Portrait de l’écrivain en monte-en-l’air : Philippe Vasset (Une vie en l’air)

Voie d'essai de l'aérotrain

Avec Une vie en l’air, Philippe Vasset publie son récit le plus personnel, et le plus touchant aussi : il y creuse l’espace d’une obsession fascinée et d’un magnétisme insolite pour les ruines d’un projet d’autorail, né de l’imagination de l’ingénieur Jean Bertin, et balafrant la Beauce depuis 1974. Sur dix-huit kilomètres, à sept mètres de hauteur, un parapet a offert à son adolescence un balcon depuis lequel tout est spectacle : le paysage comme un diorama, et sa vie en décor peint.

Philippe Vasset

« Toxicomane de l’aérotrain », Philippe Vasset n’a pas pourtant tout à fait quitté son perchoir d’adolescent. Pour faire comprendre sa fascination, il déplie les imaginaires d’une France marquée encore par les idéologies du progrès, traversée par des fictions futuristes vers lesquelles elle mobilisait ses forces économiques, ses puissances d’invention et d’innovation. Près de cinquante ans après, que reste-t-il sinon des traces d’une utopie de mobilité, les formes désuètes d’un imaginaire daté ? C’est donc pour ainsi dire une petite Mythologie de Roland Barthes qu’esquisse ici l’écrivain : un temps de modernisme désormais révolu, une possibilité de rêver le monde en accéléré, une géographie en ligne claire. Au lieu de pointer à l’acide les illusions d’une époque, l’écrivain investit à son tour le lieu pour y puiser une fabrique de fictions ou un laboratoire de fantasmes. L’écrivain plonge avec une certaine gourmandise dans ces imaginaires futuristes, pour y puiser la matière de ses propres rêveries mentales.

Philippe Vasset explore le projet de l’aérotrain sur le mode de l’enquête : il va aux Archives nationales, reconstitue l’histoire du projet de Jean Bertin, se rêve invisible comme un espion, un passe-murailles ou un personnage de Maurice Leblanc. Mais si le livre a partie liée avec l’enquête, c’est d’abord par sa façon de creuser le centre dérobé d’un imaginaire, de tacher de débusquer dans son œuvres les traces, les indices et les marques qu’aura laissés ce parapet perché au-dessus du vide. Car c’est bien là que se joue le récit, dans cette traversée à rebours de l’œuvre antérieure à partir de cet objet fantasmatique et de l’expérience de solitude perchée qu’il permet.

Les récits antérieurs font alors réseau, cristallisent ou s’assemblent comme la limaille de fer. Le livre met en plein jour le cœur secret de l’œuvre, il explore l’épicentre de son territoire de phrases, comme la chambre proustienne depuis laquelle s’écrit la vaste fresque romanesque. Ensuite, c’est parce que cette enquête, à la croisée des sciences sociales et de certaines pratiques artistiques, est moins un geste d’élucidation qu’une recherche d’interactions, un désir d’expérimentation de socialités, d’agencements de vies potentielles et de formes de vie : cette recherche de socialités alternatives, elle était à fleur de textes dans Un livre blanc, où Philippe Vasset était porté par un rêve d’investigation collective dans les marges, ou dans La Conjuration, où le narrateur mettait au point les rites d’une religion nouvelle.

Voie d’essai de l’aérotrain

Mais si cette Vie en l’air empoigne quelque chose d’essentiel, ce n’est pas seulement en creusant une fabrique fictionnelle contemporaine, ni un désir déçu de socialité, c’est par ce sentiment d’anachronisme qui frappe : le narrateur semble dans les limbes du temps, en décalage, dans « une faille inexplicable », un « pli dimensionnel ». Cet anachronisme avait les couleurs de Huysmans dans La Légende, il s’incarne ici par cet aérotrain, « ruine du futur », qui place l’écrivain dans un intervalle et l’empêche d’être pleinement de son temps. C’est bien là l’interrogation que creuse ce récit saisissant, mené dans un imparfait qui fait basse continue. L’imparfait fait naître une sensation de flottement ou de lévitation, d’irréalité ou de juste distance avec soi, qui rend urgente la question : comment être contemporain ? comment être de son temps ? En s’immergeant dans la foule ou en rompant comme ici les amarres ?

Cette utopie industrielle, Philippe Vasset rêve de la faire sienne, mais par un déplacement : il la ressaisit comme installation artistique ou sculpture de plein air. Il sollicite les références de Sol Lewitt, Richard Long, Guy Lozac’h ou encore Bernar Venet. Tout se passe comme si l’art contemporain permettait de recycler la ruine, de faire du projet un monument, et paradoxalement de faire d’une pensée du futur une stèle du passé.

Ce n’est pas la première fois que Philippe Vasset écrit à proximité de l’art contemporain : c’est là une manière d’y ressourcer la littérature, de chercher des collaborations, c’est aussi une manière de réinvestir les projets industriels ou les friches afin de les débarrasser de « la corvée d’être utiles » pour reprendre la formule de Walter Benjamin. Ressaisir la ruine sous couvert d’installation contemporaine, c’est rendre sensible ce temps intermédiaire, entre la ruine et le futur.

C’est aussi dire l’ambition du récit que de se réapproprier le lieu au moment de sa perte, que d’essayer de l’habiter littérairement, alors qu’un projet d’aménagement va l’en expulser. Ambition contradictoire : le récit est une façon de s’approprier le lieu, de le signer ou de le marquer, mais il le fait publiquement en donnant à découvrir ce territoire secret. Livre impudique en quelque sorte, qui donne pourtant une incroyable vue traversière sur ce passionnant projet littéraire d’habiter le monde, dans ses zones blanches comme à sept mètres au-dessus du vide.

Philippe Vasset, Une vie en l’air, Fayard, août 2018, 192 p., 18 € — Lire un extrait

Lire ici l’article de Christine Marcandier, Philippe Vasset : L’Aérotrain, « accélérateur de fictions » (Une vie en l’air)