité de la pièce de Shakespeare et aux Hunt et aux Hivers la même fortune littéraire que les Montaigu et les Capulet !… Il semblerait que le projet du romancier était de consacrer un livre, Remember this house, aux trois hommes assassinés : Medgar Evers, le 12 juin 1963 ; Malcolm X, le 21 février 1965 ; Martin Luther King, le 4 avril 1968. Le roman prit la place de l’ouvrage inabouti. Il est intéressant de rappeler un certain contexte d’époque dans la mesure où Fonny, jeune sculpteur, peut être vu comme un hommage de Baldwin à son ami Beaufort Delaney qui a peint son portrait en 1944.

James Baldwin par Beaufort Delaney

Beaufort Delaney, né en 1901, s’est installé à New York en 1929 puis à Paris en 1953 où il meurt en 1979. A Paris, à Montparnasse, Delaney retrouve Baldwin et fera de nombreux séjours chez lui dans sa maison de Saint-Paul-de-Vence, à partir de 1970. Tout récemment, le 17 février dans Le Journal du dimanche, Florence Colombani a publié un article intitulé « L’histoire secrète du Paris Noir des années 1950 ». Elle consacre un long passage à Baldwin, venu, après d’autres, s’installer à Paris en raison du racisme aux États-Unis et de la difficulté à y vivre son homosexualité. Elle rappelle la rupture avec Richard Wright : « Il fréquente assidûment les établissements où Sartre, qui l’a accueilli, l’a amené dès la descente du train gare Saint-Lazare : Lipp et Les Deux Magots ». Au premier étage de ce café a lieu, en mai 1953, sa célèbre dispute avec Richard Wright, sous l’œil désabusé de Chester Himes.

Baldwin essayiste a eu droit à un magnifique portrait documentaire signé Raoul Peck (I Am Not Your Negro, 2017) et le film de Barry Jenkins Si Beale Street pouvait parler (en salles), une adaptation du roman éponyme, permet de redécouvrir le romancier. Il est à noter aussi que Catherine Allégret voit Baldwin comme « une présence lumineuse dans son enfance ». « Ma mère était très fière d’être amie avec Jimmy, se souvient la comédienne. Il était extrêmement charismatique avec un drôle de physique, très cabossé, de gros yeux, un corps tout maigre, une tête d’oiseau. C’était un être délicieux, tellement drôle ». Contrairement à d’autres, Baldwin n’occulte pas le racisme en France et il repère rapidement la hiérarchie qui distingue le Noir américain de l’Antillais et de l’Africain, en bas de l’échelle. Il côtoie aussi des Algériens et il a écrit des pages d’une grande lucidité sur cette période dans Chassés de la lumière.

Dans un entretien, Barry Jenkins a déclaré qu’il a eu à l’esprit, dès 2013, d’adapter le roman : « Dès que j’ai posé le livre, j’ai su que je voulais l’adapter. Cette certitude m’a même effrayé car le pouvoir des mots de James Baldwin réside dans sa voix intérieure, et à l’écran, il a fallu trouver un nouvel équilibre ». Se mettant dans les pas de l’écrivain, il a voulu tenir les deux dominantes du roman : une histoire d’amour fusionnel et absolu qui se télescope avec les problèmes réels, toujours d’actualité, de la communauté afro-américaine ; une justice à deux vitesses, l’incarcération de masse, les traumatismes d’une société car, dit le cinéaste, « les stigmates de la prison ne sont pas cantonnés à ceux qui sont derrière les barreaux. Tous leurs proches traversent cette épreuve ».

L’histoire est tragique, dure et pourtant elle est dominée par l’amour et la tendresse et offre au vécu des Afro-américains ce qui n’est pas souvent traité. La dénonciation du racisme est là mais elle ne prend pas le pas sur la profonde humanité des personnages et leur luminosité. Cette qualité incontestable des films de Barry Jenkins a été soulignée par Ta-Nehisi Coates qui affirme que le cinéaste sort les Noirs américains du statut de victimes ou de chiffres des statistiques.

Les spécialistes de l’écriture cinématographique ont noté les influences du cinéaste, ainsi, Louis Guichard qui écrit, dans Télérama que « Barry Jenkins offre, lui, aux amants de James Baldwin une ­esthétique digne du maître chinois Wong Kar-wai, par ses lumières et ses langueurs : de soyeux instants d’éternité – premier baiser, première nuit, premiers pas dans un appartement ­visité ensemble –, tels les jalons d’une légende que le couple, séparé par l’injustice, puis les déceptions d’un procès expédié, pourra se remémorer ». Il note aussi le dénouement – tout à fait différent de celui du roman –, une fin « émouvante » et qui revient à aujourd’hui, à l’Amérique de Trump. Le couple, réuni au parloir autour de leur fils de trois-quatre ans, rêve d’un autre avenir pour lui.

Dans l’éditorial du n° 8 de America (2018), François Busnel affirme : « L’Amérique de Trump se voit comme une nation exceptionnelle et entend « redevenir grande » – comprendre « redevenir blanche ». Elle oublie qu’elle est née d’un vol et s’est développée grâce à un meurtre. Avec, dans sa cale, des millions d’esclaves. (…) Partant d’une base aussi douteuse, peut-on concevoir une nation en paix ?
Cette question, aucun politique n’ose la poser en Amérique. Ce sont les romanciers qui la font surgir ».

Les acteurs sont superbes, dans tous les sens du terme : Tish est jouée par Kiki Layne et Fonny par Stephan James. Nous sommes plongés dans le Harlem des années 1970. Véronique Cauhapé dans Le Monde note justement que Si Beale Street pouvait parler « atteint par la beauté d’une image dont le grain, la patine et la couleur diffusent immédiatement une sensualité qui touche les sens. Cette esthétique n’a cependant pas pour seule finalité de provoquer les émotions. Elle célèbre aussi le propos d’un roman qui fait triompher l’amour contre les forces visant à le détruire ».

Une annonce de ce que va subir Fonny est donnée dans la séquence où il retrouve son ami Daniel qui sort de prison, brisé, et qui déclare que « l’homme blanc, c’est le diable ». Toute la conversation est accompagnée par la trompette de Miles Davis, « Blue in Green ». Le cinéaste explique : « C’est un des standards les plus tristes que j’ai jamais entendus. Je voulais qu’on ait l’impression que le morceau sorte de la bouche de Daniel ».

Dans le film, comme dans le roman, il y a des allers et retours entre le passé proche du couple et les visites à la prison : « La palette chromatique, les lignes mélodiques de la bande-son, l’ambiance du Harlem (en s’inspirant des images de grands photographes), le déplacement des corps à l’intérieur du cadre participent à cette harmonisation entre le monde extérieur répressif et l’histoire d’amour lumineuse ».

On voit que Baldwin reste convaincu des vertus de l’amour dans le monde si désespérant de la ségrégation et de l’injustice sociale. Interrogée sur son rapport au roman, Kiki Layne a précisé qu’elle n’a cessé de lire le texte et qu’elle l’avait toujours avec elle lors du tournage, « Baldwin nous a donné tellement de potentiel créatif ». Si le film n’a pas accumulé autant de récompenses que Moonlight, il n’en a pas moins obtenu le prix du public au Festival international du film de Mar del Plata en 2018. Aux Golden Globes 2019, Regina King qui joue le rôle de Sharon, la mère de Tish, a eu le prix de la meilleure actrice dans le second rôle. La musique du film a été aussi célébrée.

Entre un roman et son adaptation cinématographique, on recherche le plus souvent la « fidélité ». Dans ce cas, il est frappant que le cinéaste ait su transmettre l’esprit et, en partie, la lettre du roman en y ajoutant ses propres moyens. Nombreuses sont les reprises et/ou les équivalences entre les deux créations. On peut en évoquer quelques unes. La bande musicale suit de nombreuses citations du roman : les cantiques et les psaumes, Aretha Franklin, Ray Charles, Billie Holiday, Marvin Gaye, Ella Fitzgerald, Fats Waller, Bessie Smith, Miles Davis, Leadbelly, Harry Belafonte. L’insistance sur les variations de la couleur de la peau entre les deux familles se devine plus qu’elle ne s’exprime comme dans le roman. L’annonce de la grossesse successivement aux deux familles est magistralement rendue ainsi que les va-et-vient de Tish entre la prison et la ville. On s’arrête aussi sur son travail au rayon parfumerie sans que soit reprise l’allusion de sa sœur qui l’appelle Jézabel. L’agression de Tish chez la marchande de légumes et tout ce qui suit est explorée par le cinéaste comme dans le roman ; mais la seconde agression du flic Bell n’est pas conservée. De même, le voyage de Sharon à Porto Rico ouvre un espace sur d’autres laissés-pour-compte.

Le film fait des choix. On peut revenir sur quelques ellipses. Il me semble que Barry Jenkins laisse de côté les allusions bibliques comme le titre de chacune des parties, « Préoccupé par mon âme » et « Sion ». La première séquence romanesque fait la part belle à l’interrogation sur le nom et les surnoms, donne l’âge des protagonistes, la situation puisque Fonny est déjà en prison. Tish confie – cette phrase est reprise dans le film – : « je ne souhaite à personne d’être obligé de regarder un être aimé à travers une vitre ». La visite qu’elle raconte est celle où elle annonce à Fonny l’arrivée du bébé. Elle décrit ensuite sa sortie du parloir pour traverser les couloirs de la prison et se retrouver dehors. Elle le fait par le biais d’une longue métaphore que le film ne peut reprendre et qui surprend dans le contexte new-yorkais : « Je suis sortie à mon tour et j’ai traversé ces immenses corridors que j’en suis venue à détester, des corridors plus vastes que tout le Sahara. Le Sahara n’est jamais vide, ces corridors non plus. Si vous traversez le Sahara, et si vous tombez, les vautours se mettent à tourner au-dessus de vous, ils guettent votre mort. Ils tournent de plus en plus bas : ils attendent. Ils savent. Ils savent exactement quand votre chair est prête, quand l’âme ne peut plus lutter. Les pauvres n’en finissent jamais de traverser le Sahara, et les avocats, les bondsmen et toute la clique tournent autour d’eux, exactement comme des vautours. Oh ! ce n’est pas qu’ils soient plus riches que les pauvres, c’est même pour ça qu’ils sont devenus vautours, éboueurs, videurs de poubelles obscènes, y compris ceux qui sont noirs et qui, de bien des façons, sont pires que les autres. Personnellement j’aurais honte, je crois. Mais j’ai été amenée à réfléchir à tout ça et maintenant je n’en suis plus si sûre. Je me demande ce que je ne ferais pas pour sortir Fonny de prison ».

Tish n’a pas honte, elle est fière de Fonny mais elle a peur, « parce que personne ne peut encaisser éternellement toutes ces saloperies qu’ils nous font. Dans ces moments, il faut se donner comme but de tenir jusqu’au lendemain. Si on pense trop loin, si on essaie seulement de penser au-delà du lendemain, on est fichu ». Tish poursuit son monologue intérieur et les formes interrogatives que lui prête l’écrivain instaurent un dialogue avec un lecteur qui devient son confident. Il n’y a aucun doute sur le côté de l’histoire où nous place James Badwin et la complicité qu’il sollicite et c’est la même complicité que met en place le cinéaste. Tish est dans l’autobus et se demande ce que diraient les autres passagers si elle les suppliait de l’aider à sortir Fonny de prison : « Que diriez-vous, vous ? » et elle poursuit : « Les ennuis, ça signifie qu’on est seul ».

S’exprime alors sa détestation de New York, de ce côté-là de la ville où elle ne remettra plus les pieds s’ils s’en sortent : « j’ai acquis la certitude que la ville ne nous aimait pas. Les gens nous regardaient comme si nous avions été des zèbres – or il se trouve que certains aiment les zèbres et d’autres pas. Mais on ne demande jamais son avis au zèbre. […] Je suis sûre que New York est la ville la plus laide et la plus sale du monde. On y trouve les bâtiments les plus laids et les gens les plus mesquins. Et les pires flics, à coup sûr. S’il existe un endroit plus horrible que New York, il doit ressembler à l’enfer et empester la chair grillée. Et justement, c’est exactement l’odeur de New York en été ».

Si Beale Street pouvait parler

Le trajet est aussi l’occasion d’un flash-back sur leur enfance à Fonny et à elle, sur la condition des Noirs. Le premier contact entre eux à l’école n’a pas été positif et l’anecdote racontée de leur première dispute… musclée n’est pas reprise dans le film qui ne retient que l’amitié qui naît entre ces deux enfants, amitié qui ne se démentira plus. Dans le roman, c’est aussi un autre flash-back qui prend place : Tish est frappée par la différence entre le père et la mère de Fonny et lui demande s’il leur arrive de faire l’amour. Fonny répond en racontant sur trois pages toute une scène se passant dans la chambre de ses parents avec une crudité, un réalisme et un humour féroce (la scène n’est pas reprise dans le film qui focalise l’essentiel sur la relation Fonny/Tish) mais elle prépare bien la violence de la réaction de Mme. Hunt à l’annonce de la venue du bébé. Une comparaison de Fonny peut en donner le ton : « (…) il était allongé sur le lit avec sa queue qui devenait grosse, et, excuse-moi, baby, mais elle était pas en meilleur état non plus, parce que, tu comprends ? c’était comme le jeu que jouent deux chats de gouttière, la nuit dans la ruelle. La chatte va râler et miauler comme une perdue, elle l’aura ce chat, elle va le poursuivre dans toute la ruelle, elle va le poursuivre jusqu’à ce qu’il lui morde le cou – lui a plutôt envie de dormir maintenant, mais elle a déchaîné ses grandes orgues, il faut qu’il arrête cette musique et il y a qu’une façon de le faire, il va lui mordre le cou et elle l’aura(…) ».

L’échange sexuel se poursuit autour du « seigneur » qui, évidemment, n’a pas le même sens pour les partenaires. Ces passages sont désopilants et en disent longs sur les ravages des différentes églises que Baldwin connaît bien. Avant de revenir au présent de la narration – l’annonce de la grossesse aux deux familles –, un troisième flash-back s’intercale, toujours en rapport avec l’église et qui fait prendre la mesure de la nocivité de Mme. Hunt disposée à témoigner contre son fils plus tard. Tish fait bien la différence entre le vécu religieux de sa famille et celui que Mme. Hunt impose aux siens.

L’annonce du bébé est encore retardée par un quatrième flash-back : le récit que fait Tish de la rencontre de ses parents, évidemment aux antipodes du couple des parents de Fonny. Elle raconte la vie de galère de sa mère avant de croiser Joseph et elle a cette réflexion : « (…) Albany n’est pas exactement un don de Dieu pour les Noirs.
Je dois ajouter qu’à mon avis l’Amérique n’est un don de Dieu pour personne – ou sinon les jours de Dieu sont comptés. Ce Dieu que les gens prétendent servir – et qu’ils servent de façons qu’ils ignorent – a un sens de l’humour plutôt sinistre. Qu’il faudrait Lui écraser les couilles, s’Il était un homme. Ou si vous en étiez un ».

Un peu plus loin quand Tish pense au don de sculpteur de Fonny qui l’a sauvé de la médiocrité où sombrent les jeunes de Harlem, elle commente. On ne peut s’empêcher de penser à la phrase de Baldwin que Raoul Peck a utilisée pour le titre de son portrait, I am not your negro : « Cette même passion qui sauva Fonny lui attira ses ennuis et le mena en prison. Vous comprenez, il avait trouvé son centre, le pivot de sa propre existence, en lui-même – et ça se voyait. Il n’était le nègre de personne. Et ça, c’est un crime dans cette pourriture de pays libre. Vous êtes censé être le nègre de quelqu’un. Et si vous êtes le nègre de personne, vous êtes un mauvais nègre : c’est ce que conclurent les flics quand Fonny s’installa hors de Harlem ».

Les relations avec l’avocat blanc qui sont assez détaillées dans le roman sont réduites au strict minimum dans le film. Et à ce propos, au moment où l’avocat a convenu qu’il cherchait à « gagner du temps », Tish dérive dans une réflexion sur le temps très intéressante, au cœur du roman, à sa moitié : « Le temps : ce mot sonnait comme un glas à mes oreilles. Combien de temps Fonny allait-il rester en prison ? Dans six mois de temps, notre bébé serait né. Quelque part dans le temps, Fonny et moi nous nous étions rencontrés, quelque part dans le temps, nous nous étions aimés ; et, maintenant, nous continuions à nous aimer, à la merci du temps.
Dans un temps qui n’avait plus de contours, Fonny arpentait sa cellule et ses cheveux devenaient de plus en plus broussailleux. Dans un temps sans couleurs, il frottait son menton dont la barbe le piquait, il grattait ses aisselles et rêvait d’un bain. Quelque part dans le temps, il contemplait sa cellule en sachant qu’on lui mentait, avec la complicité du temps. Dans un autre temps, il avait craint la vie ; maintenant, il redoutait la mort – quelque part dans le temps. Il s’éveillait chaque matin avec l’image de Tish sur ses paupières et s’endormait chaque soir, le ventre torturé par le souvenir de Tish. Son temps se passait maintenant dans les cris, la puanteur, la beauté et l’horreur d’hommes innombrables ; et il avait été jeté dans cet enfer en un clin d’œil.
Non, le temps ne s’achète pas. La seule monnaie que le temps accepte, c’est la vie. Assise sur le bras du fauteuil en cuir de M. Hayward, je regardai Brodway, en bas, par la large baie, et je me mis à pleurer ».

C’est une véritable mise en abîme de l’essentiel de cette fiction : l’amour, la séparation brutale, l’impuissance et l’injustice. Le temps de l’amour n’a pu effacer tous les autres temps contraires. En écho, on a l’espoir de Sharon au retour de l’échec de Porto Rico : « nous ne laisserons personne mettre des chaînes à ce bébé ».

La date du procès est une nouvelle fois changée. Si Frank sombre et se suicide, Fonny, lui, change positivement en regardant la situation en face : « ce n’est pas qu’il perde l’espoir, mais il cesse de s’y accrocher » remarque Tish et elle explique : « Maintenant, Fonny sait pourquoi il est ici ; maintenant, il ose regarder autour de lui. Il n’est pas ici pour avoir commis un crime. Il le savait déjà, mais maintenant il le sait de façon différente. Aux repas, à la douche, dans les escaliers, le soir, juste avant qu’on boucle tout le monde, il regarde les autres, il écoute : qu’ont-ils fait ? Pas grand-chose. Le vrai crime, c’est d’avoir le pouvoir de placer ces hommes-là où ils sont et de les y maintenir. Ces hommes captifs sont le prix secret d’un mensonge secret : les justes doivent pouvoir identifier les damnés. Le vrai crime, c’est d’avoir le pouvoir et le besoin d’imposer sa loi aux damnés. Mais, pense Fonny, ça joue dans les deux sens : On est dedans ou on est dehors. OK. Je pige. Salauds. Vous ne m’aurez pas ». Et plus loin : « Il peut lui arriver n’importe quoi ici, il le sait. Mais justement parce qu’il le sait, il ne peut plus fuir : il lui faut faire face, affronter le danger, le provoquer même. […] Il s’est élancé du promontoire du désespoir. Il se bat pour sa vie ».

Dans le numéro de America cité plus haut, on trouve un inédit en français d’un texte de Baldwin publié dans Playboy en 1964, « Les usages du blues ». L’écrivain affirme d’abord ne rien connaître à la musique mais vouloir renvoyer par son titre « au type de vécu, ou d’état, d’où naît le blues (qui) possède la rudesse qui permet de donner voix à ce vécu » : « Le blues plonge ses racines dans les chants des esclaves. Les esclaves ont découvert quelque chose d’authentiquement terrible, et cette chose est terrible parce qu’elle résume le défi universel, l’espoir universel, la crainte universelle ». A l’appui de cette affirmation, Baldwin cite un negro spiritual anonyme qui me semble illustrer la nouvelle position de Fonny : « Au moment même où je me croyais perdu/Mon cachot s’effondra et mes chaînes tombèrent ».

James Baldwin

On s’achemine vers la fin du roman : le temps de l’accouchement arrive, Tish le sait. Frank disparaît et se suicide. Ernestine a obtenu l’argent de la caution et on suppose donc que Fonny va sortir de prison. Le roman s’achève sur le début de la délivrance de Tish et l’accouchement n’est pas décrit : « Je n’ai pas pu reprendre ma respiration. Tout a disparu sauf les yeux de ma mère. Une complicité inouïe s’est établie entre nous. Puis je n’ai plus vu que Fonny. Puis j’ai hurlé et mon temps est arrivé.
Fonny travaille le bois, travaille la pierre, en sifflant, en souriant. Et, de très loin, mais de plus en plus près, le bébé crie, crie, crie, crie, crie comme s’il voulait réveiller les morts ».

Barry Jenkins a en projet un film sur le chemin de fer souterrain, « The underground rail », ce mythique réseau clandestin pour les esclaves fugitifs vers le nord des États-Unis et le Canada. On ne peut qu’attendre sa réalisation avec impatience. Mais pour l’heure, on a un film et un roman à voir et à lire, à revoir et à relire. Pour rendre la vie plus humaine : « En refusant de voir mon humanité vous avez fait quelque chose à votre propre humanité », écrivait encore James Baldwin. 

James Baldwin, Si Beale Street pouvait parler, traduit par Magali Berger, Stock, 2017, 256 p., 20 € 50

Si Beale Street pouvait parler, Barry Jenkins, USA, 1 h 59, en salle depuis le 20 janvier 2019, avec KiKi Layne, Stephan James.