Un jour + un jour + un autre jour

Le monde va bien, le monde va mal. Mais le monde, c’est quoi le monde ? Il y a le monde des banquiers, réel, le monde des cheminots, réel, celui des étudiants, réel, celui des enfants et celui des personnes âgées, réel, réel, le monde de madame Michu ma voisine à Montrouge, réel, celui de Madonna, réel, celui d’Alain Badiou, réel, le monde d’Ariel mon filleul un an et demi et qui se dirige vers des phrases à cinq mots, le monde de mes parents qui vivent à Tarbes sans téléphone portable ni ordinateur, le monde d’Instagram et celui des messes en latin, le monde des gens de beaucoup, des happy few, le monde des gens de peu, le monde d’Aurélien Barrau qui fait ses calculs sur l’antimatière, le monde de Jean-Luc Verna qui hier dessinait des oiseaux seul chez lui, pendant que presque tout le monde était au vert, au soleil, à la campagne, à faire des selfies.
Le monde, le monde, est-ce que j’ai une gueule de monde ?
Le monde, alors ? ça n’existe pas. Il n’y a que des mondes et nous sommes aussi, chacun, des mondes variables oscillants dans les mondes selon l’heure du jour ou de la nuit, selon la fatigue ou l’énergie, selon qu’il pleuve ou qu’il fasse soleil.
Les mondes des migrants, les mondes des cadre sup. Le monde de l’Afrique et celui de Dubaï.
Le monde du Louvre, celui de Versailles, le monde des déserts.
Alors on se trompe, beaucoup, je crois, dès qu’on articule un discours sur monde, aussi intelligent soit-il. On rate la cible, d’emblée.
Car il y a aussi le monde de la fiction, réel, et le monde de la réalité, réel.
En France, ça va mal. Mais la France est aussi un paradis sur terre au regard de bien d’autres zones du monde, justement.
Hier j’ai vu un slogan dans la rue, sur un mur. « Plutôt nihiliste que capitaliste. » Et j’ai pensé au slogan d’antan, mai 68 : « Sous les pavés la plage ».
Ceci est une réduction, bien sûr, donc une forme de manipulation mais quand même… si l’on juxtapose ces deux slogans… La jeunesse ne demande plus la plage, elle a déjà eu Paris Plages. La jeunesse ne demande plus, c’est peut-être ça le plus grave, la jeunesse prévient, avertit : attention, si rien ne nous est proposé comme alternative au capitalisme alors nous prendrons fait et cause et rien sera notre mot d’ordre. Rien. La menace du rien.
Pourtant on a tout, presque tout, à portée de clic, et ça finit par donner du rien. Jamais dans aucune civilisation et aucune période de l’histoire, la culture, le savoir, la beauté, la sagesse n’ont été si « à portée de main ou de doigt ou de clic ». On ne saurait plus voir à force de voir ?
Maladie de l’œil usé ? Œil fatigué, ébloui.
Trop, trop, on a trop et pas assez, trop d’informations, trop données sur nos vies et la vie des autres, trop de data et à la fin, le disque dur est saturé.
Je ne suis pas un philosophe, pas un sociologue, pas un intellectuel, je suis ponctuellement celui qui écrit ce texte, ce matin, en buvant son café. Prendre le temps d’analyser les données, oui, on pourrait commencer par ça mais si on le fait, on y passe la journée, et le temps pour vivre alors, on le trouve où ?
Le monde ? Vivre. Et comme l’écrit si bien Thierry Thieû Niang dans son premier livre Au bois dormant (co-écrit avec Marie Desplechin), le monde, vivre, c’est « Un jour + un jour + un autre jour. »
Le monde est dur, le monde est dur. Il y a les oiseaux de malheur et ceux de paradis.
Je n’ai rien à dire tant il y a a dire. Par où commencer, avec quelle force et quelle arme ?
Le monde, c’est le monde d’Isabelle Adjani et celui de Vincent B., ce garçon que personne ne connaît, d’une discrétion affolante, à la limite de l’autisme, qui a peu d’amis, qui parle peu, et lit, lit, il ne fait presque que lire ce garçon.
Le monde est aussi celui des animaux, celui de chaque animal et je devrais dire que chaque animal a lui aussi plusieurs mondes en lui et en dehors de lui.
Alors quoi ? Se taire et rester interdit devant la multiplicité des univers ? Oui, un peu. Mais ne pas tomber dans le piège de la paralysie.
Vivre est mouvement, danse. Oui, dense.
Alors quoi, pas de réponse ? Nulle part où aller ?
Que des questions, des questions pour soi et pour les autres.
Je n’ai pas de solution.
C’est la guerre, pour tout le monde. Et à la guerre comme à la guerre. Mais c’est la paix, aussi, pour bon nombre d’entre nous.
Je n’ai pas de solution. Toute solution, même intelligente, est incomplète.
La vérité sera toujours mi-dite.
Il faut se battre, résister, dire non. Être violent puisqu’il le faut. Mais.
Mais, s’il vous plaît, la douceur, ne jamais oublier la douceur.
Et d’abord, peut-être, calmer le lion de l’ego, le mien, le vôtre, les nôtres.
Un peu de compassion, bordel. Pour soi et pour les autres.
Traiter l’autre comme soi, se traiter comme un autre.
Et merde, je parle comme à la messe.
Je n’ai aucun conseil à donner. Je ne suis personne, je ne suis que moi.
Moi = des mondes. Vous = d’autres mondes et « d’autres vies que la mienne ».

« Devant le mystère il convient de s’ouvrir et de se dévoiler tout entier, afin de forcer le mystère à se dévoiler à son tour. »

L’image est un dessin en cours de Jean-Luc Verna, il s’appelle Bird is the word.