Zoos humains : Exposition et roman (Lecture d’été 3)

Ota Benga, pygmée congolais exposé au zoo du Bronx de New York en 1906

« Une investigation davantage intéressée à illustrer par l’archaïsme du partenaire la légitimité de l’usurpation »
Jacques Berque

Cette formulation très condensée de ce que sont les études coloniales, le sociologue et anthropologue français Jacques Berque la propose dans son essai de 1964, Dépossession du monde. Il n’y étudie pas le phénomène des zoos humains mais son appréciation peut en être une illustration. La formulation « zoos humains » est relativement récente ; elle date du début du XXIe siècle quand des chercheurs ont mené des investigations sur ce phénomène dit « exotique » : exhiber, dans les expositions coloniales et universelles, des ressortissants des colonies dans leur soi-disant environnement naturel. Tous les empires coloniaux sont impliqués ainsi que les États-Unis. L’article de référence sur cette question est celui de cinq universitaires, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Éric Deroo, Sandrine Lemaire : « Zoos humains : entre mythe et réalité » (Groupe de recherche ACHAC – Colonisation, immigration, post-colonialisme). Les premières lignes en énoncent l’enjeu pour aujourd’hui. Il ne s’agit pas seulement d’une curiosité scandaleuse appartenant au passé mais d’un éclairage de l’actualité que nous vivons :

« C’est entre girafes, autruches, éléphants, crocodiles, singes et autres “merveilles” de la nature réinventée que les visiteurs vont découvrir en Europe et en Amérique des “hommes” aux mœurs bizarres et aux rites quelque peu effrayants. Le mythe du sauvage devient alors une réalité. Il est présent, devant nos yeux, et va le rester près d’un siècle. Les zoos humains viennent de naître. Premier phénomène de masse du XIXe siècle avec les expositions universelles, avec leurs millions de visiteurs, ils répondent aux fantasmes et aux inquiétudes de l’Occident sur l’ailleurs et donnent une réalité au discours racial alors en construction. Si le fait colonial — premier contact de masse entre l’Europe et le reste du monde — induit encore aujourd’hui une relation complexe entre Nous et les Autres ; ces exhibitions en sont le négatif tout aussi prégnant, car composante essentielle du premier contact, ici, entre les Autres et Nous ».

L’Exposition a été inauguré en 2011 au Musée du quai de Branly, sous le titre « Exhibitions : L’invention du sauvage », sous la direction de Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch et Nanette Jacomijn Snoep. Elle est pour quelques mois en Guadeloupe, « Zoos humains. L’invention du sauvage » au Memorial ACTe jusqu’au 30 décembre 2018, à Darboussier/Pointe-à-Pitre. France-Antilles propose un entretien avec Pascal Blanchard, dans son numéro du 30 juin 2018.

Cette pratique des zoos humains a été effective de 1810 à 1940. Pascal Blanchard rappelle combien le film Vénus noire du réalisateur franco-tunisien Abdellatif Kechiche (octobre 2010), centré sur la Vénus Hottentote, Saartjie Baartman, avait déjà sensibilisé le public à cette chosification de l’Autre par son exhibition populaire. Le moulage de son corps fut exposé au Musée de l’Homme, à Paris, jusqu’en 1976.

Mais le travail de recherche historique sur les zoos humains a été beaucoup plus vaste, dépassant un cas particulier, et explorant le phénomène pays par pays. Car si le phénomène est général, chaque pays a une histoire spécifique, aussi l’exposition évolue-t-elle selon les lieux où elle est présentée, selon la volonté de son commissaire général, Lilian Thuram : « La collection est complétée avec les nouvelles œuvres que nous trouvons. Nous essayons aussi d’avoir un lien avec les pays ou régions où s’installe l’exposition. Ici, par exemple, on savait que certaines dimensions étaient importantes. Premièrement, on traite de la Guadeloupe et de la Martinique, qui ont été mixées dans les grandes exhibitions à travers des pavillons communs. Nous avons voulu parler également de la Guyane, qui a eu une place à part dans ces exhibitions. Enfin, comme il y a le référendum en Nouvelle-Calédonie, cette année, on a choisi d’intégrer l’espace Kanak dans cette exposition. Ce sont là trois espaces totalement novateurs, qui n’avaient jamais été traités. Il n’y a pas eu que les populations afro-antillaises qui ont été exhibées. Les populations indiennes et Caraïbes l’ont également été ».

L’objectif est de montrer comment on invente le concept de race pour appuyer la doctrine du racisme. Ta-Nehisi Coates dans sa préface à l’essai de Toni Morrison rappele  qu’il y a : « une hiérarchie essentielle entre les deux mots : “race” et “racisme” : la race ne précède pas le racisme. Si l’on a adopté cette contre-vérité, c’est pour faire de la race une donnée naturelle et discriminante de l’espèce humaine : si la “race” est l’œuvre des gènes et des dieux, ou bien des deux, nous pouvons alors nous pardonner de n’avoir jamais débrouillé le problème ». En réalité, « le racisme précède la race ». C’est parce que le racisme a été une nécessité pour affirmer l’inhumanité de l’esclave qu’on a voulu en faire la conséquence de différences raciales supposées entre les Humains. Il fallait « se convaincre soi-même qu’il existe une sorte de ligne de démarcation naturelle et divine entre celui fait esclave et celui qui le devient ».

Ces exhibitions populaires et publiques diffusaient un discours raciste, « d’une banalité incroyable, parce qu’il venait du monde du spectacle […] pour tenir un discours politique : « Si je peux t’exhiber, c’est que je peux te coloniser ». On n’exhibe pas celui qu’on considère comme son égal. En même temps, il y a une hiérarchisation de l’exhibition : un Antillais n’est pas exhibé comme un Pygmée, qui lui-même n’est pas exhibé, comme un Aborigène, etc. »

Pour Pascal Blanchard le premier « exhibeur » est Christophe Colomb qui ramène des Indiens d’Amérique et c’est ensuite devenu une pratique courante. Mais c’est au début du XIXe siècle qu’avec la popularisation du voyage et du spectacle se produisent ces exhibitions : « Durant cette période, plus d’1,5 milliard de visiteurs ont découvert 35 000 exhibés dans le monde entier ».

La première exposition au musée du quai de Branly est ancienne et… tout le monde ne peut se rendre à Pointe-à-Pitre. Les récits sont là pour remédier à cette difficulté. Ce sont de bonnes lectures d’été. D’abord le livre de Carole Sandrel, Vénus Hottentote – Sarah Baartmann, paru chez Perrin en 2010. Mais surtout, la fiction de Didier Daeninckx, Cannibale. Didier Daeninckx est un romancier engagé, qui dit lui-même se situer entre anarchie et communisme, soit « l’individualisme comme moteur de liberté, et le besoin de l’organisation collective pour que le monde puisse vivre dans le partage et l’égalité. Entre l’individualisme et la revendication d’égalité, j’ai toujours le cul entre deux chaises« . (Entretien avec Jean Gadrey, Place Publique). Cannibale a été publié en 1998 aux éditions Verdier (il est désormais disponible en poche, chez Folio) : c’est un récit construit à partir de faits réels romancés avec introduction d’un suspense : l’exposition de Kanaks (Canala, Calédoniens) à l’Exposition Coloniale de 1931, comme des anthropophages, en cage, au zoo de Vincennes, à côté des animaux sauvages et exotiques.

Enquêteur, le romancier a découvert cette séquence historique de l’Histoire coloniale française lors d’un voyage : « Face à une situation, je me dis :  » Mais il y a quelque chose qui ne va pas là ». Par exemple, je me retrouve en Nouvelle-Calédonie, je discute avec des tribus kanaks. Très peu d’écrivains ont fait le tour de ces tribus pour échanger, discuter. J’apprends que des Kanaks ont été exposés au zoo de Vincennes, lors de l’exposition coloniale de 1931, comme des cannibales et des anthropophages. Je fais des recherches et je tombe sur une photo portant les noms des gens qui ont été changés contre des crocodiles. Les « cannibales » échangés contre de vrais crocodiles appartenant aux Allemands. Des choses folles se sont passées en 1931, en France. Et je m’aperçois qu’un des Kanaks échangés contre des crocodiles s’appelait Karembeu. Donc je me mets en rapport avec le footballeur. Je lui montre la photo, et il reconnaît son arrière-grand-père. À ce moment-là, quelque chose s’installe. J’ai écrit un bouquin à partir de là… Ce n’est pas simplement le hasard. Il a fallu que j’aille en Kanaky. Et si je suis allé là-bas, c’est parce que je me sentais concerné par les revendications kanaks ». (Entretien avec Jean Gadrey, Place Publique)

Comme dans la plupart des romans de Daeninckx, trois constantes assurent l’efficacité de ce récit  : un regard aigu et sans tabou ; un souci du détail faisant le lien de la réalité et de la fiction, « rappel constant de la réalité dans la fiction » ; la revitalisation de la mémoire dans le présent : « En oubliant le passé, on se condamne à le revivre » dit-il. « Une société s’installe dans le présent le plus immédiat en abolissant toute une série de références […]. Mes livres se passent tous aujourd’hui. Et le refoulé de l’histoire remet toujours en cause le présent. On est dans une société qui a aboli le passé et qui en arrive à être confrontée au drame […]. Le travail de mémoire est inhérent à la condition humaine ; il s’agit de vivre, d’intégrer ce passé et de faire en sorte qu’il parvienne à transformer le présent ». (Entretien avec Jean Gadrey, Place Publique)

Aussi ne sépare-t-il pas fiction policière – ou intrigue à fort coefficient de surprise – de la réflexion historique. « L’Histoire n’est pas un décor et le récit ne sert pas de prétexte narratif à un cours de civilisation. L’enquête dévoile l’implication du parcours individuel des personnages et des manœuvres du pouvoir, écrit David Declercq ». Mais l’Histoire se conjugue avec la géographie : l’efficacité narrative s’appuie sur une opposition et une complémentarité passé/présent mais aussi sur une opposition des lieux et des espaces. Didier Daeninckx change notre perception : au lieu de nous placer en face des Kanaks et de les plaindre (ou d’avoir de la compassion), il choisit d’en faire ses protagonistes et de rendre le lecteur complice de leur désarroi, de leur lutte, du scandale dont ils sont l’objet : il les transforme d’objets en sujets, adoptant leur point de vue et non celui des colonialistes. Le lecteur est dans la cage : il regarde les promeneurs jeter à ces êtres humains de la nourriture, il est accroché au jarret des deux « enquêteurs », Gocéné et Badimoin partis à la recherche de Minoé, etc. Ce faisant, l’écrivain fait vivre au lecteur leur perception de la France et leurs souvenirs de leur île. Troisième superposition : celle de la Calédonie aujourd’hui avec Gocéné, vieillard donnant une « leçon » d’Histoire à de jeunes indépendantistes d’aujourd’hui.

Les va-et-vient historiques et géographiques s’enrichissent d’un décentrement anthropologique, geste narratif efficace pour informer et sensibiliser et rendre actif et pas seulement honteux le lecteur contemporain qui a la possibilité de s’identifier à Francis Caroz comme symbole des anticolonialistes de 1930 et d’aujourd’hui. Ainsi peut-il interroger « le monde par le biais de la fiction ».

On sait que cette exhibition a soulevé de nombreuses oppositions qui ont obligé l’État Français à une réaction assez rapide dont l’interdiction par le Ministre de ce type d’exhibitions dès juillet 1931.
Le gouverneur est mis à la retraite de manière anticipée. Notons toutefois que la signature du contrat date du 14 janvier 1931, que les Kanaks voyagent en février et mars, dans de mauvaises conditions, que l’Exposition Coloniale commence en avril et que le dénouement se fait entre octobre et décembre de cette année-là. Le roman se plaçant au niveau des hommes, chaque jour est lourd de durée. Didier Daeninckx a amplifié son exploration en donnant une suite au premier roman, Le retour d’Ataï, et une fiction pour la jeunesse, L’Enfant du Zoo.

Au moment où la Nouvelle Calédonie s’apprête à voter, le dimanche 4 novembre 2018, pour le référendum sur l’indépendance, organisé dans le cadre du statut de l’accord de Nouméa on peut passer quelques heures à lire ce court et fort récit qui diminue un peu notre ignorance partagée et éclaire les revendications des Kanaks. Il ne fait pas faire le tour de la question mais il lève un voile de façon salutaire.
Et puisqu’on revisite, dans ces lectures d’été, des livres plus anciens, pourquoi ne pas faire le lien avec une autre question brûlante de notre actualité, celle des migrants, en lisant le roman de Mahi Binebine (1999, en poche depuis 2005), Cannibales, qui met en scène le désespoir d’une humanité cannibalisée ?