Pourquoi Israël emprisonne une poétesse

La semaine dernière, le gouvernement israélien a condamné un poète à cinq mois de prison. Pour un poème.

Il y a deux ans et demi, la jeune poétesse palestinienne Dareen Tatour a écrit ces mots en arabe sur sa page Facebook :

Résiste, mon peuple, résiste-leur

A Jérusalem, je me suis habillée de mes blessures et j’ai respiré mes souffrances

J’ai porté mon âme dans mes paumes

Pour une Palestine arabe

Pour le peuple palestinien, Internet est le seul lieu qui permet l’existence d’une communauté unie. Sur près de 11,6 millions de Palestiniens dans le monde, tous vivent en subissant l’occupation, la séparation, l’exil, un état de siège – ou encore en n’étant que des citoyens de seconde classe, comme en Israël où les Palestiniens subissent plus d’une cinquantaine de lois discriminatoires. Aujourd’hui, le gouvernement israélien accroit de plus en plus la surveillance policière de l’espace virtuel d’Internet. Les rapports annuels d’Hamleh, le Centre Arabe pour le développement des médias sociaux, soulignent l’augmentation rapide, chaque année, des arrestations de Palestiniens par Israël sous le motif d’« incitation [à la violence] sur les réseaux sociaux ». Trois cents personnes ont été arrêtées en 2017 pour avoir écrit sur Internet. D’un point de vue historique, l’emprisonnement des poètes advient lorsque des systèmes politiques injustes atteignent un tel niveau de contrôle qu’aucune opposition n’est plus tolérée. Staline avait jugé que la poétesse russe Anna Akhmatova n’était pas une « personne ». Le poète sud-africain Dennis Brutus a été incarcéré à Robben Island avec Nelson Mandela. Parmi les très nombreux poètes et écrivains arrêtés ou exterminés par le gouvernement nazi, le plus connu est peut-être l’écrivain chrétien Martin Niemoller, l’auteur de Quand ils sont venus me chercher, ce texte qui a inspiré de nombreux mouvements de résistance…

Alors que la liberté d’expression a toujours été un principe et un marqueur de la démocratie, la répression de la poésie par le gouvernement israélien survient à un moment très particulier. En 2005, la société civile palestinienne inaugure une stratégie de résistance non violente en demandant aux personnes à travers le monde d’exprimer leur soutien en rejoignant le Boycott, Divestment and Sanctions Movement (BDS), mouvement qui s’est développé avec succès à travers de très nombreux pays.

Ces dernières années, nous avons assisté à de multiples victoires du mouvement BDS. Des artistes comme Lorde ou encore les Pussy Riot ont annulé leurs concerts en Israël. En Grande-Bretagne, la Haute Cour a jugé que le gouvernement conservateur avait agi illégalement en tentant d’empêcher des municipalités de supprimer leur investissement à des entreprises impliquées dans l’occupation militaire israélienne. Un grand nombre de réalisateurs se sont retirés du Tel Aviv LGBT Film Festival, ce qui a conduit le Jerusalem Post à reconnaître qu’aucune campagne jusqu’alors n’avait été autant suivie.

A la suite d’un appel de 250 écrivains, la puissante institution du PEN America a fait savoir que désormais elle n’accepterait plus de fonds en provenance du gouvernement israélien pour l’organisation de son événement World Voices. L’organisation syndicale Norway’s Trade Unions, le Conseil municipal de Dublin et celui de Barcelone, l’Eglise Presbytérienne Américaine, l’Eglise méthodiste (UMC) ainsi qu’un certain nombre de groupes de Quakers, la plus importante organisation agricole d’Inde, des voix importantes au sein du British Labour Party – tous ont repris à leur compte certaines revendications du mouvement BDS.

Le poème de Dareen a été publié après la guerre de 2014 contre Gaza, durant laquelle plus de 2400 personnes – pour la plupart des civils, dont beaucoup d’enfants – ont été tuées par les bombardements de l’armée israélienne et au cours des opérations au sol. Des écoles, des mosquées, des hôpitaux ont été détruits. La condamnation de Dareen a eu lieu alors que l’action non violente « Gaza March of Return » durait depuis six semaines. Selon Al Jazeera, plus de 152 palestiniens ont été tués et plus de 16000 ont été blessés alors qu’ils prenaient part à cette manifestation massive, y compris des journalistes portant de manière très visible l’indication « Press » sur leur veste, ainsi que deux médecins.

Les stratégies palestiniennes non violentes connaissent un important soutien au niveau international, ce qui suscite une très forte colère de la part de l’Etat israélien. Dans ce cadre, la poésie – l’exemple même de la résistance non violente – devient le symbole de cet effort nouveau de s’organiser en vue de renverser l’oppression. En ce sens, la poésie met au jour le cœur même de l’expérience des Palestiniens.

Incarcérée à la prison de Jelemel, Dareen a écrit ceci :

L’âme demande qui je suis

Je suis la confession de la conscience

Quelqu’un qui révèle la question

Alors que Dareen est toujours emprisonnée, la question de la responsabilité internationale est posée. Les poètes doivent être libres, les poèmes doivent être libres – ce qui signifie que les individus doivent être libres. Dareen, nous entendons ta voix…

Traduction : Jean-Philippe Cazier

Ce texte de Sarah Schulman a initialement été publié en anglais, sur le site de Jewish Voice for Peace.