Pays natal (8/16)

©Laurent Deglicourt

Une peinture. Un portrait plus exactement. Un portrait de toi que je m’étais mis en tête de réaliser.

Je devais avoir quinze ou seize ans. Je ne me souviens plus de façon très précise. Je sais que c’est durant cet été-là que j’ai cessé de disparaître des journées entières sur mon vieux vélo, loin du village et loin de Claire. J’avais trouvé une nouvelle façon d’être seul : j’ai commencé à dessiner, à peindre.

Pourquoi cette envie ? Sans doute parce que je t’aimais à cette époque. Je te voyais très peu et l’absence, souvent, vivifie les sentiments. Tu menais déjà ta vie d’adulte : une femme, deux enfants ; tu n’avais pas chômé, assurément. Quatorze ans entre nous deux. Ce n’est pas rien. A se demander si nous avions les mêmes parents…

Et puis je voulais à tout prix réussir un portrait ressemblant, tout en ne sachant pas vraiment d’ailleurs ce que j’entendais par ce mot…

J’avais acheté une toile, de la peinture à l’huile. Je ne possédais de toi qu’une petite photo en noir et blanc pour tenir lieu de modèle et je l’ai épinglée sur le chevalet que j’avais fabriqué pour l’occasion.

J’ai imaginé un tableau vaguement « surréaliste » – nul n’est parfait. Je me souviens qu’à cette époque, j’aimais les peintures de Dali. Je regardais aussi beaucoup les œuvres de Leonora Carrington ou de Dorothea Tanning. J’avais vraiment des goûts de merde. Et personne, hormis les livres peut-être, ne pouvait vraiment m’aider à les améliorer. J’étais jeune, naïf, inexpérimenté.

Je t’ai représenté de noir vêtu, en plan rapproché, immergé jusqu’à la ceinture dans une eau calme. Tu tenais un miroir dirigé vers le spectateur mais orienté de manière à refléter le ciel, qui se trouvait hors-champ. Le portrait, en lui-même, était très frontal, hiératique. Ton visage était neutre. Je rêvais d’une peinture très réaliste dans son exécution mais, en même temps, énigmatique et étrange. Je ne maîtrisais pas encore très bien la technique de l’huile, c’était parfois très délicat d’obtenir les effets que je désirais.

A la fin, pourtant, j’étais assez fier de moi. L’idée originelle avait été progressivement recouverte par le tableau lui-même, c’était bon signe. Il m’avait fallu quinze jours de travail acharné pour en venir à bout.

Au milieu du mois d’août, tu es passé en coup de vent chez Claire. Tu étais de mauvaise humeur et tu semblais pressé. Tu étais toujours un peu comme ça. J’y étais habitué. Ta femme était restée à Amiens avec vos deux enfants. J’étais à la fois ému et anxieux. Je t’ai dévoilé le tableau en te disant que j’avais réalisé ce portrait de toi, pour toi, et que je désirais te l’offrir.

Il y avait eu un grand silence. Tu avais regardé attentivement la peinture encore odorante puis, avec cet air sévère et ce ton cassant que tu utilisais toujours quand tu t’adressais à moi : « Ce n’est pas moi du tout ton truc ! C’est raté ! Quelle idée de vouloir m’offrir ça ! ».

A la fin des années quatre-vingt-dix, tu t’es séparé de ta femme. Tu t’es alors installé avec tes deux fils dans une nouvelle maison, à Amiens, non loin du centre-ville. Notre père était aux cieux. Sa mort brutale, quelques mois auparavant, nous avait artificiellement rapprochés. Bonne pâte, je t’avais  proposé mon aide pour ton déménagement. Dans l’appartement que tu quittais, j’ai avisé ton portrait ; c’est-à-dire le mien, celui que tu avais tout de même consenti à emporter, quinze ans auparavant, celui que je t’avais malgré tout donné, au lieu de le lacérer sous tes yeux de colère et de dépit. Il était posé à même le sol de la pièce qui te servait de bureau, une chambre que tu n’avais jamais vraiment investie.

« Vous avez des remords et vous essayez d’en faire des souvenirs »… Cette phrase s’est imposée à moi dès que j’ai aperçu mon tableau, appuyé contre le papier-peint douteux. Elle m’avait marqué, autrefois – va savoir pourquoi –, et elle m’était restée en tête (c’est une réplique que Charles Boyer adresse à Danièle Darrieux dans un film de Max Ophüls). J’ignorais si tu étais simplement capable d’avoir des remords. Quant aux souvenirs, je préférais vraiment les éviter. Autrement, j’aurais quitté cet appartement immédiatement, j’aurais dévalé les escaliers et définitivement jeté aux orties mon ancienne indulgence et ma gentillesse démodée. A cet instant, j’en crevais d’envie.

Au lieu de ça, j’ai avalé ma salive. Mon cœur battait très vite. J’ai balayé cette émotion mauvaise qui m’envahissait peu à peu…

– Tu as encore ce vieux truc ?

– Oui, tu vois…

Puis, très vite, nous avons parlé des meubles qui restaient dans l’appartement et que nous devions encore descendre dans la camionnette de location.

©Laurent Deglicourt