Presque un rêve : Lettre ouverte à Pierre Lepère

Pierre Lepère

Depuis ma prime errance, je n’ai cessé de m’inventer frères, sœurs, pères et mères de substitution. Je me suis fourvoyé, jusqu’à me rendre compte que je pouvais être à moi-même, gamin des rues devenu presque aussi grand que le plus grand de mes frères aujourd’hui dispersé par-dessus la grève des adieux sans retour, un parent, un guide, un chemin.

Je me souviens de cette insomnuit. Tu avais déjà lu et encensé quelques-unes de mes publications facebookiennes. Je t’ai fait décrypter ce triptyque hallucinatoire en alexandrins, complètement foutraque, lui-même inspiré d’un triptyque de Bosch, « Le Jugement dernier ». Alors tu m’as demandé d’où je sortais. Martelé du dedans par ton cœur-citadelle, j’ai murmuré très fort : « Peut-être pas du même ventre, assurément du même néant. » Et j’ai découvert l’homme derrière le sempiternel-insomniaque-increvable écrivain. Car tu n’es pas Poète, mon Pierre, tu es Poème, et tes romans les plus puissants, dont « Marat ne dort jamais » (lui non plus), portent la marque d’un lyrisme à fleur de mots, tantôt fulgurant, tantôt spleenétique et poignant. Car tu n’es pas Poète, mon Pierre, tu es Amour, dans tes abandons, tes épanchements, tes hardiesses et tes débordements. Non pas un homme de trop, à la Tourgueniev, mais un homme du trop, de l’excès. En cela il est bien possible que nous soyons nés sous la même étoile, jusqu’à l’aveuglement scintillante et rouge de non-humaine hémoglobine.

J’ai suivi, dans l’ombre, dans ton ombre, toi qui affectionnes tant Desnos, ton entreprise un peu folle et narcissique pour le simple passant virtuel, mais diablement touchante et salvatrice pour celui qui, comme toi, est possédé par les mots et leur puissance évocatrice : écrire chaque jour un poème. Voilà qui est fait, mon Pierre. « Presque un rêve » aura bientôt assez d’épaisseur pour être lu, échangé, partagé, relu, biffé, corné, rangé dans un coin puis repris, par je ne sais quelle soirée trop obscure pour être envisagée sans cette lumière qui se répand dans les roulements sonores du compagnon de Verlaine et de Salabreuil.

Tu m’as fait le plus grand des honneurs en acceptant de me préfacer, avec cette chaleur et cette générosité qui te caractérisent, tout enthousiasmé de constater que non, décidément non, la jeune génération n’avait rien perdu de son avant-gardisme, et que l’on pouvait encore s’élancer de presque rien pour s’élever à hauteur d’auteur. Et lorsque j’ai préfacé ton Oiseleur, après moult péripéties, ce n’est pas l’oraison funèbre d’un chantre finissant que j’ai voulu coucher sur le papier, comme s’il s’agissait d’un linceul ou d’un drap d’hôpital, mais bel et bien l’hommage d’un jeune homme à son contemporain, le plus grand de ses contemporains, le plus cher à ses yeux, le plus sensible à sa fibre poétique.

Je me souviens de cette insomnuit. J’avais les paupières mi-closes. Presque un rêve. Nous avons dialogué, toi parmi les glaïeuls et les roses, moi juché sur un promontoire de deuil et d’idéal.

Les éternels dormeurs ne meurent jamais : ils passent d’un rêve à l’autre. Et s’ils meurent, du moins meurent-ils longtemps. Cette longue mort est la postérité.

Avec toute mon affection.
Hans