Pays natal (2/16)

© Laurent Deglicourt

C‘est tous les jours à peu près le même trajet : cinq ou six kilomètres le long du chemin de halage puis retour ; après la journée au lycée, manière de te revivifier… Jusqu’alors, toute pratique sportive se résumait pour toi à un supplice inutile. Désormais, si un soir tu renonces, tu te sens coupable. Tu négliges souvent le repas du midi. Les heures qui suivent, tu as faim et la tête te tourne un peu. Ce sont des sensations inédites, une promesse de liberté.

Quinze kilos se sont évaporés depuis septembre et il faudrait que tu t’en délestes encore de cinq…

Tu étais collégien. Un enseignant t’avait demandé de changer de place et tu t’étais retrouvé, sans l’avoir choisi, à côté d’une élève qui te plaisait, qui t’intimidait, à qui jamais, bien sûr, tu n’avais osé adresser la parole. Longtemps, tu t’es souvenu de l’aversion exprimée par son visage. Tu te rappelles également très bien que le soir, en rentrant, tu n’avais pas réussi à contenir tes larmes et que tu avais eu honte de cette faiblesse. De ces moments, ton adolescence est remplie ; pendant de longues années, un épais capiton t’a enveloppé. Il te séparait très efficacement des autres.

Aujourd’hui, la minceur se dessine. Autre corps, autres mœurs : des yeux lourds s’attardent, insistent et s’insinuent ; un regard féminin aimanté par les seules apparences – comme un mauvais vaudeville désireux d’entrer au répertoire. Mensonge, superficialité et mascarade sont les principaux ressorts dramatiques de la triste farce qui s’annonce et les trois coups vont bientôt résonner ; alors tu décides fissa de renoncer au rôle masculin : à vous messieurs ! (pléthore de prétendants, en coulisse : peu regardants, la bave aux lèvres, l’œil exorbité…).

En berne ton désir, ad vitam : on t’a habitué à être spectateur, spectateur tu demeures !

Les princesses trouvent rapidement leurs princes : il semble en effet que toutes ces jeunes femmes au pesant regard affectionnent plutôt les hommes à épaules, les garçons sémillants, énergiques, drôles et rassurants (les deux dernières compétences étant obligatoires) ; si nécessaire : paternels. Tu n’as hélas rien de commun avec ces effigies et on en prend note en haut lieu : très vite, on te fiche une paix royale. Te voilà presque soulagé : briser des rêves de petites filles n’a jamais été ta vocation.

Tu as dix-huit ans et un certificat de non-conformité parfaitement en règle. Et ce mauvais genre semble aussi efficace pour faire le vide autour de toi que, jadis, ton embonpoint. Qu’il soit replet ou étique, ton corps demeure ce même être rétif et vulnérable. Infréquentable.

Donc : la gent féminine lycéenne possède son pendant masculin : toute une mâle cohorte qu’évidemment tu ne parviens pas à fréquenter ; que dire, en effet, et quoi échanger avec ce fan-club de la testostérone ? Tu as bien risqué quelques incursions mais, à chaque fois, l’échec a été patent, le silence pénible. Idem avec les militants, les artistes autoproclamés, les exaltés de toutes sortes vers lesquels ta marginalité t’entraîne a priori mais dont la mauvaise foi assumée, l’humour indigent et le narcissisme t’indisposent très vite et à tout jamais. Hasard puis nécessité : deux bons camarades s’imposent pourtant peu à peu, comme une évidence, et cela pour quelques années… L’amitié sera ton kit de survie, ta seule consolation durant cet étrange printemps.

Les clichés sont de petites choses visqueuses qui adhèrent, se cramponnent : des connaissances, quelques « amis », des membres de ta famille aussi doutent, comme il se doit, de ton hétérosexualité. Tu les abandonnes très volontiers à leurs tâtonnements. Tu comprends peu à peu que neutre est potentiellement un joli mot : ni l’un ni l’autre (et surtout pas : l’un et l’autre), entre deux ; très envie d’habiter ce non-lieu, cette zone encore blanche sur la carte ; un territoire intouché, intouchable, hors d’atteinte. Ne surtout pas camper où on voudrait t’assigner une place est désormais ton principal axiome, ta règle de vie. Pour cela, savoir courir peut s’avérer très utile.

Maigreur, légèreté : ne plus être qu’une équation musculaire et nerveuse, ne rien emporter avec toi dans ta fuite. Ni personne. Tu aimes ces deux mots accolés, rencontrés dans Les confessions du vieux Rousseau : « ambulante félicité ».

Les vertus martiales du sport t’indiffèrent. Courir, c’est certes souffrir, mais les remugles virils, depuis toujours, te soulèvent le cœur. Tu te méfies du collectif comme de la peste. T’ensauvager, te carapater… Ton short et tes Reebok sont les seuls objets admis dans ta thébaïde. Une solitude choisie, acceptable. Depuis longtemps acceptée.

© Laurent Deglicourt