Dolan, Baddou, Salamé et Harington : Winter has come

Xavier Dolan et Ali Baddou sur France Inter

France-Inter reçoit Xavier Dolan. C’est vendredi matin, il pleut sur Bruxelles après une semaine à croire que l’été s’est installé sur l’Europe, précoce, déréglé — mais non : l’hiver est revenu. Le cinéaste est interviewé à la veille de la sortie de son nouveau film, Ma vie avec John F. Donovan (au cinéma le 13 mars 2019). Kit Harington y interprète un acteur de série télévisée à succès qui cherche sa voie entre sa carrière et sa vie intime, notamment son homosexualité. Dolan insiste sur le fait que le film se déroule en 2006. Il pose la question, que chacun peut entendre : est-ce que les choses ont changé en un peu plus de dix ans ?

Alors que le moment radiophonique touche à sa fin, que l’on en est aux remerciements de circonstance, de part et d’autre, Léa Salamé lance un enjoué : Il est amoureux ! À Ali Baddou. À l’endroit de Xavier Dolan. Le présentateur de l’émission, piqué au vif, répond du tac au tac : De vous, Léa. Réduisant à néant l’échange auquel l’auditeur vient d’assister. Confirmant ce que le réalisateur québécois insinue dans son film, et depuis près d’une heure dans son discours : que rien ne change.

On aimerait que le présentateur ait répondu : Oui, et alors… ?

On aimerait que le présentateur ait été ému, qu’il bredouille. On aimerait qu’il ait perdu un peu de sa superbe, qu’il se soit mis en danger — parce qu’il y a un danger, oui, en 2019, à révéler ce que l’on est. Dans les rues, et pas seulement de Paris, les insultes homophobes se multiplient. Les coups pleuvent sur les couples de garçons et de filles, la nuit. Les nez sont brisés, les yeux pochés. Pas besoin de flashball pour perdre un œil, pas besoin de flics pour avoir un membre brisé : une part active de la population, pas forcément réactionnaire, plutôt conne, peut-être perdue — on peut lui trouver des excuses, encore et encore — se charge de faire le ménage, dans ce qui la dérange.

On lit : « Plus jamais ça » après la profanation de cimetières juifs.

On se rappelle le nombre de fois où le slogan indigné s’est incarné. On déplore qu’année après année, les slogans ne servent à rien — ni les hommes qui les brandissent. Plus encore, on s’insurge parce que ceux qui sont au pouvoir laissent faire. Ceux et celles qui sont au pouvoir, n’oublions personne — amitiés à l’Académie Française.

Léa Salamé reprend, ne se dégonfle pas, elle essaie malgré tout. Elle dément : Non (incisif, au présentateur). Elle insiste : (amoureux) De vous ! À Dolan — on imagine leur échange de regards, et peut-être la gêne qui s’est invitée à leur table, soudain. On se demande s’ils ont perçu, l’un et l’autre, et possiblement Ali Baddou lui-même, comme je le perçois ce matin pluvieux devant ma tasse de café qui refroidit, l’énorme ratage de cette fin d’interview.

Un auditeur, Lionel, a posé la question de la maturité du jeune réalisateur (Xavier Dolan aura 30 ans le 20 mars prochain). Ce n’est pas une question : l’auditeur s’étonne. Il explique qu’il lui aura fallu des années, à lui, pour comprendre ce que le Québécois semble avoir saisi très tôt, et qu’il porte dans son cinéma.

On pense au rapport à la mère — Mommy, J’ai tué ma mère.
On pense au transgenre — Laurence anyways.
On pense aux amours — Imaginaires, chez Dolan.
On pense au(x) monstre(s) — Tom à la ferme, Juste la fin du monde.

Kit Harington, Games of Thrones

Game of Thrones clôt sa saga le mois prochain (premier épisode le 14 avril, sur HBO), avec une accroche de circonstance. « Winter has come », l’hiver est arrivé. Une ultime saison qui a mis du temps à éclore et que les fans du monde entier attendent avec une impatience difficilement contenue (moi-même, je trépigne…). Kit Harington en est la figure de proue. Ses boucles noires, la naïveté de son regard qui durcit au fil des épisodes. La force de son Destin et sa longévité exceptionnelle — il faut dire qu’il est bien entouré et que la Mort n’a qu’à bien se tenir. La plastique impeccable de ses fesses, dans le dernier épisode en date, le huitième de la saison 7, que tout spectateur sensible à une chute de reins masculine n’aura pas manqué de remarquer.
Qu’est-ce que cela fait de moi, de poser mes yeux sur le cul rebondi d’un acteur ?
Qu’est-ce que cela fait de lui, de l’offrir à la face du monde ?
Qu’est-ce que ça peut vous foutre, vous qui pétez le nez des mecs comme moi ?
Qu’est-ce que ça fait à Ali Baddou, à Léa Salamé, à Xavier Dolan… ?

Peut-être que Baddou n’est pas du tout amoureux de Dolan. Que Salamé s’est laissé emporter. Peut-être que Baddou est véritablement amoureux de Salamé, que ce moment radiophonique est une vraie déclaration romantique. Peut-être que j’ai tort d’interpréter les signes du quotidien à travers le prisme rétréci d’une chaîne de radio comme France Inter. Que tout cela n’a au fond pas beaucoup d’importance. Qu’il faut retenir : la prestation de Xavier Dolan, cinéaste québécois presque trentenaire, et son nouveau film qui sortira en France dans quelques jours. Et les louanges, une fois encore largement méritées, pour un réalisateur qui ne transige pas, lui, avec ses convictions.
Peut-être que je suis trop sensible, après tout.
Ou que je suis amoureux de Kit Harington.