Robert Colonna d’Istria : Une famille corse, 1200 ans de solitude

Le titre du livre de Robert Colonna d’Istria attire notre attention sur deux éléments paradoxaux : la datation, 1200 ans de solitude, allusion évidente au roman de García Márquez, Cent ans de solitude (1967) qui raconte sur plusieurs générations, au long d’un siècle, l’histoire de la famille Buendía depuis la fondation du village de Macondo et le lien avec l’histoire d’une famille corse, et pas n’importe laquelle, puisqu’il s’agit de la famille Colonna d’Istria.

Dans une longue introduction, l’auteur, qui fait partie de cette lignée, justifie ce choix, plus ambitieux dans la chronologie que celui du grand écrivain colombien, en indiquant que son entreprise n’a rien de savant, qu’il ne s’agit pas d’une classique tentative généalogique, archéologique, historique, ou scientifique mais qu’elle se place dans une interprétation subjective, littéraire  de l’histoire d’une famille, celle des Colonna d’Istria, très connue en Corse, en remontant à l’année 816, au long de 12 siècles. Cette approche écarte donc, dès le début, la polémique sur l’histoire de la Corse depuis la conquête française ou même depuis l’occupation génoise, en remontant plus loin dans le temps, dans ces siècles obscurs du passé de l’île.

L’auteur parle à la première personne, il intervient souvent dans son récit avec beaucoup d’humour, d’insolence ou d’esprit critique ce qui l’éloigne, sans aucun doute, du sérieux de l’historien ou de la possible vanité que la reconstruction de cet arbre généalogique pourrait lui inspirer. On retrouve ici, de façon inattendue, les qualités de second degré déjà appréciées dans un recueil précédent de Robert Colonna d’Istria, Le testament du bonheur (éd. du Rocher, 2016), savoureux pastiches de critique littéraire. En effet, ce n’est pas un des moindres intérêts que cette distance ironique tant par rapport à ses glorieux ancêtres dont il donne un portrait sans complaisance que vis-à-vis de la situation de la Corse et des corses dans leur passé et leur présent. L’ouvrage, malgré une abondante documentation qui puise aux meilleures sources, et une volonté permanente de donner le maximum de détails au sujet de chacun des personnages, la plupart du temps inconnus du lecteur, ou des périodes évoquées souvent confuses, n’est jamais ennuyeux et se lit comme un roman de cape et d’épée.

La parution de ce livre dans la prestigieuse collection « Terre Humaine », fondée par Jean Malaurie en 1955, et dirigée actuellement par Jean-Christophe Rufin, aux éditions Plon, montre bien la dimension anthropologique de l’ouvrage. Le caractère solitaire de l’histoire de cette famille est relié dans cette introduction à sa situation dans l’île, à son insularité et aux mystères de ses origines. Ce serait une erreur de ne voir dans ce livre qu’une tentative d’investigation généalogique alors qu’elle est, avant tout, une réflexion sur l’histoire. La généalogie qui s’y trouve, avec une reconstitution minutieuse de la vie de plusieurs Colonna d’Istria de cette famille, est au service de l’histoire et non le contraire. Il remonte à ce qu’il appelle les ténèbres, cette époque lointaine dont on ne sait rien, où des gens vivaient, travaillaient, agissaient en Corse. La famille, qui constitue le centre de l’histoire, est celle des Colonna d’Istria, issue d’une région de l’ouest de la Corse dont l’auteur va suivre toute l’histoire. A cet égard, l’ouvrage, qui est une véritable somme, correspond bien à la recommandation de Pierre Bourdieu pour cette collection : « Se regarder et regarder, objectiver la subjectivité ».

C’est d’abord une réflexion très intéressante sur le concept de famille, sur les noms communs, le partage d’un destin, d’un groupe qui se perpétue à travers les âges. Le texte nous explique l’origine des noms, de celui des villages. Le livre est un récit de ce qu’il est advenu de tous ces membres de la lignée Colonna d’Istria. C’est un travail d’anthropologue, d’ethnologue, de sociologue, d’économiste. La généalogie est présente aussi, bien sûr, mais elle est mise au service de cette reconstitution. C’est une façon de parcourir toute l’histoire très compliquée de la Corse conquise, tour à tour, par une série de puissances extérieures, plus ou moins généreuses et de voir comment cette famille a eu des relations avec tous ces occupants successifs : grecs, aragonais, génois, français.

On remonte donc, par le biais de l’histoire de cette famille, aux conflits qui ont vu s’affronter chrétiens et musulmans, à l’intérieur de la Méditerranée, les grandes divisions du Moyen Âge, l’époque moderne avec ses guerres la colonisation, la décolonisation, les revendications identitaires aujourd’hui. Comme l’affirme clairement l’auteur, le livre se veut une chronique du monde vu par le prisme d’une famille corse. Il s’agit, en fait, d’une histoire de la Corse perçue à travers cette chronique. C’est donc une source de connaissances précieuses pour comprendre la complexité, la variété, et la succession de drames qui constituent l’histoire de l’île. Les Colonna d’Istria traversent ces périodes mouvementées comme ils peuvent, entre audace et compromission face aux conquérants. Les premiers habitants à porter ce nom apparaissent à la fin du XVIIème siècle. Auparavant, Istria est d’abord un château dans la région du village de Sollacaro, dans la vallée du Taravo et de la région de la Rocca.

Malgré la clarté du récit, et sa structure chronologique, on se perd parfois dans toutes ces révoltes, alliances et bouleversements, comme c’est le cas dès qu’on essaie de suivre et de comprendre le passé compliqué de la Corse. C’est ainsi que Robert Colonna d’Istria nous fait connaître les vies extraordinaires de personnages qu’aucun romancier n’aurait pu imaginer, une série d’individus pittoresques qui vont vivre des destinées singulières, faites de succès et d’échecs: le premier est Ugo della Colonna, compagnon de Charlemagne ! plus proche de la légende que de l’Histoire, considéré comme Comte de Corse. On saute ensuite à Vincentello, 600 ans après, qui passe sa jeunesse à la cour de Barcelone. Le XVème siècle est le siècle des malheurs, des famines, des pirates et des guerres. Il incarne la résistance à Gênes, représente la voix aristocratique, la terre des seigneurs. Vincentello, né vers 1380, se déplace dans toute la Corse, rentre à la cour de Barcelone, à celle de Naples, il est reçu comme un prince en Toscane. Il se bat en Italie. C’est un corsaire opposé à Gênes, il décide la construction de la citadelle de Corte pour contrer les génois et contrôler une partie de la Corse en plein milieu du territoire génois. Le roi d’Aragon le soutient dans ses opérations contre Gênes. Il termine tragiquement sa vie, est fait prisonnier et conduit à Gênes. Avec lui, c’est une occasion manquée d’associer la Corse à l’Aragon : après la mort de Vincentello le parti aragonais ne parvient plus à trouver de chef en Corse. Sont aussi présentés des personnages romanesques comme Orso Alamano, le comte Arigo Bel Messere Guglielmo ou Giudice di Cinarca, tous seigneurs de la Corse du Sud ou plus tard Mateo Vazquez de Leca qui appartient à la famille, ecclésiastique qui servira d’intermédiaire pour la libération de Cervantès, prisonnier des barbaresques à Alger !

On voit par exemple le fils de Vincentello épouser vers 1500 la fille d’un riche marchand génois. De 1511 à 1728 la Corse est administrée par Gênes, directement ou par l’office de Saint Georges, créancier préoccupé essentiellement par les finances. Puis c’est l’épisode de l’indépendance avec Pascal Paoli. C’est en 1768 lorsque la Corse devient française que la pratique du nom patronymique se généralise et que d’Istria est choisi comme nom par les membres de la famille. L’histoire des Colonna nous permet donc de naviguer entre l’histoire de la Méditerranée la chute de Constantinople, l’arrivée de l’office du Saint-Georges à Gênes, le royaume d’Aragon,   la révolution française, la conquête française qui marque le début de l’histoire contemporaine.

Le texte dresse un bilan très lucide du rapport de Gênes avec les Corses et les notables. Cela est illustré par des informations tirées de chroniques ou de rapports qui nous donnent des renseignements très précieux sur la situation des Istria à l’époque. À partir de tous ces événements, Robert Colonna d’Istria analyse en détail le comportement des Corses par rapport aux conquérants, il entre dans psychologie propre et l’esprit de la famille Colonna. Il présente toute une réflexion sur la Corse et les corses, à travers cette histoire particulière. Il propose même de longs développements sur le système fiscal, la religion, la religiosité en Corse, le pouvoir des sorciers, des magiciens, des revenants, aspects peu connus, les chapelles et les cimetières, la pratique des vedute, ces assemblées qui réunissaient les communautés.

La deuxième partie, plus documentaire, concerne l’histoire des Istria à l’époque moderne et donne des précisions sur les membres de la famille à travers leurs différentes fonctions politiques, économiques, religieuses, sociales, littéraires. On change de monde : la liste de tous ces Istria est impressionnante et montre leur puissance : magistrats, hommes politiques, médecins, évêque, paysans, avec là aussi des personnages hauts en couleur comme la comtesse Dora d’Istria au XIXe siècle ou Madeleine Huilliet d’Istria, auteure de plusieurs ouvrages consacrés à l’histoire de l’art ou François Colonna d’Istria, professeur agrégé de philosophie. Toutes les disciplines sont représentées et la liste fournie en annexe complète ces informations : elle donne une liste des Colonna d’Istria d’aujourd’hui, qui exercent dans tous les domaines, 400 personnes en tout.

Dans son souci d’exhaustivité, l’auteur en vient même à examiner la société villageoise traditionnelle, ses coutumes. Et raconte quelques histoires croustillantes. Il parle aussi de la vendetta. De la diaspora et même de Napoléon ! Comme il l’affirme en conclusion : Le propos de ce travail est limité à l’histoire d’une famille, dans l’acception la plus générale du mot, ensemble des porteurs du même nom, qui peut recouvrir – c’est une évidence- une infinie diversité de personnalités et d’autant de sensibilités.

Des Annexes nombreuses et originales complètent cette longue (parfois trop longue) étude, par exemple un état de bulletins établie par un candidat Colonna aux élections législatives en 1837, la liste des Colonna membres de la Légion d’Honneur, et une liste de tous les Colonna vivants, avec des indications précises sur leur métier, leur lieu de résidence.

On comprend mieux, après avoir suivi les destins de ces nombreux membres de la famille Colonna d’Istria, bien plus nombreux que les 24 représentants de Macondo, cette notion et ce poids de la solitude qui ne peut être vaincue qu’en dépassant ce que García Márquez nomme les « velléités de la mémoire » Les individus naissent et meurent au long des siècles. Robert Colonna d’Istria rejoint dans ce livre le conseil donné par García Márquez dans son discours de réception du prix Nobel de littérature, en 1982 : il faut se souvenir de notre passé, de notre solitude. Les Colonna d’Istria lui offrent la base d’une réflexion qui va bien au-delà de la généalogie de cette famille. Ces mémoires multiples aboutissent à une méditation sur le temps. Tel le colonel Aureliano Buendia de García Márquez, Robert Colonna d’Istria raconte avec brio ces histoires successives qui se répètent inlassablement jusqu’à l’époque contemporaine. Un beau et passionnant livre, indispensable pour comprendre l’histoire compliquée de la Corse au long des siècles.

Signalons aussi, pour finir, d’excellentes planches d’illustrations qui nous présentent de belles maisons, des activités sociales, des cartes, liées à la famille Colonna d’Istria. Un regret pourtant : le choix de la photographie pour illustrer la couverture du livre. Elle montre quelques braves villageois de Piana, zone où l’on trouve assez peu de membres de la famille Colonna d’Istria, assis sur un banc, « qui se reposent à l’ombre de l’église » dit la légende. Peut-être une concession commerciale à un stéréotype du paysan corse avec son chapeau et son pantalon de velours !

Robert Colonna d’Istria, Une famille corse, 1200 ans de solitude, Terre Humaine Plon, 2018, 396 p., 22 € 90 (15 € 99 en version numérique)