On connaît la chanson : d’Enzo Cormann à Yves Charnet (Festival « Enjeux contemporains 12 »)

Yves Charnet

Quel est l’air de l’art dans une phrase ? Quel souffle la chanson ou la musique font-elles passer dans la littérature ? Qu’est-ce que la chanson populaire ou l’art lyrique donnent à l’écriture ? On voudrait dire qu’on connaît la chanson mais rien n’est moins vrai sans doute que cette affirmation tant précisément la littérature est ce qui voudrait trouver l’expressivité nue d’un air, d’une manière de se transmettre à l’autre sans barrière, dans le pur geste d’un lien neuf et inédit. Car le contemporain puise parfois, en se frottant à la chanson, la science des cœurs unanimes à l’écouter. Une manière d’expression qui réduit les organes et laisse le cœur dans la bouche même – comme une fulgurance rhétorique et narrative.

C’est à la lumière de ces quelques questions qu’Yves Charnet et Thomas Giraud vont inaugurer les échanges de ce vendredi matin, au cœur de cette 12e édition des Enjeux. A commencer par Yves Charnet qui livre un lyrisme nu, toujours aux bords des lèvres pour venir dire ce qui, dans une filiation, dit un sentiment que la littérature n’épuise pas. Dans Son regard aux lèvres rouges, récemment paru, s’opère dès le titre l’hypallage rêvé de l’écriture, ce qu’elle admire tant dans la chanson populaire : cette manière de montrer comment les mots peuvent venir dire l’autre, peuvent venir embrasser tout en regardant, un moment nu où la chanson populaire trouve une science inédite des organes qui trouve une issue à la solitude des cœurs. Chez Charnet, le cœur veut monter sur scène non pour livrer une autofiction narcissique mais, au contraire, pour trouver l’instant où à peine la lumière éteinte le cœur devient la simplicité rêvée du rapport à l’autre. C’est porté par ce même amour de la chanson que s’avance dans ce dialogue Thomas Giraud dont La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank est l’évocation crépusculaire d’un chanteur folk bien désapparu à chacun, un homme dont le nom traîne comme l’oubli d’un nom et dont les chansons, rassemblées dans un seul album, constituent la délicate mélodie d’un monde qui cherche ses mots dans les mots mêmes.

Thomas Giraud

Le deuxième moment de cette riche matinée conduit à présent à interroger Thomas Sandoz et Alexandre Plank pour qui écrire relève de la mélodie intrinsèque à la voix. Thomas Sandoz se donne ainsi comme un écrivain qui n’est pas qu’écrivain. Son verbe le porte vers d’autres domaines artistiques pour revenir nourrir ses romans. L’écrivain devient ainsi parolier, porté par le souci d’un mot qui doit trouver la mélodie, la phrase mélodique à laquelle il s’agit d’adhérer. Du roman au théâtre en passant par la chanson, seule la Voix chez Sandoz devient le centre d’attraction de tout écriture. Et c’est aussi la voix, mais par la radio cette fois-ci, qui porte le travail d’Alexandre Plank. Durablement influencé par les Hörspiel, il offre un grand nombre de créations radiophoniques dans lesquelles, de Fiction Pop à Radiodrama, la voix devient la puissance plastique même de ce qui dit pour donner à voir.

Enfin, le troisième et dernier échange de cette matinée permet de réunir Enzo Cormann et Jacques Rebotier. C’est encore la musique qui réunit et s’exprime ici au plus vif d’un verbe en quête de dicible, à commencer par Enzo Cormann. L’homme n’est pas uniquement dramaturge. Il participe également comme il le dira à une équipée jazzpoétique avec le saxophoniste Jean-Marc Padovani, avec lequel il forme le collectif « La Grande Ritournelle », qui a fait paraître l’album Films noirs. Cette aventure musicale nourrit en retour, comme sa musique se nourrit du théâtre, son écriture, qu’elle soit effectivement dramatique ou romanesque comme le récit Vita Nova Jazz.

Enzo Cormann

Nul doute que le dialogue sera nourri avec Jacques Rebotier qui vient semblablement même si d’une autre façon nourrir comme Cormann son théâtre de musique. Rebotier est peut-être l’homme qui porte en soi le théâtre instrumental, un opéra sans opératique, une mélodie nue jouée par des ensembles musicaux où la note devient l’action et l’air l’atmosphère qui vient dire les personnages. Avec sa compagnie VaQue, il propose un théâtre qui trouve dans la performance les moyens vocaux de tenir la scène et dire le monde.

Vendredi 25 janvier, matin
Théâtre du Vieux-Colombier, 21, rue du Vieux Colombier 75005
9h30-10h15 : Yves Charnet, Thomas Giraud avec Dominique Rabaté
10h15-11h00 : Thomas Sandoz, Alexndre Plank avec Elodie Karakl
11h15-12h00 : Enzo Cormann, Jacques Rebotier avec David Christoffel