Winnie Mandela, icône controversée : entretien avec Benouda Lebdaï

Winnie Mandela à Johannesburg, en Afrique du Sud, le 16 décembre 2017 (AFP)

Benaouda Lebdaï, professeur émérite de l’Université du Mans, spécialiste des littératures africaines coloniales et postcoloniales, a répondu à quelques-unes de nos questions à propos de Winnie Mandela, femme hors normes, icône et figure controversée, à l’occasion de la parution de son livre, Winnie Mandela. Le mythe et la réalité chez Casbah éditions.


La première question qui vient immédiatement à l’esprit est le pourquoi de ce livre. Vous intéressez-vous à Winnie Mandela depuis longtemps ? Si elle n’avait pas édité ses deux ouvrages,
Une part de mon âme, au Seuil en 1986 et Un cœur indompté. Carnets de prison et correspondances, chez Michel Lafon en 2014 (parution en Afrique du Sud, 2013), auriez-vous eu le même intérêt pour cette femme hors normes ?

Cet ouvrage sur Winnie Mandela est un projet qui remonte à loin en fait, en rapport avec mes séminaires sur les littératures sud-africaines et mes enseignements sur l’Histoire de l’Afrique. Mon intérêt pour les biographies et autobiographies dans le cadre des thématiques de mon Laboratoire de recherche le 3L.AM a contribué à ce que j’aille plus avant dans mes recherches sur Winnie Mandela. Dans ce sens, j’ai organisé trois colloques internationaux sur les biographies / autobiographies dont le premier eut lieu à l’université de Farmington, aux États-Unis. Tout un travail théorique s’est ainsi consolidé. Dans ce cadre, j’ai publié trois articles sur Winnie Mandela dont un en Suède. L’ouvrage Part of Soul Went with Him (Une part de mon âme) me fut offert par une famille noire à Soweto lors de mon séjour à Johannesburg en 2000 et cette autobiographie m’a ouvert une autre perspective sur l’Histoire de l’Afrique du Sud et ainsi ma volonté et mon désir de proposer une autre vision de cette femme hors normes se sont confirmés.

En quelle langue Winnie Mandela écrivait-elle ? Écrit-elle seule ou a-t-elle des co-rédacteurs ? S’est-elle exprimée, en tant que Sud-Africaine, sur l’afrikaans ?

Winnie Mandela s’est toujours exprimée en anglais puisque c’était sa langue d’expression dans sa famille, à l’école … une langue quasiment maternelle d’autant plus que ses parents étaient enseignants en anglais sous le régime de l’apartheid. Son autre langue maternelle était le Xhosa, la langue de sa tribu qui est celle de Nelson Mandela aussi. Les Noirs sud-africains étaient pratiquement tous bilingues. Winnie Mandela était une militante et non une écrivaine et donc son premier ouvrage Une part de mon âme fut initié par son amie militante anti-apartheid Mary Benson qui l’a persuadée de se raconter et cet ouvrage fut fait à partir d’un enregistrement. Concernant la langue Afrikaans qui fait partie aujourd’hui des onze langues nationales, Winnie Mandela la comprenait pour des besoins de communication. Elle avait soutenu les élèves de Soweto qui avaient refusé cette langue comme langue d’enseignement durant l’apartheid, préférant l’anglais qui leur permettait plus d’ouverture. Suite à ce refus, il y eu le massacre de Sharpeville et de Soweto ….

La très belle couverture de votre ouvrage reproduit une photo connue. Je voudrais la mettre en parallèle avec une autre, plus récente. Pouvez-vous nous commenter ces deux photos ?

Je dois dire que la couverture fut conçue par Casbah Editions avec mon accord bien entendu. Les deux photos démontrent la continuité dans la lutte contre l’apartheid de la part de Winnie Mandela et la poursuite du combat pour l’égalité entre tous les membres de la société sud-africaine ; les deux photos soulignent les convictions politiques et idéologiques de Winnie Mandela dans le sens où elle n’ont jamais changé car elle fut toujours fidèle aux idéaux exprimés par son père, fidèle à ses premières réactions contre le système apartheid, fidèle à ses engagements dans la défense des femmes des townships.

Le portrait que vous construisez est un portrait qui veut rendre justice à Winnie Mandela. Quels ont été, pour vous, les faits les plus délicats à présenter : les malversations financières, les actes de violence qu’elle aurait favorisés, l’infidélité conjugale, sa comparution devant la commission Vérité et Réconciliation ?

Question difficile. Elle n’a jamais favorisé de violence si ce n’est celle contre le système de l’apartheid. Néanmoins, il me semble que le plus difficile pour elle, c’est la mort du jeune Stompeï. J’explique le contexte historique dans mon ouvrage. Elle fut acquittée lors du procès concernant la mort de Stompeï, le garde du corps qui a porté le coup fatal a reconnu sa seule responsabilité et il purge sa peine en prison. Ce jeune Stompeï était un espion pour la police apartheid et Winnie Mandela a toujours soutenu qu’elle n’a jamais donné d’ordre et malgré cela elle a demandé pardon à la mère du jeune Stompeï lors de la Commission Vérité et Réconciliation. Ce sont des faits. Néanmoins, ma conviction est que cette tragédie fut très dure pour Winnie Mandela dont la lutte de toute une vie fut la liberté de tous les Noirs sud-africains.

On comprend, en vous lisant – et la couverture du livre le suggère avec le visage de Nelson Mandela dessiné en arrière-fond derrière la jeune rebelle – que Winnie Mandela a été victime, comme d’autres, de ne s’être pas contentée d’être dans l’ombre du grand homme. Que pouvez-vous nous dire de cette impression de lecture ?

C’est précisément le fil rouge de mon ouvrage et donc le cœur de mon argumentation. Victime ? Je ne le pense pas mais victime d’avoir affirmé ses propres idées certainement. L’amour entre Winnie Mandela et Nelson Mandela est réel, vrai ; d’ailleurs il est mort dans ses bras alors qu’ils étaient divorcés. C’est la marche de l’histoire qui a fait d’elle ce qu’elle est devenue. Il ne faut pas oublier qu’elle fut en Afrique du Sud la seule représentante de l’ANC et la seule qui a milité à l’intérieur des townships durant 27 ans quand les autres chefs de l’ANC étaient soit en prison, soit en exil. Elle a maintenu le nom Mandela présent dans le champ politique.

Winnie Mandela s’est exprimée sur l’absence de changement réel dans le pays post-apartheid. Vous citez un article d’elle, « La corruption est le maillon faible de l’ANC » dans Jeune Afrique, le 16 septembre 2017, où elle déclare : « Très peu de gens ont réellement profité de la libération de ce pays : 53 % des jeunes sont au chômage, un tiers de la population vit au niveau ou au-dessous du seuil de pauvreté. (…) La réconciliation n’a été qu’une façade (…) Je vis à Soweto, un township créé par le régime d’apartheid pour parquer les Noirs. Un quart de siècle après l’abolition de l’apartheid, il n’y a toujours pas un seul Blanc à Soweto. (…) Où est le changement ? » De tels propos ont-ils été retenus à charge contre elle ? Par qui ? N’y avait-il pas une contradiction avec sa manière de vivre alors ?

C’est tout le problème de la perception de Winnie Mandela. Elle n’a jamais voulu quitter sa maison à Soweto et elle est décédée à Soweto. Ses dénonciations sont basées sur une réalité sociale qui est triste pour des milliers de Noirs sud-africains et de leurs enfants ensuite et qui n’ont vu aucun changement dans leur vie à la fin de l’apartheid. Force est de constater qu’elle n’a jamais ménagé les gouvernements post-apartheid, y compris lorsque Nelson Mandela était au pouvoir en tant que Premier Président noir en Afrique du Sud. D’ailleurs, elle n’est pas la seule, Nadine Gordimer dénonçait une telle situation aussi. Ce n’est pas un hasard si les sud-africains des Townships la déclarèrent Mère de la Nation. Nelson Mandela avait choisi une autre ligne économique basée sur le libéralisme et le capitalisme. Donc les forces économiques libérales étaient sur une autre perspective que la sienne, d’où cette volonté de lui nuire.

Vous écrivez dans votre introduction : « L’objectif de cette biographie de Winnie Mandela est de démontrer que la vie de ce personnage historique fut exceptionnelle car elle relève des grands mythes sud-africains et des tragédies grecques ». Je voudrais revenir justement sur les deux figures légendaires que vous convoquez. D’abord Quesalid, pouvez-vous nous éclairer ?

Winnie Mandela fut comparée à diverses déesses grecques et africaines. La référence à Quesalid, repris dans les écrits de Levi-Strauss est intéressante car elle montre comment on peut être submergé par le pouvoir, et Winnie Mandela, de par la force de sa personnalité et de par les diverses fonctions qu’elle a occupées, peut être comparée à Quesalid car elle avait tous les pouvoirs et elle a intégré cette psychologie du chef, avec ces côtés positifs et ses aspects négatifs. Et donc c’est dans cette perspective qu’il faut aborder le personnage historique qu’est Winnie Mandela. La référence à Quesalid n’est pas là pour disculper mais pour comprendre l’état d’esprit dans lequel elle s’est retrouvée.

Ensuite, Pénélope. Pour ma part, faire de Winnie Mandela une Pénélope est un non-sens. Le dictionnaire usuel nous parle de « modèle de constance ». La constance est-elle seulement sexuelle ? N’y a-t-il pas confusion entre fidélité et sexualité ? N’y a-t-il pas une autre fidélité que Winnie Mandela a parfaitement illustrée, me semble-t-il ?
Vous citez la traduction d’un des cris de Winnie dans le roman de Njabulo Ndebele : « Où étais-tu Nelson, quand je te désirais ? »
Je pense aussi à l’essai salutaire et décapant d’Annie Leclerc en 2001, Toi, Pénélope qui posait la question « Pénélope a-t-elle attendu tout ce temps ? » On peut penser aussi au succès qu’eut le spectacle Arrête de pleurer Pénélope en 2008.

Je reprends en effet l’idée du mythe de Pénélope à Njabulo Ndebele dans son superbe roman sur Winnie Mandela. Je suis d’accord avec vous. Winnie Mandela a été fidèle à Nelson Mandela sur le plan politique et sur le plan du militantisme et par rapport à la lutte contre l’apartheid aux dépens de sa vie de famille. Le mythe de Pénélope est repris dans le sens de l’attente et dans le sens d’une fidélité à toute épreuve malgré les sollicitations des hommes qui l’entouraient.

Vous vous référez au roman de Njabulo Ndebele, The Cry of Winnie Mandela, publié pour la première fois en 2004 et non encore traduit en France. Pourquoi y faire référence ? Est-ce parce que, comme l’affirme la présentation du roman : « This is one of the best books about women’s sacrifices and contributions to the struggle against apartheid » (c’est l’un des plus grands livres sur des femmes contribuant à la lutte contre l’apartheid jusqu’au sacrifice).

Justement, ce roman de Njabulo Ndebele qui est membre influent de l’ANC fut écrit dans la même perspective que la mienne. J’avais commencé la rédaction de mon ouvrage lorsque je l’ai découvert et Njabulo Ndebele de l’ANC m’a conforté dans l’argument de base de ma biographie de Winnie Mandela et c’est comme cela que je l’ai intégré dans le chapitre sur les mythes et sur les représentations de Winnie Mandela dans les textes littéraires.

Un documentaire en deux épisodes est consacré à Winnie Mandela (2017), sous le titre Winnie Mandela – Sainte ou criminelle ?. Il fait intervenir plusieurs personnes qui analysent la personnalité complexe de Winnie et l’inspiration qu’elle est aujourd’hui pour des artistes et des créateurs. En suivant ce documentaire, on glane des qualifiants contradictoires, selon les personnes et les séquences temporelles : criminelle, infidèle, d’humeur combative, rigide, corrompue, revendiquant des droits que lui a donné sa lutte contre l’apartheid, pour finir par « icône controversée ». En conclusion, pouvez-vous nous dire ce qu’est, pour vous, Winnie Mandela ?

Winnie Mandela est un personnage incontournable de l’Histoire de l’Afrique du Sud. Sa forte personnalité fait d’elle une femme hors norme dans le sens où elle a démontré tout au long de sa vie qu’elle était avant tout humaine, sans filtre tout en étant une stratège politique. Ses zones d’ombre furent amplifiées par ses détracteurs, repris par les médias sans vérification aucune, et c’est ce qui donne sens à mon ouvrage Winnie Mandela le mythe et la réalité. Le documentaire auquel vous faites référence est sorti au moment où mon manuscrit était chez l’éditeur, et ce documentaire que j’ai vu m’a convaincu que j’allais dans le bon sens. Ce n’est pas une réhabilitation car le jour de ses obsèques les autorités et le peuple sud-africain noir ainsi que les Blancs qui ont une vision plus égalitaire des richesses en Afrique du Sud, ont reconnu son combat et la justesse de sa lutte. Mon grand regret est qu’elle n’ait pas lu cette biographie car elle savait que je l’écrivais. En première page de mon ouvrage j’ai inclus la dédicace qu’elle m’a faite quand elle m’avait envoyé une copie de Un cœur indompté – Carnets de prison et correspondances, la version en anglais dès sa sortie en 2013.

Benaouda Lebdaï, Winnie Mandela. Le mythe et la réalité, Alger, Casbah éditions, 2018, 157 p. — Lire ici la critique du livre