Les Vies contemporaines de Philippe Vasset (La Légende)

Philippe Vasset
Philippe Vasset

Il y a eu déjà des vies imaginaires et des vies minuscules, des vies antérieures et des vies parallèles : Philippe Vasset, à sa manière ironique et emportée, prolonge ce sillon en proposant dans La Légende une collection d’hagiographies contemporaines. Dans une époque où l’image des saints et des idoles s’étiole, le narrateur ne rêve que de redonner vigueur à ces cultes inactuels pour proposer contre les cénacles du Vatican des figures en prise avec le monde contemporain. Façon pour lui de rendre à la vie quotidienne son sacré et de laisser deviner derrière le passant un saint : il « est parmi nous, c’est peut-être votre voisin, ou votre collègue. » Le roman trame en alternance le parcours de ce narrateur, amoureux des archives et des incunables, peu à peu mis au ban de la communauté religieuse et les quelques hagiographies contemporaines qu’il rédige contre l’avis de sa hiérarchie. Quitte à se montrer volontiers hétérodoxe et à bricoler ses propres rites, comme il l’avoue.

Sans titreRien, dira-t-on, ne prédisposait cet écrivain-géographe des zones blanches contemporaines à s’enfoncer dans un des genres les plus anciens, cet arpenteur vigilant des marges à entrer dans la fabrique de la sainteté, « l’usine à auréoles » comme le dit avec ironie le narrateur. Sauf que Philippe Vasset n’a cessé d’être passionné par les sociétés secrètes, les rituels mystérieux et les mécanismes invisibles : toute son œuvre, même ancrée au plus près du réel, est tendue vers un romanesque du secret, et Fantômas ou Arsène Lupin lui sont des héros familiers. Des cercles discrets des marchands d’armes aux bandes de graffeurs, Philippe Vasset déplie à merveille ces formes insolites de socialité, les mots de passe et les signes de reconnaissance dont il faut s’acquitter. Ici, ce sont les arcanes du Vatican et les longs protocoles de la béatification que l’écrivain met en scène, inspiré par son séjour à la Villa Médicis.

Mais ces vies délaissent volontiers le modèle héroïque de Plutarque ou édifiant de Jacques de Voragine : on songe davantage à l’entreprise menée par Arlette Farge et Michel Foucault, en parcourant ces vies qui semblent à leur tour des vies infâmes. Des vies brèves et pathétiques, méprisées et en marge des institutions. C’est ce qu’indique Philippe Vasset aux dernières pages, où il dit son désir de faire renaître le genre majeur des vies de saints, en ne les choisissant plus parmi la communauté des morts, mais parmi ses contemporains, travaillant « à partir de pièces judiciaires et administratives, de témoignages de dixième main, de conversations entendues et peut-être déformées, de confidences invérifiables et de contributions anonymes. »

Le modèle de ces singulières silhouettes est pourtant à chercher au XIXe siècle : c’est Joseph-Antoine Boullan, prêtre renégat, excommunié pour satanisme, qui inspira Huysmans et que Philippe Vasset fait revivre ici, en donnant à lire sa prose subversive : « Aujourd’hui, ce n’est plus qu’un fantôme, figure lointaine et obscurcie par le temps. Mais sa capacité à subvertir les dogmes, et ses circulations furtives, d’une chapelle à l’autre, agissent encore en sous-main. De son souvenir émane un attrait tellement puissant, une séduction si caressante qu’aucune défense ne peut lui résister. Boullan libéra ma parole et mon désir, me précipitant dans l’infamie, source de tant de joies. » C’est bien une parole libérée en effet qui parcourt La Légende, car c’est un véritable bateleur qui parle, hâbleur en diable, fin rhéteur, et qui entraîne le lecteur à sa suite dans cette confession négative, sans repentir ni regret. Le narrateur troque à mesure la prière contre le cabotinage et se retrouve à « déballer des histoires comme on exhibe sa discothèque, enchaînant les péripéties en une rhapsodie désordonnée, franchissant d’un bond les siècles et les continents ». C’est cette jubilation de la parole qui marque le plus dans ce roman, où le romanesque et l’autodérision se mêlent, où le soliloque le dispute au prêche.

Ces vies ne sont pas une forme détournée de manuel d’éducation, comme autrefois, mais des pistes de désapprentissage, des manières de désidentification : autant de façons de ne plus être soi, sinon de n’être plus personne et de se fondre dans un mouvement d’abandon et de perte. Il y a du Bataille sans doute, comme dans son précédent roman, La Conjuration, où Philippe Vasset rêvait de fonder une société secrète. C’est surtout une manière d’aller à rebours d’une société qui célèbre l’individu et ses singularités, en traquant des formes de dissolution de l’être, en passant de l’identité au flux. Un nouveau mystique en somme, mais qui cherche les voies renouvelées du mysticisme à même la rugosité du présent.

Philippe Vasset, La Légende, Fayard, 240 p., 18 € (12 € 99 en version numérique)