« Ça clique et ça like et ça clique et ça like et ça scrolle et ça buzz et ça clique et ça like de partout » : Marina Skalova, Exploration du flux

Marina Skalova © Sophie Kandaouroff

« Ce sont des mots, des images. Un afflux d’images.  Ce mot d’abord. Afflux. Flux humains, flux financiers, flux migratoires. Flux comme fleuve, fluvial, to flow, avoir un bon flow. Flux, ce mot avec un x. »
C’est ainsi que Marina Skalova commence l’exploration du terme figurant dans le titre de son livre court et dense, paru au Seuil en avril 2018.
Ce petit livre m’a accompagné par bouts épars depuis avril, et même avant par les extraits parus dans libr-critique et sur remue.net. Je pourrais même dire en creux depuis que j’ai découvert la poésie de Marina Skalova, jeune autrice germano-russe, écrivant en allemand et en français, et vivant à Genève. C’est un accompagnement nerveux comme son rythme d’écriture, cette vitesse à laquelle elle prélève nos gestes et regards quotidiens intégrés dans le scintillement des écrans et surfaces qui nous entourent, nous sollicitent et traversent.

Aussi, notre revue de presse sur les réseaux ressemble-t-elle à ce condensé que l’autrice fait précéder au passage cité, simplement introduit par une date, aussi précise qu’interchangeable. Ce 15 septembre 2015 pourrait aussi bien être le 27 octobre 2018 lorsque je commence à écrire ces lignes, à quelques chiffres près. Ce sont en effet les chiffres qui changent, chiffres de morts, de vivants, de survivants, de personnes déplacées, dans la mer, aux portes de l’Europe, dans les rues, de sommes transférés, aides, subventions, allocations accordées ou retirées, en baisse, en hausse, de transactions financières, stagnantes, croissante, en berne, et nous, devant nos écrans, recevant, ignorant, masquant, cliquant, likant, signant, et scrollant. C’est d’abord un tourbillon dans lequel l’autrice nous entraîne dès les premières pages, inversant et retournant les mots par lesquels nous tentons de nommer ce qui nous arrive, ce que nous recevons et rendons ensuite.

Comme le disait encore récemment Marie Cosnay, il faut revenir sur cette constante inversion discursive des positions qui font des victimes les responsables de leur destin, qui humilient les morts une deuxième fois après que nous les avions laissés mourir en Méditerranée. Peut-on parler sans gêne de « flux », de « vague migratoire », voire d’« inondation », de « canalisation bouchée » ou « rompue », quand ce sont les migrants qui se noient réellement, ou dire, écrire que « des migrants ont pris la gare de Budapest d’assaut » ? Skalova cite ainsi la presse de l’époque pour nous expliquer patiemment ce que veut dire « prendre d’assaut », les images que cela évoque, les histoires, les sièges, les chars, les fusils. C’est cette lente détérioration du langage, qui est aussi bien sujet d’exposition que de déconstruction dans le livre. Les mots, les discours que nous reprenons inconsciemment aussi de ceux dont nous ne partageons pas les opinions.

Chaque terme du champ sémantique est ainsi inventorié, retourné, patiemment, ou remonté à son origine guerrière, le « déploiement » des forces, les « frontières » pour tenir un « front », qui même après la fin des guerres (là encore d’une illusion euro-centrée) et tous les traités de paix, le multilatéralisme, Schengen, Erasmus, etc. doivent demeurer. Il y a une différence entre l’un et l’autre, on ne les mélange pas, on additionne un plus un comme dans les mathématiques et non l’un plus l’autre. Skalova réduit au plus petit dénominateur commun le calcul qui devient du même coup un calcul politique.

Alors la nuit, Schengen et Erasmus commencent à se faire du mouron, ils se morfondent à grands coups d’insomnies et de sueurs froides, tandis qu’une petite voix leur susurre toujours les mêmes mots à l’oreille, terroristes, territoires, territoristes, terroristoires. Les mots se mélangent, ils s’accouplent, ils font l’amour comme on se remet à le faire dans les immeubles dont les alentours ont été touchés par le drame, d’abord dans le noir, un peu honteux, et puis finalement avec les rideaux ouverts, en plein jour, on se chuchote des histoires de terreur, de retour au terroir et de défense du territoire.

Le deuxième chapitre ouvre sur les attentats de Paris, l’éloignement du début n’est qu’apparent. Ce soir, nous étions sidérés de nous sentir projetés dans le quotidien de Damas, Bagdad, Beyrouth, de Gaza, Kaboul et d’autres innombrables lieux dans le monde, puis nous avions cédé très rapidement au désir de sécurité accrue quitte à perdre encore un peu plus les principes et valeurs qui sont au fondement de nos États-nations. Ces mêmes principes et valeurs que nos gouvernants ont cru emmurer dans une forteresse contre les présumés assauts des personnes. Or, s’ils viennent en Europe, ils le font aussi parce que chez eux ces mêmes valeurs sont le plus souvent bafouées. L’état d’urgence, l’angoisse, la « vague bleu marine » ont réussi conjointement à transformer le migrant en terroriste, ce qu’il était déjà potentiellement aux yeux de tous ceux qui voient dans l’étranger non seulement un inconnu, mais un danger. Les mots se mélangent, font l’amour, comme nous, sortent de nos bouches comme des bactéries, des virus pour affecter, contaminer d’autres bouches. L’image de la « vague bleu marine » inventée par Marine Le Pen, semble a priori « malvenue, parce qu’il y a plein de gens qui échouent sur les rivages après avoir été recouverts de vagues bleu marine. » Mais en fin de compte elle annonce aussi que si le FN arrive au pouvoir « plus aucune personne ne serait bienvenue […], et que tous ceux qui voudraient venir quand même seraient recouverts de vagues bleu marine. Alors, finalement, l’image, elle est peut-être plutôt bien trouvée. »

Le danger que nous avons cru enfermer dehors en construisant la forteresse Europe a fini par devenir un danger intérieur. Fidèlement à la métaphore des digues qui ont été érigées et qui finissent toujours par céder, la maladie jugée étrangère au corps protégé a proliféré à l’intérieur. Le front national (converti désormais en rassemblement) n’a rien inventé, mais utilise des stratégies discursives éprouvées depuis des siècles. Jusque dans le changement de son nom il témoigne du déplacement de l’action. La forteresse, grâce aux traités avec la Turquie et la Libye, entre autres, s’est déjà élargie sur les côtes africaines et celles du Bosphore, il faut désormais opérer à l’intérieur. Opérer au sens chirurgical du terme, Skalova suit la métaphore jusque dans nos corps :

On déclare la guerre parce que nos principes ont été attaqués, que nos principes sont rongés par des bactéries, que ces bactéries se sont propagées dans les cellules de prison, qui ont dégénéré en cellules islamistes, et que maintenant elles prolifèrent jusque dans les cellules les plus intimes de notre société, jusqu’à ronger la cellule familiale, jusque dans les gènes de ceux qui sont nés ici et qui sont maintenant gênés dans leurs déplacements, après avoir été gênés toute leur vie avec leur visage qui faisait tache sur les photos de classe.

Ainsi tous les termes explorés dans le livre se déplacent constamment, changent de couleur comme des caméléons et nous embarrassent jusqu’à ce que nous n’y comprenions plus rien. Or, les cartographies disponibles remettent bien les pendules à l’heure. Sauf que nous vivons en petit la même fracture dont la physique se débat depuis Einstein : il n’y a plus de lien évident entre micro et macro, tout semble séparé et suivre ses logiques propres.

En passant par toutes ces représentations, ces exagérations et leurs usages partiels rendant invisible leur portée physique, somatique, maladive et médicale, Marina Skalova, dans son Exploration du flux, réussit à nous pousser dans nos retranchements, à cerner nos comportements paradoxaux au quotidien, à travers les réseaux sociaux qui, pour diminuer le malaise dans l’interconnexion du banal et du tragique, nous offrent des émoticons supplémentaires, des banderoles, des couleurs à ajouter à nos profile-pics pour nous exprimer sur une échelle émotive « plus élargie » ou des hashtags #safe pour ne plus nous inquiéter du sort de nos « amis » comme Skalova le rapporte pour la nuit du 13 novembre 2015. Nous assistons à une opération à cœur ouvert, à partir de laquelle l’autrice décrit une situation irréversible. Même si la médecine nous a appris que la mort n’intervient plus avec l’arrêt du cœur mais dans l’extinction de l’activité cérébrale, nous devons nous faire du souci :

Tout doucement, le cœur de l’Europe s’arrête de battre. On ne s’en aperçoit pas tout de suite. Il y a beaucoup de cœurs en Europe. Ils ne battent pas à la même fréquence. C’est sûrement de fatigue, de désarroi peut-être aussi. C’est désespérant, d’avoir affaire à l’humanité.

C’est peut-être la raison pour laquelle le moi de l’écrivaine qui scande régulièrement en caractères italiques le récit se retrouve seul sur la fin du livre, préfère le blanc aux lettres de « colère atténuée, émoussée ». Skalova emploie le mot « abgestumpft » qui ne s’arrête pas au résultat, mais capte encore la progression. La pointe du « crayon » de l’écrivaine se trouve du même coup aussi « émoussée », mais elle pourrait continuer à produire des gros pâtés sur la page avant de s’effacer complètement, voire déchirer le papier. On ne peut pas dire que les consciences n’ont pas été éveillées, mais l’éveil ne dure qu’un moment, car comme toute sensation elles demandent du nouveau, des images fraîches. Celle du petit garçon mort sur la plage s’est depuis longtemps effacée, a été remplacée par d’autres, elles aussi évaporées dans les flux des timelines :

Les vagues coupent la parole elles privent du pouvoir de parler elles coupent le lien entre la parole et la pensée quand les vagues affluent je ne sais plus ce que je suis je ne sais plus ce que je pense les vagues c’est ça quelles sont c’est ça qu’elles font les vagues.

Ce moment de désespoir ne doit pourtant pas nous tromper sur l’énergie qui se dégage dans ce récit salutaire de Marina Skalova, captant toutes les contradictions que nous vivons, quand nous passons de l’empathie à la fatigue, et vice versa, dans cette opposition entre ceux qui ont le pouvoir, mais disent qu’ils ne peuvent rien faire et ceux qui se trouvent démunis, impuissants avec l’énergie de vouloir tout faire.

J’emprunte cette comparaison à Marie Cosnay qui a participé au dossier « Accueillir les étrangers » de la revue Vacarme : « On ressent parfois l’envie de témoigner parce que les situations auxquelles nous sommes confronté·es nous choquent et que l’on estime important de dire ce qui est en train de se produire. On veut dénoncer ce que l’on voit parce que cela nous semble intolérable. On essaie d’analyser parce que face à l’incompréhensible, on voudrait trouver du sens, et des moyens d’agir sur le réel ».

Témoigner, dire, dénoncer, analyser, trouver du sens et des moyens d’agir – juste avant de disparaître dans le blanc troué des pages que l’on n’arrive plus à remplir, car tout a été dit, répété, radoté…

• Marina Skalova, Exploration du flux, Seuil, avril 2018, 67 p., 12 € — Lire un extrait
• Vacarme 83, Accueillir les étrangers, 2018, 136 p., 12 €