Le moi d’avril

Avril : Projet d'affiche pour La Famille Bélier (détail)

C’est en avisant le calendrier des grèves SNCF qui trône fièrement depuis un mois sur mon bureau que je me suis rendu compte qu’avril arrivait à son terme sans crier gare. Mois versatile, tant il souffle le chaud et le froid, remisant l’hiver durant une semaine au moins, avril fait rapidement oublier le manteau blanc de février et les frimas de mars au profit d’un printemps voire d’un été précoce, voyant arriver les premières sur-vestes demi-saison, le retour des chemisettes à carreaux Vichy et les rhumes allergiques dont les médias font annuellement tout un foin.

Quatrième mois de l’année civile, avril est également le quatrième mois des calendriers julien et grégorien. De Jules (César) et de Grégoire (XIII), qui ont en commun d’avoir donné leur prénom à une éphéméride et d’être morts dans d’atroces souffrances. Surtout Jules César.

Un peu d’histoire :

À l’origine, et juste pour emmerder les encyclopédistes, avril était le deuxième mois du calendrier romain, venant a priori du latin aprilis, en l’honneur de la déesse Aphrodite ou, peut-être, selon les adeptes du pastis par beau temps, du verbe latin aperire (« ouvrir » en Gaffiot dans le texte). Mais les avis sur l’origine précise du mot avril divergent autant que les résultats des sondages sur l’honnêteté de Laurent Wauquiez. Entre Ovide et certains animistes, on assista, sur le sujet, à des combats sémantiques importants : le poète antique prétendait qu’avril était dédié à Vénus tandis que les adorateurs de la nature s’en remettaient à une conception naturaliste liée à la terre, aux éléments, aux saisons et à son renouveau. Quelle que soit l’explication, sachez que depuis Aristote, la nature a horreur d’Ovide.

Avril est mondialement connu pour son jour du poisson, qui cette année est tombé un dimanche juste pour embêter les adorateurs bêlants de l’agneau pascal. Ce qui en revanche a ravi les pisciculteurs dont l’avenir s’est fortement assombri depuis que les écologistes et les éleveurs bovins (correction : les éleveurs de bovins, NDLR) font pression pour interdire la pêche au thon rouge sous le fallacieux prétexte de vouloir protéger les scombridae de l’appétit croissant des mangeurs de sushis inconséquents et internationaux. Ce lobbying n’a pas été sans conséquence sur le pouvoir d’achat de certains professionnels de la mer, tels Ronan et Maïwenn Le Plouec, sardiniers de pères en mousses à Pont L’Abbé dont le revenu minimaliste ne leur permet plus de s’encanailler deux fois l’an à la crêperie Ker Gluten ou au Karaoké Bar de Quimperlé. Parce qu’ils aimaient pousser la chansonnette en revenant de la criée à l’occasion.

Le 1er avril est aussi ce jour imbécile où il est coutume de faire des plaisanteries ou des canulars en toute impunité à son entourage. Ce jour-là, les enfants accrochent des poissons en papier dans le dos des personnes dont ils veulent se moquer (généralement leurs géniteurs marris ou leurs petits camarades) en découpant des mérous difformes dans le dossier Martin de papa qui trainait sur le canapé du salon avec les ciseaux de cuisine de maman. Car la mère est nourricière.

Le 1er avril, le gouvernement en profite généralement pour annoncer des propositions de lois iniques et des augmentations du gaz non moins injustes tandis que la majeure partie de l’électorat se demande si c’est du lard, du cochon, s’il est vrai que Cyril Hanouna est intelligent, ambitieux ou populiste ; s’il est avéré que des archéologues ont découvert l’entrée d’un tunnel reliant la Corse et l’Italie ; ou si la rumeur selon laquelle le président en exercice serait celui des riches ou des très riches est vraie, fausse ou une punchline bien préparée de la part d’un ex-président en promotion pour son dernier livre.

Mais surtout, avril est le mois du sempiternel dicton qui veut empêcher les naturistes d’aller s’exhiber gaiement sexe au vent et pâleur corporelle en étendard avec une totale absence de complexe dans des carrés de verdure urbaine dès les premières chaleurs revenues.

Au motif qu’« en avril ne te découvre pas d’un fil ; en mai, fais ce qu’il te plaît ; en juin, tu te vêtiras d’un rien », la pudibonderie ambiante et la proverbialité traditionnelle ont bridé des générations entières d’hédonistes qui se sont résolus à ne se mettre à poil que dans les espaces qu’on voulait bien leur allouer, plages réservées, villages nudistes et autres enclos libertaires voire libertins du sud de la France ou de l’est de l’Allemagne… Afin de les préserver sûrement du regard libidineux ou envieux des pratiquants du costume trois-pièces avec crucifix au revers, de la bure intégrale ou du voile pudique jeté sur le spectacle naturel du corps nu jouissant sans entraves vestimentaires matérialistes. C’est pour cette raison que de nos jours, les hommes et les femmes portent fièrement des strings ou vont cul-nu sous leurs habits de travail jusqu’aux prochaines vacances. Histoire d’affirmer leur droit à exercer une liberté qu’on leur dénie la plupart du temps en dehors des heures de bureau et puis aussi pour battre en brèche l’idée rance selon laquelle les victimes sont les premières coupables de leur agression.

Quoi qu’il en soit et ce n’est pas la fête du travail qui approche à grands pas sur le pavé battu par les centrales syndicales ou les insoumis à cotisations qui me contredira, rendons à César ce qui appartient à Julien : les événements de mai 68 ont commencé un 22 mars, c’est vous dire si avril a été oublié par l’histoire.

Vivement le moi de mai !