A Genoux les gars : « It’s springtime for Weinstein… »

Plusieurs semaines après le visionnage de la chose, la question reste en suspens : A Genoux les gars est-il le pire film que j’ai pu voir au cinéma ?

Je ne peux l’assurer, sur les milliers de films vus au cinéma (6000 pour ne parler que de ceux vus en salles, à quelques vaches près). Il y a les films de Guiraudie, ceux de Joseph Zito… A genoux les gars est-il pire que Invasion USA par exemple ? Déjà, il est plus mal fait et encore plus bête… Vous me direz : A genoux les gars est-il pire que Forces Occultes, le film de propagande vichyssois sur les Francs-maçons ? Peut-être pas, mais je ne l’ai pas vu au cinéma…

Résumons la chose : Antoine Desrosières, qui avait déjà commis  A la belle étoile A genoux les garçons est-il pire que A la belle étoile ? A mon grand étonnement, oui, voilà qui nous avance déjà un peu — a eu la très démagogique idée de demander à des jeunes, au seul motif qu’ils sont jeunes, d’écrire, et improviser les dialogues d’un film sur le harcèlement, le viol chez les jeunes. Ce n’est pas une fausse bonne idée, ce n’est pas une idée du tout. Dans le cadre d’une séquence pédagogique pourquoi pas, au cinéma : c’est une catastrophe.

Il faut déjà rendre grâce à Desrosières d’avoir particulièrement bien choisi son casting : des gosses irresponsables capable de s’amuser sur un sujet aussi grave : une jeune femme contrainte à une fellation sur le petit copain de sa sœur est soumise à un chantage par son propre petit copain qui filmait la scène… Triste récit d’un fait divers comme il en existe dans un monde où les jeunes filles sont soumises à des pressions sexuelles ou religieuses d’une grande brutalité. Dialogué et joué par quatre jeunes dont le seul critère de sélection semble avoir été de rentrer dans les clichés démagos du cinéaste, le film est d’une stupidité qui finit par impressionner. 

Finissons-en avec le point Godwin : demander à ces gamins irresponsables d’écrire un film sur un tel sujet, c’est demander à Goebbels de réécrire La liste de Schindler ; ce qui pour le commun des mortels est un drame devient ici une franche déconnade entre potes. Une belle aventure cinématographique ou 4 jeunes peuvent marivauder sur un viol. Pauline à la plage sur le viol, on est estomaqué de tant de bêtises. Quant au point Godwin, il s’imposera d’autant plus que, prétextant le voyage à Auschwitz d’une des deux sœurs, on a le droit à un échange sensé faire rire sur les déportés à qui l’on a coupé les cheveux « les tuer, ok, mais les cheveux, ça se fait pas ». Bien entendu, on doit rire de cette « naïveté », ah les jeunes ! Si innocents ! Capables de balancer des horreurs sans réaliser ce qu’ils disent, les pauvres petits canards… Pour qui a tenté d’enseigner aux jeunes la Shoah, cette parenthèse déplacée, qui tend à disculper les jeunes de la part d’antisémitisme qui peut parfois les animer, n’est pas simplement navrante, elle aussi mensongère.

On rétorquera que si l’on tient le drame à distance c’est qu’il faut parler de choses graves avec légèreté, après tout les filles jouent à la fin un bon tour aux maîtres chanteurs. Le procédé est grossier : le décalage est trop important entre le propos, réaliste  (chantage, viol, harcèlement), et la fin tout à fait artificielle,et donc absolument malvenue vu le propos.

Il faudrait prendre ce marivaudage moderne au second degré ? Sauf qu’on n’est pas obligé de tout prendre avec désinvolture sous prétexte que nous avons devant nous des jeunes irresponsables mais « pas bien méchants ». C’est le propos du film : le chantage, la pression sexuelle, le viol : tout ça naîtrait de la misère sexuelle, de l’ignorance, de la bêtise même. Le « c’est pas vraiment de leur faute » qui ressort de ce film est tout à fait honteux. Tout le travail de Desrosières consiste à déresponsabiliser ces jeunes, peu importe leurs actes. Pour cette belle âme, même violeur, un jeune est un panda qu’il faut préserver même s’il peut être agressif. La désinvolture avec laquelle un tel sujet est (si mal) traité est proprement ignoble. 

La seule chose qui sauve vaguement le film de la dégueulasserie absolue est la naïveté des jeunes scénaristes, que l’on essaiera à grand peine de ne pas accabler. Sans aucun recul sur le sujet, ne réalisant pas l’ampleur du désastre, ils mélangent tout, excusent (malgré eux, on espère) l’inexcusable. Pour Antoine Desrosières, c’est plus compliqué, il n’a pas l’excuse de la naïveté, il fait de son film un conte moral dans lequel tout finit bien. Pourquoi aborder pareil sujet si c’est pour se cacher derrière l’excuse du conte, en refusant de parler de ce qui fâche : la misogynie des cités, la violence de ce monde envers les femmes, particulièrement les plus jeunes. En même temps qu’un très mauvais film (on y reviendra), le film est d’abord une belle saleté : parce qu’il édulcore jusqu’à l’écœurement son propos, parce qu’il évite soigneusement d’affronter réellement un sujet si important. Les filles sont idiotes, les garçons sont des salauds, sauf un : un dealer qui forcera lui aussi une des filles à avoir une relation sexuelle (un viol donc), mais il est drôle et on sent que derrière son coté dealer/violeur il y a un cœur qui bat… Affligeant.

Si l’on devait trouver une référence à ce machin, ce serait chez le Mel Brooks des Producteurs, l’improbable comédie musicale présentant un Hitler joyeusement primesautier, dans un spectacle destiné à être un bide par le duo de producteurs véreux : « It’s springtime for Hitler »… On imagine alors une version comédie musicale du film de Desrosières « Le printemps des violeurs », mauvais goût revendiqué, à la différence que dans le film de Brooks, la comédie musicale est volontairement ignoble et déplacée, Desrosières n’a pas cette excuse. Si le parallèle s’impose, c’est surtout parce que j’ai regardé le film comme les spectateurs découvrent la comédie musicale des producteurs : la bouche ouverte à s’en décrocher la mâchoire devant autant de bêtise…  

Mais ma palme du plus mauvais film vu au cinéma ne peut pas être attribuée pour le seul propos, aussi imbécile et dégueulasse soit-il : 8mm, Confession d’un dragueur ou Film Socialisme seraient de sérieux concurrents. Pour mériter le titre il faut allier à un fond discutable une forme désastreuse, et c’est là que A genoux les gars apparaît comme un candidat sérieux à la récompense suprême. Les acteurs n’en sont pas, ils sont jeunes et honnêtement on a pas envie de les accabler. Pour qui passe ses journées avec des jeunes, ce qui est mon cas, voir d’autres jeunes si mal imiter la jeunesse est une torture. Peu aidés par les dialogues interminables et catastrophiques qu’ils se sont infligés, tout sonne faux. On subit scène après scène, très gêné pour eux tant chaque ligne de dialogue agresse l’oreille. L’absence totale de direction d’acteurs de Desrosières livre ces jeunes au ridicule, on ne peut que souhaiter qu’ils trouvent un véritable cinéaste qui saura leur donner une seconde chance. 

Ce qui sauve ces gamins c’est la mise en scène. On est si impressionné  par ce don pour rendre chaque plan aussi laid qu’interminable qu’on en oublie presque le jeu insupportable des acteurs. Les séquences n’en finissent pas, véritable torture pour les oreilles autant que pour les yeux. Au milieu de ce festival de n’importe quoi, un vrai sexe dressé vient nous rappeler que nous sommes dans un film français et que pour faire réaliste, certains pensent qu’il faut filmer un sexe. Bref : si le propos est aussi idiot que douteux, la forme est celle d’un cinéma amateur, bâclé : arnaque intellectuelle autant qu »artistique.

Maintenant, pour les lecteurs de Télérama qui iront malgré tout voir le film, voici quelques conseils pour rester dans la salle jusqu’au bout. Le film dure 1h38, sur le papier. Dans les faits, le spectateur est pris dans une faille temporelle dans laquelle le temps semble élastique. En sortant de la salle, j’étais étonné de ne pas voir de voitures volantes et agréablement surpris de savoir mes proches encore en vie. A genoux les gars est donc une magnifique illustration de la relativité du temps. 

Je l’avoue, sur le moment j’ai surtout eu envie de quitter la salle, en laissant mes affaires derrière moi pour ne pas me ralentir, et de déposer une main courante au commissariat le plus proche. Mais à Diacritik, nous agissons comme des pros. J’ai tenu. 

Pour tenir devant A genoux les garçons, il faut se fixer des objectifs. Si vous envisagez le film dans sa totalité, vous ne tiendrez pas. Le mieux est de se fixer des défis : « je tiens 20 minutes avant de partir », puis 30 minutes. Je ne vous cache pas que le plus difficile est la tranche 30-45 minutes. Heureusement la crétinerie du sujet ainsi qu’un montage aussi hasardeux que surprenant m’ont gardé la tête hors de l’eau. On veut quand même voir jusqu’où le réalisateur est capable de creuser et il faut reconnaître que l’ami Antoine ne ménage pas ses efforts.

Pour la tranche de 45-60 minutes, il vous faudra trouver quelque chose pour vous occuper l’esprit et résister à l’envie de vous immoler par le feu devant l’écran. Pour les fans de foot, je conseille d’essayer de se remémorer le palmarès de la ligue des champions ou du championnat français. Le palmarès du festival de Cannes aussi. Cela exerce votre mémoire et ça occupe.

Pour la tranche 60-75 minutes je dois avouer que j’ai dû me souvenir d’une séquence des Griffes de la nuit 3 : se lacérer les mains pour ne pas dormir et pour s’occuper l’esprit. Les dernières minutes sont les plus faciles, vous savez que vous avez le pire derrière vous, vous avez  tenu, vous êtes fier de vous, vous profitez de ce doux sentiment de l’effort accompli. Pour tenir jusqu’au générique, et jusque sur le chemin du retour vous exercerez encore votre mémoire : avez-vous déjà vu pire film au cinéma ?

A genoux les gars – France, 1h38 – Écrit et réalisé par Antoine Desrosières – Scénario : Antoine Desrosières, Souad Arsane, Inas Chanti –Directeur de la photographie : George Lechaptois- Montage : Nicolas Le Du – Champion de France 1979 : Strasbourg – Avec : Souad Arsane, Inas Chanti, Sidi Mejal, Mehdi Damane, Elis Gurdiole.
Sélection « Un certain Regard », Cannes 2018.