Ils sont fous ces Gringos !

Franquin, Jijé et Morris en plein « brol », au milieu du désert, à des miles de leur Belgique natale… Quelle carabistouille ! Quelle aventure !

Gringos Locos, c’est l’histoire d’un mythe : le voyage abracadabrantesque de Franquin, Jijé, Morris, aux Etats-Unis en 1948, le récit de l’odyssée américaine de ces trois grands auteurs partis sur un coup de tête chercher fortune et gloire au pays de Walt Disney. Gringos Locos, c’est un hommage, une ode à la bande dessinée. Le scénariste Yann portait en lui ce projet depuis trente ans. Et il a failli ne pas aboutir. La polémique avait agité le monde de la BD en ce début d’année 2012 quand, après la publication de Gringos Locos dans le magazine Spirou, les héritiers de Maurice de Bevere, Joseph Gillain et André Franquin ont demandé un droit de réponse qui aurait pu conduire à la mise la mise au pilon des 35 000 albums déjà imprimés… Avec plusieurs mois de retard, Gringos Locos était enfin en librairie.

« Cela fait trente ans que j’y pense. Il me fallait trouver un complice pour le mener à bien, je l’ai trouvé en la personne d’Olivier Schwartz. J’aurais aimé que ce soit Franquin lui-même qui le dessine, mais ce n’aurait pas été une bonne idée à la réflexion car il l’aurait fait avec le graphisme qui était le sien à la fin de sa carrière ; ce qui n’aurait pas été dans le ton de l’album que je voulais faire. Il fallait un dessin qui ressemble à celui de Jijé, le dessin d’avant 1948, avant qu’il se rende aux Etats-Unis, rencontre Kurtzman et adopte un style beaucoup plus délié, plus souple. Comme Olivier Schwartz a ces références et d’autres influences comme Chaland par exemple, cela donne un album qui a le goût d’autrefois et qui est moderne à la fois dans le traitement, dans les ellipses, dans la stylisation ».

C’est la seconde collaboration pour Yann et Schwartz, ensemble ils avaient réalisé Le Groom vert-de-gris, une aventure de Spirou et Fantasio vue par… en 2009, hors série et hors normes pour une revisite de l’univers du héros emblématique de la maison Dupuis. Une nouvelle fois, le dessinateur a mis son talent au service d’un récit endiablé, provocateur et drôle sous lequel on sent poindre l’énorme tendresse portée par le scénariste à ses « personnages ». Il est très rare que les auteurs de BD soient ainsi mis en scène, qui plus est dans une histoire aux tenants bien réels. Car le voyage a eu lieu, avec un autre géant de la bande dessinée au bout du chemin, René Goscinny : « Gringos Locos, c’est la BD belge qui part à la rencontre des comics américains. Et qui reviendra avec dans ses bagages l’influence de la bd américaine, de Mad Magazine et Harvey Kurtzman. L’influence de Goscinny est immense, celui-ci a été une bouffée d’oxygène ».

Yann a toujours aimé la provocation, depuis ses débuts dans les pages de Spirou avec son compère Didier Conrad, en passant par Circus avec Marc Hardy, Le Gall et Chaland… Mais il aime aussi et surtout la bande dessinée. Gringos Locos lui permet tout cela : revisiter l’histoire du 9ème art et aller au delà de l’hommage avec humour. Il a conçu à partir du réel une aventure picaresque qui peut se lire comme un album de divertissement à part entière : « l’hommage, oui, mais pas exclusivement : on a tous les deux voulu faire un album qui puisse être lu par les lecteurs qui ignorent que Morris dessinait Lucky Luke, que Franquin va faire Gaston et ne voulait plus dessiner Spirou. On voulait vraiment raconter l’histoire de ces trois rigolos qui vont à la conquête de l’Amérique, avec femme et enfants, sans plan préconçu, avec l’idée folle de se faire engager par Disney ».

A partir d’anecdotes que Franquin lui a racontées, « il y avait un matériau de base, la réalité, une succession d’anecdotes qui constituait un scénario », Yann dépeint avec humour les personnalités bien différentes, hautes en couleurs, des trois protagonistes et creuse les questions des affres de la création et de la destinée. En évoquant au passage la naissance d’un personnage désormais culte : « c’est venu de Franquin, je savais que l’origine de Gaston remontait au Mexique. Là-bas, il lisait beaucoup de comics, dont un petit personnage en forme de « S » qui lui avait inspiré son personnage paresseux qui passait son temps à éviter de travailler. J’ai beaucoup cherché, mais je n’ai pas trouvé de trace de ce cousin mexicain, on l’a donc réinventé ».

Réinvention, fiction, Yann et Schwartz insistent : « c’est avant tout un roman graphique humoristique. Ce n’est pas une biographie, nous avons utilisé le réel pour construire notre histoire. D’ailleurs, aujourd’hui, l’album est tel qu’on l’a voulu. Il y a bien sûr le droit de réponse des héritiers qui a été inséré à leur demande. Ils ont voulu mettre la main sur le livre, mais on a tenu bon. On ne crée pas si on n’est pas libre ».

Le trait d’Olivier Schwartz fait merveille, il a livré un album coloré, plein de rythme, alliant classicisme et modernité, revisitant la ligne claire, s’amusant à faire revivre certains personnages. Non sans difficultés parfois : « l’écueil, quand on construit une histoire comme Gringos Locos c’est de faire rentrer dans des schémas graphiques des choses qui n’y entrent pas a priori. Mais on voulait que l’album soit lisible par tous, quelle que soit la culture que l’on possède. On a eu envie de faire un album accessible, grand public. Dans un premier temps on raconte l’histoire (vraie) de ces trois auteurs qui sont partis conquérir l’Amérique, pour ne pas les oublier. Et en même temps, à l’image de Goscinny, Giraud, Jijé, avec des références, des hommages, des clins d’œil, on voulait faire une BD populaire et intelligente ».

Il sont donc vraiment locos ces Gringos, et le lecteur suit avec bonheur les traces et le destin des trois (anti-) héros qui, malgré cet échec personnel, signeront les plus belles pages de la bande dessinée et dont le retour en Europe marquera le début de l’âge d’or de la BD franco-belge.

Yann et Schwartz, Gringos Locos – Editions Dupuis, 46 pages couleur, 15€50.