Michel Butel (1940 – )

Il arrive que quelqu’un vous manque et vous ne le saviez pas. Il arrive que quelqu’un vous manque et un jour il est déjà trop tard. Michel Butel vient de décéder. Je crois que Michel Butel a manqué à beaucoup de monde depuis des années, sans que nous le sachions clairement. Je crois qu’il m’a manqué, sans que je le sache clairement.

Michel Butel était un écrivain qui a écrit peu de livres, même si son premier, L’Autre Amour, a obtenu le Prix Médicis en 1977. Michel Butel a écrit surtout pour la presse, pour les revues et journaux qu’il a créés, avec peu de moyens financiers, parfois sans aucun moyen financier. Il a surtout écrit avec les autres, celles et ceux qui écrivaient dans les journaux et revues qu’il a inventés.

La plus connue de ses créations est L’Autre Journal, et il y a eu également L’Impossible, Encore, L’Imprévu… Il voulait à chaque fois faire une revue comme une œuvre, que le journal soit une œuvre, une création collective, une écriture collective. Un journal comme une œuvre anonyme et plurielle. Une œuvre, une invention, c’est-à-dire autre chose que le journalisme commun, courant, régnant. Butel avait une idée très claire de ce qu’est le journalisme et de ce qu’il pourrait être, et ses créations sont liées à cette idée de ce qu’est le journalisme et de ce qu’il pourrait être. Sa position à l’égard du journalisme courant était sévère, lucide : la presse tue le journalisme, et elle tue le monde, l’appauvrit, l’enlaidit, le salit – elle monopolise le monde au profit de visions tristes, sales, faciles, capitalistes. La presse est aujourd’hui au service d’autre chose que la presse, autre chose que ce qu’elle pourrait être. Michel Butel désirait que L’Autre Journal soit autre qu’un journal au sens courant, qu’il soit l’autre du journalisme, ce que le journalisme n’était pas, ce que le journalisme pourrait être et que pourtant il tuait chaque jour. Il s’agissait avec L’Autre Journal et avec les autres titres créés par Butel d’ouvrir le journalisme à ce qu’il pourrait être, aux possibles impossibles du journalisme et donc du monde.

Il y avait cette idée chez Butel : créer, c’est créer de l’impossible, créer au sein de l’impossible, créer des possibles inenvisageables, nécessairement imprévus, inconnus. Créer à partir de l’autre, toujours à partir de l’autre – L’Autre Journal se voulant aussi le journal de cet autre toujours et par définition impossible. Le journal d’un monde, pour un monde impossible. Le journalisme ainsi compris étant alors inséparable de l’idée que celui-ci ne rend pas compte du monde (la fameuse « objectivité »), qu’il ne se soumet pas au monde, qu’il ne se soumet pas aux puissances qui asservissent le monde, mais qu’il accompagne les mouvements du monde, ses changements, ses ruptures, sa propre minorité incessante. Il est évident qu’une telle idée n’a aucune place, encore aujourd’hui, ni dans les écoles de journalisme, ni dans la presse, ni dans les milieux financiers qui sont de nos jours le milieu naturel du journalisme.

Pour ces raisons, je crois que les créations journalistiques de Michel Butel sont ce qu’il a écrit, au plus près de ce que devait être pour lui l’écriture. Ces créations sont son œuvre mais une œuvre qui ne lui appartenait pas, une œuvre collective pour un monde pluriel et qui n’appartient pas, à personne. Monde de personne et de tous. Un monde collectif, pour une sorte de communisme impossible, multiple et vivant.

Butel faisait du journalisme avec tous. Pas avec les professionnels de la profession mais avec des écrivains, des philosophes, des artistes, des gens qui passaient par là. Mon premier texte publié l’a été dans L’Autre Journal. Dans le même numéro, il y avait un texte de Philippe Jaenada, peut-être son premier publié également. Ce que je veux dire, c’est que Butel faisait aussi un journal avec des jeunes sans qualification particulière, sans CV, sans rien. Il faisait un journal avec des textes qui ne valaient que dans la mesure où ils participaient de l’ouverture à l’impossible et pas du tout en fonction de ce qui était supposé valoir dans le journalisme institué et dans le monde moribond qu’il implique, auquel il participe. Butel avait l’idée qu’un journal nouveau doit s’adresser à la jeunesse et qu’il doit donner à lire une écriture jeune – même si cette jeunesse était celle de Deleuze ou Duras. Hervé Guibert écrivait dans L’Autre Journal, il y écrivait une écriture jeune et y inventait une écriture journalistique que l’on n’avait jamais lue dans aucun journal. Pour Butel, le journalisme était inséparable de la jeunesse de l’écriture et de la pensée – même si cette jeunesse n’était pas nécessairement une question d’âge. Le journalisme est ainsi inséparable d’une écriture réelle, d’une littérature qui ne recoupe pas nécessairement la littérature mais qui est invention d’un point de vue sur le monde, d’une nouveauté, d’une singularité – une écriture qui dit le monde en l’ouvrant à ce qu’il peut être d’autre, aux impossibles qu’il implique. C’est cela que le journalisme tel qu’il existe tue chaque jour. Et c’est ce meurtre du journalisme – qui est un meurtre du monde, un asservissement du monde –, que Butel refusait absolument, sans jamais transiger.

Michel Butel a ainsi inventé un autre journalisme ouvert aux écrivains, aux artistes, aux philosophes, aux créateurs sans carte officielle, à une jeunesse qui voulait dire quelque chose des possibles du monde. Et un philosophe comme Deleuze, un écrivain comme Duras, un cinéaste comme Godard y avaient le même statut qu’un jeune inconnu, c’est-à-dire qu’ils et elles n’y parlaient jamais comme des spécialistes de ceci ou cela mais comme les créateurs d’une parole singulière, impossible, ouverte aux impossibles de la pensée et du monde.

Un tel journalisme impliquait nécessairement l’invention, la recherche et la pratique d’autres formats – plus classiques comme L’Autre Journal, ou proches du tract, comme Encore. Butel laissait aussi, dans ses journaux, la place nécessaire à l’écriture, à la pensée : longs textes, longs entretiens, pages de photographies – loin de la pensée instantanée, mutilée, absurde qui est devenue la loi du journalisme. Il laissait la place nécessaire à ceux et celles qui n’auraient jamais eu cette place ailleurs – ceux et celles qui dans le monde ne sont pas écouté.e.s, entendu.e.s, ceux et celles dont on pense qu’ils et elles ne parlent pas… C’est ce journalisme qu’il fallait inventer et que Butel a inventé – puisque le journalisme tel qu’il l’entendait appelait l’invention, à tous les niveaux.

Un journalisme qui, cela va de soi, ne se réclame d’aucune légitimation, qui n’a jamais attendu pour exister d’être légitimé par qui que ce soit de « légitime ». Au contraire.

Un journalisme politique, cela aussi va de soi.

Ces lignes dessinent peut-être un portrait de Michel Butel. J’espère qu’elles dessinent surtout l’éthique qui était la sienne, à laquelle il n’a jamais renoncé. Ce que bien sûr, il a, comme on dit, payé… Mais ce qui importe, c’est que cette éthique journalistique était aussi une éthique politique, une éthique du monde, de la pensée, de la vie. Une éthique qui fait du journalisme le moyen d’un rapport droit – j’allais écrire « pur » – au monde, à soi, aux autres, à la pensée. Un journalisme inséparable d’une telle éthique : voici encore quelque chose qui rend le journalisme tel que Butel le vivait tout à fait autre que ce dont est capable le journalisme tel qu’il existe, tant celui-ci est surtout préoccupé par l’enlaidissement du monde, par sa standardisation, son asservissement, sa banalisation, son effacement.

Pour toutes ces raisons, Michel Butel nous a manqué et nous manque. Nombreux sans doute se souviennent de la joie de découvrir et de lire L’Autre Journal – titre sans équivalent à l’époque et encore aujourd’hui. La disparition et l’absence de ce titre et des autres inventés par Michel Butel ont fait ressentir le manque de ce rapport au monde, de cette politique, de cet autre journalisme que nous avions entrevu et que désormais nous désirions. Dans le champ du journalisme, rien ne l’a remplacé, même si nous savons grâce à Butel que cet impossible-là est possible, que le journalisme n’a pas à être nécessairement ce qu’il est, que le monde n’a pas à être nécessairement ce qu’il est.

Michel Butel est donc décédé – et j’ai du mal à écrire le mot « mort ». Je regrette de ne pas avoir fait ce texte alors qu’il était encore vivant. Il aurait pu le recevoir comme un cadeau qui peut-être lui aurait fait plaisir. En ce sens, je n’ai pas été fidèle à L’Autre Journal, à la hauteur de cette utopie journalistique qu’était L’Autre Journal. Mais peu importe puisque ce qui vaut ici, c’est la conscience claire de cette utopie, l’idée inébranlable que l’impossible est possible, l’éthique à laquelle nous devons faire l’effort de nous élever, celle dont nous devons nous montrer dignes…