Joseph Zobel et la Martinique des années 30

Joseph Zobel

« J’aimerais que les générations à venir quand elles recherchent la Martinique authentique se replongent dans tout ce qu’il a écrit, car Zobel c’est une mine […] Je dis que Zobel, c’est notre Pagnol. Zobel, c’est le peintre du petit peuple de la Martinique […] C’est vraiment un personnage extrêmement important et une figure illustre de notre culture » (Euzhan Palcy) 

En ce mois de mai 2018 où de nombreuses manifestations célèbrent Césaire, de plus en plus lu et connu dix ans après sa mort, il est bien aussi de revenir à celui qui fut dans l’ombre de son compatriote : Joseph Zobel.
L’épigraphe de cet article est d’Euzhan Palcy qui, dès 1983, avait adapté Rue Cases-Nègres de Zobel au cinéma, roman aujourd’hui remis en une par son adaptation en bande dessinée. Qui sont les deux complices de cette création, Michal Bagoé et Stéphanie Destin, tous deux déjà connu pour l’intérêt qu’ils portent à la littérature jeunesse ? Dans sa chronique (Le Monde Afrique, le 30 mars 2018), Kidi Bebey rappelle que Michel Bagoé était le fils d’un collègue de Zobel à Ziguinchor au Sénégal. Michel Bagoé, écrivain et musicien, bien qu’ayant vécu en Afrique, s’est inspiré de récits de la Martinique, son île d’origine. Pour La Rue cases-nègres, il s’est senti, « ayant connu Joseph Zobel, (…) une certaine légitimité à scénariser son roman ».

On comprend donc l’attrait de l’illustratrice Stéphanie Destin et de Michal Bagoé pour le classique de la littérature martiniquaise qu’est le roman de Zobel. Il y a peu de romans francophones adaptés en BD alors que cette opération artistique est devenue beaucoup plus fréquente pour de nombreux chefs d’œuvre en littérature française, par exemple. Il est symptomatique que ce soit à nouveau Présence Africaine qui accueille cette création puisque c’est cette maison d’édition qui avait assuré au romancier sa notoriété. Répondant aux attentes les plus habituelles de ce transfert, la création « d’après l’œuvre de Joseph Zobel », est bien destinée aux jeunes : elle rend le roman accessible, attrayant et sûrement plus directement lisible que les 300 pages de l’œuvre… Elle participe à la transmission du patrimoine martiniquais et l’on peut espérer qu’elle ne soit pas cantonnée aux jeunes lecteurs martiniquais mais qu’elle touche aussi de jeunes Français de métropole, en élargissant le patrimoine français bien étroitement hexagonal. Manifestement, Michel Bagoé a été touché par cette œuvre et a voulu la faire connaître, reconduisant à l’œuvre initiale par ce nouveau mode d’expression. Il se fait en quelque sorte le scénariste du romancier en une transposition la plus fidèle possible.

Les choix avec des ajouts et des coupes sont toujours délicats à faire. Dans la BD, le scénariste a réparti l’histoire, en suivant la chronologie du roman, en six grandes parties d’inégale longueur, de l’enfance de José à la rue cases-nègres à la fin de l’adolescence avec l’obtention du baccalauréat à Fort-de-France. La première partie, composée de 20 planches, restitue la vie quotidienne des enfants sur le domaine du béké, les jeux, les bêtises, la faim omniprésente, le mélange créole/français de leurs échanges. L’extrême pauvreté est rendue par le dessin avec les personnages (enfant et adultes) vêtus de haillons et qui se préoccupent des dégâts qu’ils opèrent sur ces vêtements qui n’en peuvent plus. La seconde partie, composée de 6 planches, poursuit cette exploration d’une vie de misère mais aussi de partage, de joie et d’éducation la plus stricte possible avec le départ des adultes pour le dur travail dans les champs de canne, l’incendie involontaire que provoquent les enfants et la punition qui suit : ne pas rester à la rue case-nègres mais intégrer les petites bandes ou alors, rester près de leurs parents : c’est ce que retient la grand-mère qui ne veut, pour rien au monde, condamner son petit-fils au travail de la canne à sucre. La grande vignette qui rend compte de cette décision est retenue pour la couverture de l’album, expurgée de son texte. La troisième partie, de sept planches, est consacré au voisin que José aime plus que tout, Mr. Médouze : avec lui, il découvre les contes des temps anciens et l’histoire de l’esclavage et connaît sa première proximité avec la mort puisque ce vieux monsieur meurt épuisé dans les champs de canne. La quatrième partie, de onze planches, marque la première rupture spatiale puisque José est inscrit à l’école de Petit-Bourg. Après ses déboires pour sa subsistance quotidienne, la grand-mère quitte aussi la rue cases-nègres pour s’installer au Petit-Bourg. Elle tombe malade et est emmenée à l’hôpital. La cinquième séance, de six planches, est marquée par son retour, guérie, la préparation de la première communion de José, son amitié avec Jojo. La sixième et dernière partie est la plus longue : elle est de 22 planches. José obtient le certificat d’études primaires, une demi-bourse pour le lycée de Fort-de-France où il rejoint sa mère qui se débrouille comme elle peut pour subvenir à leurs besoins, l’obtention du baccalauréat et la mort de la grand-mère. On peut dire que, même si elle n’est pas toujours présente dans toutes les parties, la grand-mère, Man Tine, les domine de sa stature inoubliable et on comprend que le scénariste et l’illustratrice soignent particulièrement le chagrin qui submerge José à l’annonce de sa mort.

Le scénariste a donc retenu les événements marquants de la vie de José et son parcours dans trois espaces bien délimités : des cases sur le domaine du béké, au Petit-Bourg puis la vie à Fort-de-France. Pour les relier entre eux, il ménage des explications qui font la transition d’une partie à l’autre. La première narration explicative commence ainsi : « Année 1926. Sur l’île de la Martinique, possession de la France depuis juin 1635, à la suite de la colonisée entérinée par le flibustier Pierre Belain d’Esnambuc.
Quatre-vingt ans après l’abolition de l’esclavage intervenue en 1848, la condition des citoyens descendants d’esclaves arrivés du continent africain, n’a guère évolué. La grande majorité d’entre eux travaille dans les champs de canne à sucre, dans des conditions et des salaires misérables ».

Ainsi, régulièrement, des informations sont données dans ces résumés plus ou moins exhaustifs pour remplacer, en quelque sorte, les notations essaimées par le romancier dans son œuvre. Les descriptions de l’environnement naturel ou habité sont prises en charge, de belle façon, par l’illustratrice avec à la fois réalisme et sobriété. Dès la p.14, une page entière chante la beauté de l’île aux fleurs « qu’est la Martinique ». C’est bien le dynamisme entre le dessin et le choix des bulles et espaces diégétiques qui parvient à trouver un équilibre entre les dialogues et la représentation visuelle.

Ce que l’on remarque, toutefois, dans cette adaptation pour la jeunesse, c’est qu’on a une réduction de la complexité du discours que tenait le narrateur dans son roman. C’est à ce titre que lire cette BD peut être une introduction à une lecture ultérieure du roman ; ou l’inverse, lire la BD, en connaissant le roman permet de mieux percevoir la complexité justement de ce discours, même si l’auteur en avait minimisé la force de dénonciation. Dans un séminaire à l’université Laval en 1996, il déclarait : « Quand j’ai voulu écrire le livre, ce n’était pas pour fustiger qui que ce soit, ce n’était pas pour condamner qui que ce soit, c’était pour me livrer en toute liberté au retour du souvenir, si j’ose dire, et puis alors une manière de glorifier ma grand-mère. C’était à ce moment-là que je me rendais compte du génie qu’elle était ». 

Il nous faut donc introduire plus explicitement à l’œuvre et à son écrivain : Qui est ce Joseph Zobel (1915-2006) dont cette BD vient nous remettre en mémoire le roman essentiel ? On peut trouver de nombreuses informations sur le site consacré à l’écrivain, dû à Alfred Largange, ou sur le site ile-en-ile. De la même génération que Césaire (1913), Zobel est né à Rivière-Salée, dans le Sud de la Martinique, le 26 avril 1915, dans une famille modeste dont La rue Cases-Nègres donne une évocation précise. Sa mère ne pouvant s’en occuper, il est élevé par sa grand-mère, l’inoubliable Man Tine du roman, travailleuse dans la canne sur un domaine de békés. Lorsqu’il est reçu au concours des bourses, il rejoint sa mère à Fort-de-France qui fait autant de sacrifices que Man Tine pour permettre à son fils d’arriver jusqu’au baccalauréat.

Il a alors différents emplois et doit renoncer à des études d’architecture, nécessairement en France, du fait de la Seconde Guerre mondiale. Il commence à écrire et privilégie la description du monde rural martiniquais : ses nouvelles paraissent dans Le Sportif, petite feuille de presse des rencontres sportives. Parmi ses lecteurs, Aimé Césaire, engagé dans l’aventure de la revue Tropiques, qui l’encourage à écrire un roman. Ce sera Diab’là, l’histoire d’un paysan et d’une communauté de pêcheurs. Le thème et le ton du roman ne plaisent pas à la censure et le roman n’est publié qu’en 1947. A la fin du règne de l’Amiral Robert, le gouverneur Ponton l’engage comme attaché de presse, responsable de la revue Antilla et de l’hebdomadaire culturel La Semaine Martiniquaise. Le décès du gouverneur l’oblige à retourner au Lycée Schœlcher comme secrétaire du proviseur. En 1946, il part à Paris et reprend ses études à la Sorbonne. Professeur adjoint au Lycée François Ier de Fontainebleau, il s’y installe avec son épouse et ses trois enfants en 1947.

Zobel, récitant un poème, Paris, 1950

Publié d’abord en 1950, aux éditions Jean Froissart, ensuite en 1955, aux Quatre Jeudis, La rue Cases-Nègres devra attendre jusqu’à 1974, avec l’édition de Présence africaine, pour être pleinement reconnu. Par ailleurs, l’adaptation filmique d’Euzhan Palcy en 1983 a touché un public plus large que le public antillais et le roman est devenu un classique des programmes scolaires.

Lié à de nombreux Sénégalais de Paris, dont L-S. Senghor, Zobel part au Sénégal en 1957, dans le cadre des dispositifs mis en place par la loi-cadre. Il est nommé directeur du collège de Ziguinchor (actuellement Lycée Djignabo) en Casamance et quelques mois plus tard à Dakar comme surveillant général du lycée Van Vollenhoven (devenu Lycée Lamine Gueye). Il est enfin producteur d’émissions éducatives et culturelles à la Radio du Sénégal, dont il crée le service culturel. Ses émissions seront écoutées dans toute l’Afrique Occidentale francophone. Quelques anecdotes de sa vie dakaroise sont relatées dans les recueils Mas Badara (1983) et Et si la mer n’était pas bleue (1982).

A sa retraite, en 1974, Joseph Zobel s’installe en France près du village d’Anduze (Gard), où il poursuit son travail d’écriture et d’autres pratiques artistiques : ainsi, il est passé maître dans l’art floral japonais. En mars 2002, Zobel publie Gertal et autres nouvelles, un recueil de nouvelles suivies d’extraits de son journal (1946 à 2002). La même année, il publie chez Ibis Rouge Le soleil m’a dit…, un ouvrage rassemblant une partie de son œuvre poétique. Il meurt le 17 juin 2006 à Alès, dans le Gard.

Dans son souci « de ne fustiger personne », J. Zobel supprime après la première édition de 1950, la dédicace :
« À MA MÈRE,
Domestique chez les Blancs.
À MA GRAND’MÈRE,
Travailleuse de plantation,
et qui ne sait lire ».

Ainsi que l’exergue, extrait de l’Évangile :
« Voici, le salaire des ouvriers
qui ont moissonné vos champs,
et dont vous les avez frustrés, crie ».

En redonnant quelques caractéristiques du roman, on constatera la proximité recherchée par la BD. Le roman lui-même se déploie en trois parties d’égale longueur et suit le personnage, José Hassam, de sa toute petite enfance au baccalauréat. La topographie choisie est significative et ouvre progressivement l’univers de José puisqu’il passe de la rue cases-nègres à Fort-de-France via le Petit-Bourg. Toute la première partie fait revivre sa vie dans ce lieu particulier de la plantation dont, avec une sobriété d’enfant, il décrit la hiérarchie implacable. José y vit une enfance heureuse malgré les privations et l’éducation sévère de sa grand-mère. Elle lui apprend, sans qu’il en prenne vraiment conscience alors, les résistances du quotidien : ne pas fréquenter n’importe qui, ne pas s’approvisionner à la boutique, ne pas envier les autres enfants qui gagnent quatre sous en travaillant dans la canne, acquérir de bonnes manières pour sortir à tout prix de l’enfer des cannes. Elle lui raconte aussi des histoires, largement relayée par le vieux Mélouze auprès duquel José forge sa culture d’origine. Ces deux aînés ont sollicité et renforcé ses dispositions intellectuelles.

Le grand événement est l’entrée à l’école de Petit-Bourg. C’est à d’autres expériences humaines que José est confronté : il apprend avec plus de conscience son appartenance au bas de l’échelle sociale. Il n’en réussit pas moins et cette seconde partie qui couvre toute sa scolarité primaire s’achève par sa réussite au Concours des Bourses. La troisième partie le fait plonger dans un nouveau monde mais un monde de privations pour sa mère qui a pris le relais de Man Tine puisque la bourse n’est que d’un quart et qu’il faut compléter la somme manquante.

« — Ils sont trop méchants ! C’est parce que nous sommes des petits nègres, pauvres et seuls, qu’ils t’ont pas donné une bourse entière. Ils savent bien que je suis une malheureuse femme et que je ne pourrais pas te payer le lycée. Ils savent très bien que te donner un quart de bourse, c’est rien te donner du tout. Mais ils savent pas quelle femme de combat je suis. Eh bé ! J’abandonnerais pas ce quart de bourse. Tu iras dans leur lycée ».

Réplique entièrement retenue à la p. 68 de la BD. Il sait désormais combien il est différent des autres lycéens. Son parcours de lycéen est brillant même s’il y a quelques accrocs en chemin. Les amis qu’il se fait ne sont pas ses camarades du lycée mais, en dehors du lycée, des jeunes qui n’ont pas réussi comme lui, Jojo et Carmen. Là encore, Zobel diversifie la description des différents groupes sociaux de la mosaïque martiniquaise. Le roman s’achève sur la mort de ManTine aux obsèques de laquelle José n’a pu aller faute d’argent pour payer le voyage. Il l’imagine : « Je m’obstinai encore à me représenter le visage de m’man Tine morte. Toujours cette image se refusait. J’essayais alors de transposer celui de M. Médouze, étendu comme un Christ noir sur une planche nue, au milieu de la case ».

Si le visage se refuse ce sont les mains de travailleuse de sa grand-mère qui s’imposent et que Zobel transcrit en un passage d’anthologie, dénonçant, plus fortement que tout autre discours, le travail d’esclave : « C’étaient ses mains qui m’apparaissaient sur la blancheur du drap. Ses mains noires, gonflées, durcies, craquelées à chaque repli, et chaque craquelure incrustée d’une boue indélébile. Des doigts encroûtés, déviés en tous sens ; aux bouts usés et renfoncés par des ongles plus épais, plus durs et informes que des sabots de je ne sais quelle bête ayant galopé sur des rochers, dans de la ferraille, du fumier, de la vase.
… Ces mains, que m’man Tine lavait soigneusement chaque soir et plus méticuleusement encore le dimanche matin, mais qui semblaient plutôt avoir été passées au feu, battues au marteau sur une pierre, enterrées puis arrachées avec toute la terre y adhérant ; puis trempées dans l’eau sale, longuement séchées au soleil, et enfin jetées là, avec une désinvolture sacrilège, sur la blancheur de ce drap, au fond de cet obscur taudis.
… Ces mains, aussi familières que la voix de m’man Tine, m’avaient tendu mes platées de racines pilées, débarbouillé avec une tendresse qui n’en atténuait même pas la rugosité, habillé ; avaient frotté et tapoté mes vêtements sur des pierres de la rivière.
Une de ces mains avait étreint un jour ma petite main pour me conduire à l’école ; j’en gardais encore la sensation.
Elles n’avaient jamais été belles, évidemment ; elles avaient essuyé tant de macules, tiré et soulevé tant de fardeaux. Et quotidiennement pincées, éraflées, et cramponnées au manche de la houe, en proie aux morsures féroces des feuilles de cannée, pour créer la Route Didier ».

Nous notions précédemment que la BD réduisait la force dénonciatrice de certains passages du roman. Plusieurs pourraient être cités en plus de celui que nous venons de citer. Mais, en ces temps de « Me Too », l’explication très précise de m’man Tine de ne pas envoyer son petit-fils dans les petites bandes, vaut d’être connue : « A la mort de ma mère, personne a voulu de moi, sauf tonton Gilbert. Eh bé ! qu’est-ce qu’il a fait de moi, tonton Gilbert ? Il m’a embarquée dans les petites bandes, à arracher des herbes au pied des jeunes cannes, afin que je lui rapporte quelques sous le samedi soir. Moi, j’étais toujours baissée du matin au soir dans un sillon, ma tête plus bas que mon derrière, jusqu’à ce que le Commandeur, M. Valbrun, ayant vu comment j’étais faite, m’a tenue, m’a roulée à terre et m’a enfoncé un enfant dans le ventre. Voilà, eh bé ! ta mère, j’ai pas voulu la mettre dans les petites-bandes… ».

Par ces deux simples citations, on aura compris que La rue Cases-Nègres n’est pas la saga triomphante d’une ascension sociale mais la restitution d’un parcours difficile, semé d’embûches et d’obstacles, au plus près de la réalité sans pathos superflu ni gommage des inégalités et des résistances des dominés. Les personnages de femmes, et particulièrement celui de la grand-mère, en sortent inoubliables. Dans une intervention à Association Martiniquaise de la Maison de la Canne aux Trois-Îlets, le samedi 28 mai 2016, Huguette Bellemarre a rendu hommage au personnage de m’man Tine : « Alors, échec ou réussite de Man Tine ? […]. Succès puisqu’elle a enfin réussi à sortir sa descendance de la rue Cases-Nègres. Mais à quel prix ? Rebuté par le lycée dans lequel il se sent tout à fait étranger, et qui est peut-être le symbole de cette société post-esclavagiste et coloniale où il n’y a pas de place pour lui, c’est-à-dire pour des intellectuels ou simplement des diplômés issus du prolétariat nègre, José-Joseph ne peut pas offrir à son pays un retour sur investissement, et réciproquement. Il n’a d’autres perspectives que l’exil.[…] Toutes les personnes ayant vécu sur une habitation qui m’ont apporté leur témoignage pour cette intervention m’ont affirmé que cette volonté de sortir de la canne – ou du moins d’en faire sortir leurs enfants – était collective à tous les ouvriers et toutes les ouvrières agricoles. A partir de là, Zobel a pu concentrer, styliser, bref, effectuer son travail de création. […] Pour l’universitaire Michelle Monrose, Man Tine est même un mythe, au sens ici d’un récit fondateur, anonyme et collectif qui permet aux êtres humains de se positionner pour savoir d’où ils viennent, où ils vont, ce qu’ils font sur terre ; et qui est donc nécessaire à la structuration de la pensée ».

Le témoignage de la comédienne Jenny Alpha peut encore confirmer l’importance de Zobel et de son œuvre : « Joseph était un très grand ami. On ne parlait pas assez de lui à côté de Césaire, Damas et Senghor. Pourtant il fut partie prenante de la Négritude. Il s’est tourné vers le roman plutôt que sur le manifeste. Il n’a pas pris d’option politique comme Césaire ou Senghor, mais je ne sépare pas l’excellence de la littérature noire de ces hommes. Joseph était un homme intelligent, brillant et réservé. Je l’ai connu à Paris, dans les années 40. Il venait nous voir et nous apportait ses manuscrits, c’est ainsi que j’ai pu lire Diab’la avant sa publication. Il m’a envoyé son dernier recueil de poèmes. Je viens d’écrire à sa fille Jenny. Son père l’avait ainsi prénommée par amitié pour moi ». 

Le grand René Depestre écrit pour sa part : « Chez Zobel le sentiment de l’imposture raciale, de l’injustice sociale, de la solitude, de la tendresse dans les Caraïbes, est parvenu à transcender les banalités exotiques du populisme et du « doudouisme ». Zobel est un classique de la littérature caribéenne ».