Cette « nuit d’encre que rien ne boira » : Entretien avec Yaël Pachet

Pierre Pachet

Le vendredi 28 septembre dernier, un tag antisémite a été découvert, rue Chapon, dans le Marais, sous la plaque commémorative dédiée à Pierre Pachet. Yaël Pachet, sa fille, a accepté pour Diacritik de revenir sur cet acte portant atteinte à la mémoire de l’écrivain, disparu en 2016.

Comment avez-vous appris que la plaque commémorative posée au domicile de votre père avait été souillée par un tag antisémite ?

Samedi midi, une amie m’a fait un texto, elle venait d’en entendre parler sur Europe 1. L’appartement où mes parents ont vécu a été vendu, les voisins n’ont peut-être pas eu le temps de s’apercevoir de toute cette affaire et personne n’avait tenté de nous contacter, mon frère ou moi. Le tag avait été découvert la veille au soir, la police est intervenue très vite et l’a effacé. Le maire du troisième arrondissement avait déjà annoncé son intention de porter plainte.

Quelles ont été vos premières réactions et vos premiers sentiments à l’annonce de ce tag ?

De la stupéfaction bien sûr. Et aussi un sentiment de vague confirmation d’un vague pressentiment. Du vague sur du vague, en quelque sorte, avec le risque qu’à force de recoupements, de croisements, ce sentiment se minéralise.

Dans la très belle tribune que vous avez faite paraître à l’occasion de ce tag, vous honorez la mémoire de votre défunt père et vous interrogez sur la nature même de l’acte. Vous développez alors une réflexion sur les noms et prénoms de Pierre Pachet et vous dites : « Un nom propre sert à reconnaître et même à distinguer, mais ça peut servir aussi à renier, à camoufler, à se cacher. Un même nom peut servir aussi bien à tuer qu’à sauver la vie. C’est un stigmate, une révélation ou une élévation. » Pourriez-vous nous expliquer en quoi il vous semblait important de revenir sur la question du nom s’agissant de cet événement ?

La plupart des gens qui m’ont appelée se sont étonnés de ce tag apposé à un nom qui ne sonnait pas du tout juif. Mais comment ont-ils su que Pierre Pachet était juif ? Est-ce qu’il s’agit d’intellectuels qui auraient lu son œuvre ? Personnellement, je préfère laisser la police et éventuellement la justice enquêter et juger de cette affaire. J’ai simplement voulu redonner un peu d’épaisseur à ce que le tag aplatissait. J’ai parlé du nom mais j’aurais pu parler aussi, puisque c’est indiqué sur la plaque et que ça apparaissait dans le traitement de ce fait par les médias, du terme d’écrivain.

Écrivain, comme le nom propre, c’est un terme dont la signification est complexe, dense, et exige des explications. Dans les commentaires que ma fille a récoltés après la publication de ma tribune de Libération, il y avait quelque chose comme : “c’est normal [ce qui est arrivé], il est juif et connu”. La plaque dit de mon père quelque chose de différent, elle ne dit pas “Pierre Pachet, juif et connu”, mais “Pierre Pachet, écrivain et essayiste”. Si vous me permettez, je voudrais revenir là-dessus. Deux termes se succèdent, l’un est un sous-ensemble de l’autre, mais selon l’ordre d’apparition ils proposent une équation différente. Essayiste, le second terme de cette addition d’épithètes, c’est tout à fait ce que mon père a voulu être. Écrivain, c’est ce qu’il a été, mais c’est plus du côté d’une reconnaissance que ses lecteurs lui octroient que d’une posture autoclamée.

Dans la bible, Adam crie devant les animaux leur nom, pour les distinguer les uns des autres. Peut-être même qu’il leur crie leur nom, dans l’espoir qu’ils s’en souviennent… Peut-être que dans le nom, et en particulier dans le nom propre, il y a une résurgence du cri primordial d’Adam. Selon moi, tout acte de langage rappelle cette première distinction entre le ciel et la terre, entre l’homme et la femme, entre les différents animaux. Il s’agit toujours de sortir du tohu-bohu pour reprendre l’expression biblique. Le nom n’est pas un privilège accordé, même si, et j’en ai bien conscience, lorsque Jésus change le nom de Simon en Pierre, on pourrait dire qu’il le distingue et le privilégie.

Mais revenons à Pierre Pachet écrivain et essayiste si vous le voulez bien. C’est une apposition, un peu comme le tag. Essayiste est un sous-ensemble d’écrivain, alors pourquoi préciser ces deux termes ? Emmanuel Carrère dans l’hommage qu’il a publié à la mort de mon père dans Le Monde, a parlé très justement de l’essayisme tel qu’il a été défini par Robert Musil. C’est dans un chapitre de L’Homme sans qualités, “La terre même, mais Ulrich en particulier, rend hommage à l’utopie de l’essayisme”. Ulrich, le héros musilien, perçoit le tohu-bohu dans lequel nous sommes plongés et aussi son propre tohu-bohu intérieur. Il énonce une utopie de l’essayisme qui ne conduit pas à rédiger des traités, mais à rendre “la forme unique et inaltérable qu’une pensée décisive fait prendre à la vie intérieure d’un homme”. Il est sensible à une posture qui je crois reflète parfaitement ce qu’a vécu mon père : “Un homme qui cherche la vérité se fait savant, un homme qui veut laisser sa subjectivité s’épanouir devient, peut-être, écrivain. Mais que doit faire un homme qui cherche quelque chose situé entre deux ?” Et bien, par exemple, il devient Pierre Pachet et propose une œuvre qui est, à mon sens, la forme inaltérable d’une pensée précieuse sur l’individu. De même qu’Ulrich garde constamment à l’esprit l’idée que “le présent n’est qu’une hypothèse que l’on n’a pas encore dépassée”, Pierre Pachet a constamment en tête le tohu-bohu initial, ce qu’il appelle dans L’œuvre des jours, cette “nuit d’encre que rien ne boira”, sur laquelle se découpent les idées, les formes, les diverses apparitions qui constituent notre réalité.

Il a exploré les replis de la conscience de soi aussi bien dans la poésie d’Henri Michaux ou dans les romans de V.S Naipaul que dans la société totalitaire telle qu’elle a existé, historiquement, en URSS ou en Chine. Il a traqué non pas tant l’individualisme que l’individu. Il l’a débusqué aussi bien au fond du sommeil, qu’au fond de la société pétrifiée par le régime totalitaire, et il a toujours, nous ses enfants mais tous ses amis en sont témoins, encouragé “l’individu” pas seulement à s’exprimer, à dire “je”, mais dans un sens à se préserver. À la fin des Baromètres de l’âme, il écrit :
« De nouvelles formes d’inédit et d’invisible ont à être inventées, de nouveaux moyens de dissimulation expérimentés, et tus. La lutte doit continuer entre cette part de la parole qui tend passionnément à la diffusion la plus large et une parole qui au contraire veut s’enfoncer, rester dans un cercle étroit, descendre même dans l’intimité de l’individu, pour le séparer de lui-même, pour le mettre en relation avec lui-même par le moyen de ce qu’il y a de plus collectif, de plus universel, de plus impersonnel, le langage. »
Au fond de soi, il y a l’individu, qui est la passerelle vers l’autre pour autant que son intimité a été préservée. L’un ne va pas sans l’autre. Dans le nom de Pierre Pachet, il y a de l’intime qu’il faut protéger, non pas comme ou seulement comme un privilège, mais comme le gage d’une possible relation à l’autre.

S’agissant de l’antisémitisme qui anime ce tag, vous dites également que la conscience d’être juif n’est venue à votre père qu’après la guerre en ces termes : « être juif signifiant être en danger de mort », précisant que ce danger existe encore aujourd’hui. Vous ajoutez alors que « l’identité juive n’explique pas l’antisémitisme » : pourriez-vous préciser de quoi il vous paraît plus profondément retourner ?

Qui ne s’est pas demandé le pourquoi du comment de l’antisémitisme ? L’antisémitisme, comme le tag, écrase quelque chose qui demande à respirer, c’est tout ce que je voulais dire.

Enfin, s’agissant du rapport à son nom et son prénom, vous ajoutez qu’il considérait l’identité, les questions identitaires « à la fois avec respect et ironie » : comment cela se concrétisait-il ?

C’était le caractère de mon père, dont les saillies humoristiques nous manquent cruellement aujourd’hui. Plus profondément, il n’était pas dupe des discours identitaires, mais comment l’être ? La judéité, comme la musique électronique qui passionne tant ma fille, ou l’œuvre de Kafka qu’aimait tant mon père, fait partie d’un patrimoine culturel qui nous est commun, à tous. Ce patrimoine n’exclut personne, nous sommes tous riches de l’Histoire humaine, de ses fictions, de ses inventions. Encore faut-il y accéder par le biais d’un effort essentiel. C’est ce que dit Faust : “ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le, pour le posséder. Ce dont on ne fait pas usage est un lourd fardeau.” C’est toute la difficulté contemporaine, nous sommes partagés entre la pente savonneuse de l’opinionisme qui prétend distinguer dans le tohu-bohu général la forme vraie de la réalité, et l’exigence d’une pensée plus essentielle qui n’oublie pas la nuit d’encre dont elle procède.