Killing Eve : hashtag MI-2

© BBC America

Eve Polastri appartient au MI-5, le service de renseignement britannique. Épouse plus ou moins comblée et analyste sédentaire, elle fait autant preuve de maladresse que d’intuitions fulgurantes. Alors, quand un assassinat est perpétré à Vienne et que l’unique témoin s’est réfugié à Londres, il n’en faut pas plus à Eve pour que son talent et son cœur s’expriment.

Surprise à deux vitesses (elle alterne le très bon et le discutable), Killing Eve est un objet un peu obscur, ni comédie d’espionnage ni thriller géopolitique, mais vraie série féministe. Parce que c’est peu de dire que la gent masculine en prend pour sa virilité. Au sens propre comme au sens figuré d’ailleurs. Dans le rôle d’Eve, Sandra Oh excelle dans l’interprétation d’une femme quarantenaire qui ne se réalise ni dans son ménage ni dans son activité professionnelle bureaucratique et sous la coupe d’une hiérarchie masculine condescendante, voire phallocrate.

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Les premières minutes de Killing Eve donnent le ton : à Vienne, une femme énigmatique déguste une glace dans un café de la ville, souriant maladroitement à une enfant, vaine tentative de socialisation en public. Après s’être attiré à bonne distance ses bonnes grâces, la femme va quitter l’endroit, renverser la glace de la fillette, l’air visiblement ravi de sa méchanceté brutale. Le lendemain à Londres, au cours d’une réunion de crise à laquelle Eve Polastri arrive en retard (ce que l’on ne manque pas de lui signifier), on apprend  qu’un crime viennois autrement plus violent vient d’être commis. On comprend alors rapidement – Eve le devine également très vite – que l’assassin est une femme, celle qui vient de s’attaquer gratuitement à une fillette innocente. Cette femme, c’est Villanelle, orpheline russe devenue tueuse à gages internationale, créature née de l’imagination de Luke Jennings et adaptée par Phoebe Waller-Bridge pour BBC America.

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On pense bien évidemment à Nikita (ou plutôt à La femme Nikita, son adaptation télé) ou à Alias, si Jennifer Garner avait officié dans le camp des méchants. La tueuse campée par Jodie Comer est indéniablement barrée, psychotique et inquiétante. En proie à un sentiment d’invincibilité qui le dispute à une totale absence d’empathie, Villanelle tue comme elle respire sur les ordres d’un mystérieux groupe, les Douze, dont l’ambition est d’organiser le chaos au gré d’exécutions a priori sans lien entre elles. L’inadaptation sociale de Villanelle est à l’aune de la cruauté dont elle se délecte pour éliminer ses cibles. Retorse jusqu’à la perversion, Villanelle semble rassembler tous les attributs d’une sociopathe dangereuse et calculatrice. A l’inverse, Eve accumule les initiatives malheureuses jusqu’à se faire débarquer de son poste. Et l’(anti)héroïne de se révéler une enquêtrice hors pair au flair indéniable, au nez et à la barbe de ses supérieurs. Engagée dans une cellule clandestine du MI-6, sous le commandement de Carolyn Martens (Fiona Shaw), espionne de haut-vol qui pourrait tout droit sortir d’un roman de John Le Carré si celui-ci avait choisi une femme pour le personnage de Smiley.

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Provocatrice, déjantée et drôle (de cet humour à froid so british qui oscille entre humour noir et nonsense), Killing Eve assume sa part ovniesque : les épisodes s’enchaînent au fil des meurtres et des assassinats perpétrés par Villanelle et des pistes explorées par Eve et ses acolytes-espions, au long de la relation qui se noue entre Eve et Villanelle, une relation potentiellement amoureuse, vénéneuse, dangereuse. Killing Eve a des allures de Catch me if you can, avec ces rendez-vous manqués, ces croisements, un jeu du chat et la souris bilatéral avec deux femmes qui se pourchassent mutuellement (parce que Villanelle comme Eve sont obsessionnelles) et surfe allègrement sur l’ambiguïté qui en découle.

Qui est vraiment le personnage principal ? L’espionne ? La tueuse ? Ni l’une ni l’autre en fait. La véritable héroïne est la femme : dans Killing Eve, les hommes sont veules, violeurs, pervers, lâches, traîtres, ils sont loin d’avoir le beau rôle. Du supérieur falot d’Eve Polastri au commanditaire « protecteur » de Villanelle, en passant par les policiers allemands ou les espions chinois, ces messieurs sont réduits au rang de comparses négligeables, à la libido et à l’intelligence discutables.

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Côté réalisation, Killing Eve fait la part belle à une esthétique épurée, avec ces cartouches plein écran annonçant les lieux (on pense à Trust), qui lorgne vers Tarantino quand il s’agit de représenter la violence brute de Villanelle, de suggérer des atrocités dont on ne pensait pas une femme capable : les hommes ne sont pas les seuls à pouvoir être au service de Sa Majesté, le métier de tueur professionnel peut être unisexe. Et la relation d’attraction-répulsion qui se noue en parallèle de la poursuite jalonnée de tueries est le fil conducteur d’une série qui renverse nombre de codes.

Killing Eve, développée par Phoebe Waller-Bridge et produite pour la chaîne américaine BBC America, adaptation de la série littéraire Codename Villanelle de Luke Jennings.
Avec Sandra Oh, Jodie Comer, Fiona Shaw, David Haig, Kim Bodnia…
8 épisodes, diffusion en France sur Canal+, intégrale disponible en VOD.

Kill me if you can