Winnie Mandela : les passions contradictoires

Winnie Mandela

Le 2 avril 2018, il y a huit mois, celle qui a déchaîné tant de passions, Winnie Mandela, décédait à 81 ans, à Johannesburg. Celle qui fut le soutien indéfectible de Nelson Mandela durant sa détention et une militante active et de premier plan de l’ANC avait défrayé la chronique avant et après 1990. Présente dans le film de 2013, Mandela, un long chemin vers la liberté, elle avait déjà été l’objet d’un documentaire de Danell Roodh, en 2011, Winnie Mandela. Yvonne Chaka Chaka lui avait dédié une chanson très populaire, en 1987 ; Bongani Ndodana-Breen, un opéra, Winnie, en 2011 ; le styliste, Sonwabile Ndamase créait, à son nom, une ligne de vêtements, car elle s’habillait « pour faire une déclaration » ; elle-même avait transformé la maison de Soweto où elle vécut sa courte vie commune avec Nelson Mandela en musée. L’universitaire et critique littéraire, Benaouda Lebdaï, lui consacre une biographie qui vient de paraître dans l’une des meilleures maisons d’édition algériennes, Casbah éditions, et sera prochainement éditée en France, Winnie Mandela – Le Mythe et la réalité.

La quatrième de couverture annonce sans ambiguïté le parti-pris du critique, en la qualifiant de « militante exceptionnelle » et en déclarant vouloir lui rendre justice : « l’objectif de la démarche est de souligner son combat personnel pour la justice et l’équité et de mettre en évidence la singularité d’une personnalité qui a intrigué et qui a donné lieu à des interprétations, souvent injustes et fallacieuses ». Le portrait réaliste qu’écrit Benaouda Lebdaï oscille entre éloge et objectivité, avec une forte propension à justifier, parfois coûte que coûte, Winnie Mandela. L’empathie est forte entre le critique et son sujet et fait un des grands intérêts de la lecture.

Les six chapitres qui le composent ont tous un objectif bien circonscrit. Les trois premiers retracent les étapes essentielles de cette vie ; les trois derniers sont de l’ordre interprétatif à partir de nombreux faits recensés et d’une importante documentation : l’engagement féministe de Winnie Mandela, la mesure du mythe quand on aborde le personnage et, enfin, plus inattendu, la comparaison avec une héroïne de la guerre d’indépendance algérienne, Djamila Bouhired.

Winnie Mandela à Brandfort, en Afrique du Sud, en 1977.

Les deux premiers chapitres sont particulièrement importants car ils posent le socle même de la future militante, la dégageant des appréciations courantes qui affirment que Winnie Madikizela ne sera une icône qu’en devenant Winnie Mandela. Elle n’aurait eu de conscience politique qu’en rencontrant le grand homme, refrain connu dans l’histoire de l’humanité. Racontant avec force détails enfance, adolescence et entrée dans l’âge adulte, en s’appuyant sur la documentation et son autobiographie, Une part de mon âme (1986), pour laquelle elle reçut le Prix des Nations Unies pour la Cause des Droits de l’Homme en décembre 1988, Benaouda Lebdaï nous familiarise avec ce parcours difficile où la ségrégation avec son lot d’humiliations, d’interdits et d’impasses rendait improbable, pour qui n’a pas un caractère bien trempé, la sortie de la misère : « Ceci contredit l’idée répandue qu’elle n’était devenue sensible à la misère des siens qu’après son mariage avec ce dernier et qu’elle n’a commencé à s’intéresser à la politique que grâce à son influence ».

Benaouda Lebdaï nous fait revivre la force de l’attirance que Nelson et Winnie eurent l’un pour l’autre, les réticences du père de Winnie qui comprend très vite dans quel chemin semé d’épines sa fille s’engage en épousant Mandela et l’obstination et le courage qui lui a fallu pour tenir le foyer familial – deux petites filles naissent, Zenani et Zindzi – à cause de la clandestinité où son mari plongea très vite après leur mariage.

C’est d’ailleurs cet éclairage que choisit Kateb Yacine dans sa pièce, « Un pas en avant, trois pas en arrière », dans le collectif Pour Nelson Mandela, en 1986. Kateb Yacine a souligné l’abnégation de Winnie, son engagement politique, en lui prêtant ces paroles : « Je suis séparée non seulement de mon mari, mais aussi de mes deux filles. Elles ont dû fréquenter tant d’écoles… Elles sont renvoyées dès qu’on découvre qui elles sont. Plus d’une fois, en rentrant de l’école, elles ont trouvé la maison fermée. Elles ont dû chercher dans les journaux pour voir si j’étais en prison. Et quand j’en sortais, j’étais sans travail. J’ai perdu tant d’emplois : dans un magasin de meubles, une teinturerie, une boutique de cordonnier. J’étais embauchée le lundi et renvoyée le vendredi. Un des patrons m’a dit : « Vous gardez cet emploi jusqu’à la fin de vos jours si vous acceptez de divorcer d’avec votre mari » C’est ce que la police lui a dit de me dire ».

Benaouda Lebdaï rappelle aussi les circonstances dans lesquelles ses carnets de prison lui ont été rendus. Elle y avait noté « les difficiles conditions de son incarcération et de celles de toutes les femmes noires ». Son avocat, David Soggot, avait remporté ces feuillets avec lui à Londres. Lorsqu’il décède, en 2010, son épouse les a retrouvés dans le grenier et a décidé de les rendre à Winnie Mandela. « J’avais peur. Peur des souvenirs qui restent confinés dans un repli du cerveau parce qu’ils se réfèrent à des événements trop douloureux pour qu’on ait envie de se les rappeler. Revenir là-dessus après plus de quarante ans a donc réveillé cette zone particulière du cerveau… J’étais effrayée à l’idée de ressusciter ces calamités, à l’idée de tourmenter mes enfants et moi-même, car avec du recul je ne peux m’empêcher de me demander : Qu’ai-je fait subir à mes enfants ?… Voilà la vérité ». Deux ans plus tard, elle se décide à les publier sous le titre : 491 Days, Prisoner number 1323/69 (traduit par Un cœur indompté…). Sa vente en Afrique du Sud fut exceptionnelle.

Il faut aussi attirer l’attention sur le sixième chapitre où un parallèle est proposé entre Winnie Mandela et Djamila Bouhired aux destins comparables si ce n’est identiques dans leur lutte contre l’apartheid pour l’une et la colonisation française pour l’autre, au sein de colonies de peuplement qui complexifient encore l’accès à l’indépendance pour les peuples dominés. Benaouda Lebdaï suit le parallèle terme en terme et montre bien combien ces symboles et ces icônes au moment d’une lutte particulièrement dure deviennent plus encombrants une fois la libération advenue. Parallèle passionnant qui incite à aller voir du côté des femmes militantes.

Coïncidence : le voyage en Algérie de Michèle Riot-Sarcey, dont l’historienne rend compte dans une Tribune de Libération, le 8 novembre 2018, « En Algérie, des révoltées de 1848 aux porteuses de valises » : « Les traces de la colonisation sont infinies et parfois à l’origine de surprenantes rencontres. Au cours d’un voyage universitaire où je présentais mes travaux sur la liberté – périple organisé par l’Institut français d’Alger – revenant d’Annaba (Hippone, Bône), me dirigeant sur Batna, ville dont le pénitencier militaire de Lambèse fut construit et occupé par les transportés de 1848, j’y ai rencontré, par un pur hasard, l’une des évadées de la prison de la Roquette en février 1961. Ses souvenirs étaient intacts. Elle me raconta, en me présentant sa fausse carte d’identité, comment le réseau de Denis Berger, (mon compagnon décédé en 2013, chargé par la résistance algérienne des évasions), lui avait fourni ses papiers et sa «planque» à Paris où elle trouva refuge avant sa mise en sécurité en Allemagne. Elles étaient six, dont trois Algériennes qui, dès la guerre terminée, furent contraintes de rentrer dans l’anonymat. Ces insurgées, ainsi que bon nombre de leurs congénères, résistant·e·s de l’intérieur, furent oublié·e·s, comme l’ont été les «héros» de la révolution de 1848, «transporté·e·s» après la répression de juin 1848 en Algérie et après le coup d’État de Napoléon III, en 1851 – tel fut le sort de la féministe socialiste Pauline Roland, «femme de 1848», qui protesta à nouveau contre ce nouvel ordre antirépublicain.. Étonnante résonance entre Batna et 1848 ».

On voit combien les recherches sur les femmes militantes, suivies sur tout leur parcours, peuvent enrichir la connaissance de l’histoire. A différentes reprises, dans sa biographie-portrait, B. Lebdaï cite Frantz Fanon. Si Winnie Mandela a lutté pour une autre Afrique du Sud qui ne s’est pas encore réalisée, on peut penser que les militantes algériennes, Djamila Bouhired et « l’évadée » de la Petite Roquette, rêvaient elle aussi de ce qu’il appelait de ses vœux : « Les rapports nouveaux, ce n’est pas le remplacement d’une barbarie par une autre barbarie, d’un écrasement de l’homme par un autre écrasement de l’homme. (…) Nous voulons une Algérie ouverte à tous, propice à tous les génies ».

A peine sortie de la lecture de la biographie de Winnie Mandela par Benaouda Lebdaï, j’ai pu voir le film écrit et réalisé par Nicolas Champeaux et Gilles Porte, Le procès contre Mandela et les autres, en salle depuis le 17 octobre. Nicolas Champeaux est déjà l’auteur de documentaires sur Mandela, en 2010 et 2013.

Cette fois, Nicolas Champeaux et Gilles Porte se sont appuyés sur l’enregistrement sonore de 256 heures du procès de 1963-1964, mais sans aucune image. Il a fallu récupérer ces enregistrements et pour l’image faire appel conjointement à quelques archives et aux dessins d’Oerd. L’animation est là mais ce qui domine est bien les voix de ce procès. Néanmoins cette animation est remarquable et les interventions du procureur rendues avec un humour féroce. Comme le déclare Nicolas Chapeaux, « les politiques de l’Apartheid, qui consistaient à séparer des gens en fonction de leur couleur de peau, se prêtent bien au dessin : du noir, du blanc, et un trait entre les deux, et Oerd a su s’en inspirer ».

Oerd, Le procès contre Mandela et les autres

Lorsque Nicolas Champeaux et Gilles Porte s’attaquent au projet, en 2016, il n’y a plus que trois survivants : Denis Goldberg, Ahmed Kathrada et Andrew Mlangeni (un Blanc, un Indien et un Noir…) ainsi que deux des avocats, Georges Bizos et Joël Joffe. Tous ont été interviewés. Les auteurs ont pu aussi faire parler des proches des accusés dont Winnie Mandela, toujours vivante alors. Parallèlement, un document d’archive la montre à la sortie du procès après que la sentence de la prison à vie soit tombée : jeune femme digne et droite, elle affirme au journaliste qui l’interroge que la lutte de l’ANC continuera ; alors que la vieille dame, espiègle et si expressive sur l’écran, dit qu’elle était à ce moment-là vidée de toutes ses forces ne réalisant pas encore ce qui venait d’être décidé. Quel sourire aussi quand elle évoque les nombreux meetings où levant le poing, elle criait, « Amandla ! » (le pouvoir) et auquel répondaient les voix des militants, « Ngawethu !» (pour le peuple) : cri de ralliement de tous ceux qui luttaient contre l’Apartheid.

D’autres témoignages expliquent et permettent de mesurer la brutalité du régime policier d’Afrique du Sud. Nicolas Champeaux conclut un entretien ainsi : « Nelson Mandela et les autres se sont engagés sur une route où leurs vies personnelles étaient secondaires par rapport à la cause qu’ils défendaient… Qu’aurions-nous fait à leur place ? Combien de Jean Moulin dans la France de 1940 ? ». Voilà un documentaire qu’il ne faut pas rater car il semble que le temps soit venu d’approcher de façon plus ouverte et complexe les faits, les hommes et les femmes de ce temps, au-delà de la stature imposante qu’est l’icône Nelson Mandela.

Benaouda Lebdaï, Winnie Mandela. Le mythe et la réalité, Alger, Casbah éditions, 2018, 157 p. — Lire ici notre entretien avec l’auteur

Nicolas Champeaux et Gilles Porte, Le procès contre Mandela et les autres, (Ufo distribution), France, 2018, 1h43.