Guyane saison 2 : alchimie de la vulgarité

La première saison de Guyane nous introduisait dans cette belle région, par le prisme exotique de l’univers des orpailleurs clandestins. La deuxième saison, diffusée sur Canal + depuis le 24 septembre, sombre.
Guyane saison 1 illustrait un conflit générationnel entre un vieux parrain du trafic d’or, Antoine Serra (Olivier Rabourdin), personnage de baroudeur solide et effrayant tout droit sorti des années 80, et un jeune loup, Vincent Ogier (Mathieu Spinosi), issu de l’école des mines de Paris. Ce dernier était poussé en Guyane pour son stage de fin d’études comme punition pour avoir vendu des réponses d’examens à ses camarades de classe, signant ainsi son premier acte de piraterie. Le jeune homme découvrait le monde de la recherche aurifère, et le scénario jouait ainsi d’une construction double, avec le personnage de Serra, caïd iconique déjà établi dans le paysage présenté, aguerri à ses lois et ses dangers, image d’un futur possible pour le second personnage qui, vierge comme le spectateur de cette aventure noire et or, permettait une identification forte et dévoilait au fil des 8 épisodes son parcours d’aventurier en devenir.

L’élève ne tarda pas à se rendre indispensable au maître et les deux hommes que rien ne rapprochaient furent réunis pour une entreprise des plus lucratives et des plus illégales. Cet univers impitoyable à mi-chemin entre le western et le film d’aventure était esquissé avec finesse, ajoutant à la maîtrise des codes des meilleures séries anglaises et américaines la vision d’auteur élégante du réalisateur Kim Chapiron, qui après 4 épisodes laissait la place à Philippe Triboit, puis à Fabien Nury pour l’épisode final — ce dernier étant le créateur de la série et par ailleurs auteur BD. Derrière un scénario et des dialogues subtils autour de l’extraction illégale de l’or en Guyane, la série illustrait les relations entre les chercheurs d’or et la gendarmerie guyanaise, entre collusion et confrontation, et les affrontements avec les gangs locaux. Elle exposait aussi les ravages écologiques de l’extraction au mercure, sans lourdeur et sans trahir l’essence du monde présenté.

La saison 1 avait pour thème prédominant la vieillesse, et Olivier Rabourdin et son acolyte Issaka Sawadogo (Louis dans la série) y incarnaient deux caïds fatigués par ce retour aux affaires après 10 ans d’absence, constamment en proie au doute et en alerte pour ne pas se voir devancer par le personnage de Mathieu Spinosi, nouveau visage du capitalisme sauvage, qui imposait son statut à coup de détournements de financements, de manœuvres de manager et de tours de chimie. L’intellect prenait peu à peu le pas sur la force. Les vieux hommes claudiquaient dans la forêt guyanaise, se trouvaient relégués au rang de seconds, comme dans cette scène signifiante du concours de chant de Pikolet, où l’oiseau de Louis âgé de dix ans perd son prestige de cantateur contre un oiseau plus jeune.

La forêt guyanaise apparaissait comme un territoire hostile, une terre à dompter. Un parallèle se dressait comme un mur entre la forêt et le village de St-Elias (village imaginaire qui fait référence à Saint-Élie), donnant parfois à cette expédition des allures de huis clos à ciel ouvert, d’univers distinct, de monde perdu ou dissimulé. La journée, un travail harassant et dangereux, le soir, un bordel pour flics et voyous ; la Guyane des orpailleurs se présentait à la fois comme un purgatoire et comme un récit de pirates contemporains. Le jeu des acteurs était convaincant et les personnages intéressants : Yvan Télémaque le bandit intraitable, le duo Rabourdin/Spinosi, les ennemis Sawadogo/Spinosi, les couples Suarez/Rabourdin et Spinosi/Bonfanti (Anita dans la série) fonctionnaient à merveille.

La deuxième saison, depuis le 24 septembre sur Canal +, change la donne : nouveaux réalisateurs, nouveaux scénaristes / dialoguistes, changement de paradigmes signifiants. Vincent Ogier et Antoine Serra se retrouvent dans une intrigue autour de Sarah Bernhardt, un gisement d’or primaire de légende qui serait la source de tous les gisements alluvionnaires exploités jusqu’ici par les trafiquants.

Comment exploiter cette ressource aux allures de caverne d’Ali Baba ? On passe d’un film de zones à un film de convoi, ce qui peut s’entendre, on reste dans une logique aventure/western, mais on perd malheureusement en route tout ce qui faisait de Guyane saison 1 une œuvre à la colonne vertébrale solide. Éclatée la construction établie autour de la forêt et du camp aurifère en opposition à la ville pour s’étaler vers une multiplicité de lieux, la route vers le Suriname pour écouler l’or, le fleuve des indiens Wayana, point de passage vers la mine, les villas luxueuses des trafiquants. Oubliée la rivalité inter-générationnelle, qui aurait dû être réexploitée intelligemment voire dépassée, au profit d’autres horizons conflictuels peu convaincants, comme une guerre de succession chez les trafiquants, ou une opposition vieux sage/jeune guerrier chez les indiens Wayana.

Guyane

La trame se disperse. Les facilités narratives s’enchaînent. Partout les fils de l’intrigue pendent tristement ; les arcs narratifs semblent faits de carton et déjà les premières pluies les voient s’affaisser. Chaque conflit proposé est transparent, souvent presque immédiatement résolu ou anticipable sans qu’il en résulte pour autant un plaisir pour le spectateur qui n’a pas eu le temps de se faire à l’idée des enjeux qu’il apportait, qui n’a pas eu le plaisir de le voir évoluer, s’épanouir et mourir, comme c’est le cas pour le personnage de Thiago (Cyan Luka), ex petit ami jaloux et camé d’Anita, qui va la faire chanter sur son passé de meurtrière pour obtenir l’or de son compagnon Vincent. Ses apparitions sont creuses (d’autant plus que le montage ne les met pas en valeur) et son personnage n’a aucun fond : un méchant monsieur parmi les méchants messieurs.

L’issue du conflit est évidente et sans saveur. L’estomac du spectateur, qui ne s’est donc pas noué, ne se dénouera pas. Ou encore avec la trame liée à Goldman (Kemso), personnage présenté comme imprévisible et violent (énième ersatz du Joker de Nolan ou du Moriarty de Moffat, etc.) qui semble reprendre une place laissée vacante par le personnage de Louis, soit un type costaud qui agace Vincent et lui met régulièrement des roustes. Les acteurs qui étaient très bons dans la première saison, malgré de nouvelles têtes prometteuses, bafouillent, ont un jeu mécanique, fruit d’une direction maladroite et de dialogues adolescents ; comment peut-on gâcher une pareille mine d’or ? On croirait à un nouveau cas du syndrome Braquo (Olivier Marchal, 2009) : quand le créateur de la série passe le témoin la flamme s’éteint. Bien qu’un visionnage complet de la saison soit nécessaire pour constater l’échec dans sa totalité, la scène d’introduction suffirait à se convaincre d’un malaise, tant le générique de la série arrive comme un coup de poignard, mettant en évidence le contraste choquant entre ce qui fut, une première saison remarquable, et ce qui est. Les dialogues souvent dignes d’un feuilleton n’ont plus de charme. D’épisode en épisode, les défauts se font moins affligeants, ou plutôt on s’y habitue – on sombre alors dans l’ennui.

Certains parlent des motifs écologiques (les Indiens entrent en guerre contre les trafiquants car leurs enfants qui jouent dans le fleuve tombent malades à cause du traitement de l’or au cyanure) comme s’il s’agissait d’un bon point, ils devraient revoir la saison 1 pour s’apercevoir que ces sujets étaient déjà traités à propos du mercure, et bien plus subtilement… Quand cette suite tente de prendre des latitudes, elle s’égare. Quand elle regarde en arrière et s’appuie sur la saison passée, n’hésitant pas à en reprendre des thèmes comme si la création était une recette de cuisine (Vincent et la drogue, la romance Vincent/Clara Quinteiro, la dispute Serra/Nathalie, les conflits de Vincent avec un plus grand que lui qui l’embête, etc.), elle s’abaisse. Rien ne mûrit.

On dit de certaines séries qu’il faut attendre une saison ou deux pour qu’elles prennent forme, ce qui est déjà un problème en soi, mais quand une série rétropédale, il y a un souci.

Je regarde donc Guyane saison 2 avec déception. Après la saison 1, nous pensions déjà ranger la série avec d’autres bijoux du genre, comme Le Bureau des légendes (Eric Rochant, 2015) qui s’était hissé au sommet, aux côtés de Kaamelott (2005), la série du magicien Alexandre Astier passé par tous les formats, de la brève d’entre-pubs au Graal de la série, le 50 min, et bientôt au cinéma pour une trilogie (Inch’Allah), ou de Platane (2011), série audacieuse d’Eric Judor inspirée du modèle The Office (de Ricky Gervais, prince du stand up)….

Mais voilà : il fallait sans doute être raccord avec ce complexe égotique-angoissé de l’audiovisuel français qui contamine la création depuis trop longtemps. Il fallait donner un deuxième cas au syndrome Braquo. Il fallait à l’issue d’une première saison brillante tout faire flamber. Finalement, peu importe à qui incombe la responsabilité de cette blague de mauvais goût. Il faut en premier lieu penser aux victimes. En première ligne, ce sont toujours les comédiens qui pâtissent d’un four. Certes, ils sont aussi les premiers à recevoir les lauriers, laissant les techniciens plus en retrait, dans l’ombre. C’est le jeu. Mais arriver à un tel niveau de technicité, d’invention, d’audace, et piétiner tout ça joyeusement, en entraînant avec soi toute une équipe qui souffre à l’écran, qui regarde la caméra sans que ce soit prévu par la mise en scène comme pour dire « Sortez-moi de là ! Je suis vivant ! », c’est trop cruel. Astier l’exprimait parfaitement dans son hommage à Pierre Mondy :

Puis ensuite viennent les spectateurs. Ô drame de l’attachement. Combien d’amours déçues.

Que s’est-il passé pour qu’une série aussi enthousiasmante sombre à ce point dans la médiocrité ? Il faudrait un vrai cahier des charges quand on change d’équipe de tournage qui ne se limite pas à quelques (très jolis par ailleurs) plans raccords, ou restituer un rythme qui dans l’humour comme dans l’action était une signature, ou ne pas changer d’auteur principal, ou ne pas faire de suite, ou quoi encore ? Il faudrait commencer à prendre la série au sérieux, parce qu’on ne concurrence pas les géants du genre avec des feuilletons bas-de-plafond. Il n’est pas encore arrivé le temps où nous pourrons relever la tête dans les discussions internationales sur l’audio-visuel. L’exception française est une épidémie zombifiante.

Guyane, saison 2, Canal +, depuis septembre 2018, 8×52 minutes. De Jérôme Cornuau, Julien Despaux et Olivier Panchot avec Olivier Rabourdin (Antoine Serra), Mathieu Spinosi (Vincent Ogier), Anne Suarez (Nathalie Berg), Flora Bonfanti (Anita), Marianne Denicourt (Viviane Muller).