Pour saluer Defoe

Quand Daniel Defoe publia en 1719 « La Vie et les étranges et surprenantes Aventures de Robinson de York, marin », il se doutait peu que son roman connaîtrait une postérité extraordinaire, qu’il serait lu par d’innombrables enfants sur le conseil de Jean-Jacques Rousseau et, plus que tout, qu’il nous resterait comme l’œuvre d’un grand fondateur du roman occidental, venant certes un siècle après Cervantès et son Don Quichotte mais tout aussi important que celui-ci.
C’est que, là où Cervantès est un réaliste de la satire burlesque, Defoe l’est d’une bien autre veine : un réaliste sérieux et méthodique, se vouant sur l’île de Robinson à tout un apprentissage patient et typiquement bourgeois. Et c’est un peu comme si ce tenant des églises réformées qu’était Defoe — il rejetait l’anglicanisme — annonçait, deux siècles avant Max Weber, la théorie du salut obtenu chez les Luthériens par un labeur tout capitaliste.

Dans peu de jours, Robinson Crusoé sera donc tricentenaire. Defoe fut long avant de sortir sa fiction de l’anonymat, préférant en laisser la paternité à son héros, qui rapportait dans son log-book les expériences conduites dans l’île inhabitée où il séjourna pendant les 28 années succédant à son naufrage. Le patient héros donna ainsi naissance à une autobiographie toute confessionnelle parce que partagée entre aventures et pratique régulière de la Bible. Cela n’en restait pas moins une fiction et une fiction qui allait connaître une postérité fabuleuse.

La bibliothèque de la Pléiade a tenu à célébrer ce tricentenaire en rééditant ce grand roman fondateur alors qu’il était déjà à son catalogue depuis 1959 avec l’édition de Francis Ledoux. Si la traduction en demeure celle de Petrus Borel, l’éditeur est cette fois Baudouin Millet, responsable à la fois d’une préface substantielle et d’une édition critique riche de notes bien informées. Ce nouveau volume nous parvient dans la collection sous un joli coffret coloré de violet et orné d’une gravure de Dumoulin où l’on reconnaît le marin d’York assis dans sa pirogue et guidant, sous son parasol, son embarcation à la rame tout en observant un coin montagneux de son île. Le héros, qui ne savait pas nager, est déjà là tout entier.

Mais plongeons dans le volume. La nouvelle édition se recommande par trois choix heureux : c’est d’abord que Robinson Crusoé est sorti de l’œuvre romanesque de Defoe (qui comprend par exemple Moll Flanders et d’autres titres) ; c’est ensuite que la première partie majoritairement insulaire est suivie cette fois d’une seconde publiée après le succès de la première et qui narre les voyages à tonalité picaresque de Robinson et Vendredi, circulant en Chine, en Russie et ailleurs. Et on les voit même rencontrer en fin de parcours le « chevalier à la triste figure » ; c’est enfin et surtout que la présente édition est abondamment et délicieusement illustrée, en particulier par les 150 gravures que l’artiste suisse F.A.L. Dumoulin donna au début du XIXe siècle en forme d’édition faite d’illustrations légendées couvrant tout le roman. Ces charmantes gravures sont ici dispersées dans le texte à hauteur des épisodes représentés, — les légendes étant regroupées dans un appendice de la présente édition. Par ailleurs, un choix groupé d’images retrace l’illustration du Robinson à différentes époques, depuis le frontispice de l’originale jusqu’aux beaux tableaux dus à l’Américain N. C. Wyeth datant de la reprise américaine du roman de 1920.

Au terme de sa belle Préface, Baudouin Millet rappelle la grande tradition des robinsonnades, mais il s’arrête en particulier à trois réécritures interprétatives du génial roman parues au XXe-XXIe siècle. Celles-ci tournent autour des questions que pose le personnage de Vendredi relativement à l’esclavage et au colonialisme mais touchent aussi bien à la sexualité du héros.
Se voient ainsi convoqués Michel Tournier (Vendredi ou les Limbes du Pacifique, 1967), J.M. Coetzee (Foe, 1986) et Patrick Chamoiseau (L’Empreinte à Crusoé, 2012), se nouant ainsi tout un débat autour de ce qu’est devenu le grand mythe.
À ce débat, puis-je ajouter mon grain de sel (marin) en citant simplement un passage du roman. Nous approchons de la fin du séjour et Crusoé considère les siens devenus trois désormais : Vendredi converti à la Réforme, son père et un Espagnol récemment recueilli. Et le héros d’oser ce bilan : « J’étais souverain seigneur et législateur ; tous me devaient la vie et tous étaient prêts à mourir pour moi si besoin était. Chose surtout remarquable ! je n’avais que trois sujets et ils étaient de trois religions différentes : mon homme Vendredi était protestant, son père était idolâtre et cannibale et l’Espagnol était papiste. Toutefois, soit dit en passant, j’accordai la liberté de conscience dans toute l’étendue de mes États. » (p. 309)

Il ne vous reste dès lors, cher Lecteur, qu’une chose à faire : lire ou relire le merveilleux Robinson, quitte à en faire, avec le bon Helvète que fut F.A.L. Dumoulin, une véritable bande dessinée.

Defoe, Robinson Crusoé, édité par B. Millet, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », novembre 2018, 1040 p., 209 illustrations, 47 € (prix de lancement)