Alain Bashung : Immortels

De nouveau sa voix était là. A nouveau. Soudain, sa voix reconnaissable entre mille. Avec sa tristesse discrète, murmurée. Avec son espoir prononcé presque en silence. La tristesse et l’espoir sont constatés dans la voix, ils sont dits et chantés et existent de manière égale. Comme une prière ou un appel, une prière non religieuse mais comme l’appel d’un homme seul à celui ou celle que l’on aime, que l’on a aimé. Un appel à cette absence qu’est l’autre et à l’absence qu’il ou elle a laissée pour toujours.

Les paroles et la musique de la chanson sont signées Dominique A. La chanson est celle d’Alain Bashung, une chanson nouvelle par laquelle la voix revient – revient d’on ne sait où. Nous n’avons cessé d’écouter la voix d’Alain Bashung mais c’est la première fois depuis dix ans que cette voix revient de nouveau, à nouveau.

On aimerait que la voix des morts revienne, que leur voix revienne soudain un jour. On voudrait que leur voix revienne, par exemple à travers une chanson, à l’occasion d’une musique.

Je voudrais que ta voix revienne – la tienne, la tienne en particulier.

Ici, la voix d’Alain Bashung chante les mots de Dominique A, des mots superbes qui disent que tout est événement et que rien ne finit jamais. Des mots qui disent la mortalité et l’immortalité qui réside dans celle-ci : mortels, mortels, nous sommes immortels. Un baiser donné une fois dure pour toujours, comme chaque amoureux le sait. Chaque amour dure pour toujours, un amour d’une nuit ou de dix ans.

La voix s’adresse à celle ou celui qui n’est plus là mais qui pourtant l’est encore et le sera éternellement.

As-tu senti parfois que rien ne finissait ?, demande la voix d’Alain Bashung. Oui, et chaque jour nous le savons, que les morts ne sont pas morts mais meurent chaque jour, encore et encore. Comme tel amour aussi bien, vivant et mort.

Les baisers reçus, savais-tu qu’ils duraient ?

As-tu senti parfois que rien ne finissait ?

L’amour comme événement. Et la mort comme événement qui ne finit jamais. Comme l’amour ne finit jamais, tel amour, même lorsqu’il est mort et que chacun est mort ou continue à vivre et à aimer.

Cette chanson est comme une prière ou un appel. Une prière sans aucune religion, un appel de la vie qui appelle l’événement et son recommencement sans fin – l’amour et la mort et la vie qui recommenceront sans fin.

La voix d’Alain Bashung constate l’événement, le dit et l’invoque, le répète encore et encore : celle ou celui qui n’est plus pourtant est encore, car rien ne finit jamais. Comme cette voix qui n’est plus mais qui ici recommence. Voix calme et émue, fragile et s’exposant à sa propre fragilité, parfois dans un souffle, parfois dans l’affirmation la plus évidente et la plus belle du mot. Parfois dans l’assurance de sa propre existence et parfois s’effaçant dans un souffle légèrement murmuré.

La voix avance en reprenant les mêmes motifs, comme une sorte d’incantation à vivre, à disparaître, et à recommencer. Au fur et à mesure s’agrègent des instruments, des rythmes qui sont comme d’autres voix dont on ne sait si elles sont d’un peuple de vivants ou de morts.

La chanson dure le temps bref de sa vie.

S’arrête net.

Et sans doute recommence.