Midi-Minuit : chassez le naturel, il revient au giallo

Paru en juin 2018 aux éditions Dupuis dans la collection Aire Libre et redécouvert à l’aune d’un été propice aux séances de rattrapage, Midi-Minuit signé Doug Headline et Massimo Semerano est un roman graphique captivant et cinéphile, puisant dans le cinéma de genre pour en tirer une intrigue toute en référence au modèle qu’il explore. Midi-Minuit a pour acteur principal le giallo, cinéma qui a connu ses plus belles heures des années 60 à 80 et dont Mario Bava ou Dario Argento sont les plus célèbres représentants.

Paris, fin des années 90. Deux vendredis par mois, tels les membres exclusifs d’un club sélect, François Renard et Christophe « Godzy » Lemaire retrouvent leurs amis après une énième séance de cinéma-bis. L’occasion pour ces passionnés, habitués du Brady et de la cinémathèque française, de célébrer cette partie bien précise du 7ème art : les films de série B ou Z, bizarres, fantastiques, d’horreur ou érotiques, frange majeure (à leurs yeux) de la production cinématographique (essentiellement italienne à en croire ces esthètes pointus).

Entre deux nems et trois avis critiques éclairés sur La Tarentule au ventre noir, Des vierges pour le bourreau et Le monstre au masque, François et Christophe parlent de leur futur voyage en Italie et de leur rendez-vous avec Marco Corvo, cinéaste mythique qui a contribué à donner ses lettres de noblesse au giallo avec des réalisations mémorables (du moins pour les initiés) telles La valse lente du scorpion, Un papillon sous la lune de sang ou Lumière noire (son ultime film, inachevé et entouré du mystère de la disparition de son interprète principale en plein tournage).

Pour les deux journalistes (et fanatiques du genre), rencontrer Corvo tient à la fois de l’accomplissement professionnel et du Graal. A Bologne, ils rejoignent Dino, leur correspondant en Italie qui a permis cette interview exclusive. Ils savent que leur tâche ne sera pas facile, le cinéaste a une dent contre la critique qui n’a jamais épargné son œuvre. Très âgé, il vit reclus sur les hauteurs de la ville. Les deux journalistes ignorent encore que leur présence va coïncider avec la résolution d’une énigme vieille de plus de vingt ans.

Tout en références filmiques, mêlant habilement histoire vraie et invention pure, Doug Headline et Massimo Semerano ont composé un polar digne des maîtres qu’ils célèbrent. L’enquête journalistique va se doubler d’une investigation aux frontières de l’horreur et du thriller. Par ses clins d’œil visuels, les renvois graphiques aux films évoqués (réels ou rêvés), sa narration qui fait la part belle aux rebondissements, en alternance avec les confidences du cinéaste, par l’humour piquant des dialogues, Midi-Minuit agrège les années ciné traversées tout en faisant œuvre de mémoire en traversant la carrière de Marco Corvo et en justifiant artistiquement l’émergence des Leone, Corbucci, Freda, Bava, Argento…

L’insertion de plans réels, scènes de films, affiches et portraits, revient à autant de renvois au genre. Jusqu’au climax, que ne renieraient pas les adeptes des conclusions volontairement outrancières, Midi-Minuit se donne comme un film dans le livre, et réciproquement. Reprenant nombre d’effets et d’inventions visuelles des cinéastes estampillés giallo, le livre de Headline et Semerano s’inscrit dans une filiation naturelle, à la fois ode et hommage au cinéma-bis.

Doug Headline et Massimo Semerano, Midi-Minuit, 176 p. couleur, Dupuis – Collection Aire Libre, 22 € — Lire les premières planches