Tandis qu’ils survivent : Joël Casséus (Crépuscules)

Joël Casséus (DR)

Les Crépuscules de Joël Casséus sont pluriels et cruels. Pluriels comme les huit voix anonymes formant la trame du roman, huit voix disant, chacune à sa façon, leur survie, jour après jour, nuit après nuit, crépuscule après crépuscule, dans le cadre réduit, tragique, de cette « ville de wagons » rouillés qui est le seul décor de Crépuscules.

Cette ville, ou plutôt comme il est souvent écrit ce « bidonville », est un camp de fortune constitué par les exclus et les réfugiés autour d’un cimetière de drones et d’une décharge. Lieu sans nom, né des conséquences d’une guerre contemporaine tout autant innommée, et sur lequel plane sans cesse l’ombre des drones comme des corbeaux sur les champs de bataille : « J’entends le bruit des ailes de drones qui craquent dans les nuages  (…). Le ciel (y) est comme une mer qui enfante les machines produisant une séquence en ressac. Les crissements de leurs ailes suivent un rythme régulier ».

Cette guerre, nous n’en connaîtrons jamais l’origine ni l’étendue, pas plus que nous n’aborderons ses déterminants géographiques ou culturels. Elle demeure fondue dans ce « crépuscule » ocre de poussière et de malheur. Elle sera cette force de rejet, d’exclusion et de dissolution moderne. Cette guerre nous est donnée de l’intérieur, dans son traumatisme, dans sa puissance d’arrachement, décomposant comme une rouille acide et bilieuse, car « la guerre c’est comme un poison, un poison qui reste dans le corps et qui fait qu’on meurt très lentement ». Cette guerre est silence et déchirement des populations contenues hors de la ville, elle résonne dans ces huit personnages tentant de retrouver un sens, s’ajointant – mal – dans une précaire communauté rongée par le crépuscule.

Car le crépuscule est une des véritables forces à l’œuvre dans tout le texte. A la fois processus de dissolution, et malgré tout, lumière, lumière trouble qui unifie tout, ce crépuscule, comme la guerre, dissout les frontières, et ce bien au-delà de la géographie. C’est entre chien et loup, réalité et cauchemar, attente et désespoir, vie et mort, humains et non-humains, que se dissolvent les partages. Le crépuscule, en plus d’être cette couleur sombre, ce « moment où le jour agonisait dans les nuages incendiés » habitant le livre d’une lumière incroyablement poussiéreuse de southern gothic post-apocalytique, est le moment de la guerre diffuse, terrifiante, le moment de la dissolution des repères moraux, et de temps le crépuscule devient espace, espace de cette errance douloureuse de l’exil sans foyer ni terre promise.

Ces crépuscules forment la dimension fantastique de ce roman et la matrice du décor, sa couleur comme sa texture, sa réalité comme son irréalité, à tel point que l’on pourrait caractériser les personnages mêmes par leur rapport au crépuscule : « Je pense que l’expérience commune de tous ces crépuscules, comme le sable qui tombe d’un sablier, nous rapprochait dans l’épreuve que nous traversions. On les aimait. On les haïssait ».

Ces sentiments ont la beauté d’être souvent ambivalents, d’être de complexes mélanges d’espoir et de désespoir. Ces crépuscules demeurent cette hésitation entre deux dimensions, tout en les abolissant finalement dans un sentiment de finitude terrible. Pour le bâtisseur de la ville des wagons, père de deux jumeaux parfaitement adaptés à cette vie d’après, le crépuscule a bien ce goût et cette couleur d’agonie qui viendra tout éteindre. Constat que partage le compagnon de la femme enceinte, brisé par cette guerre dont il garde la trace en lui laissée dans ses « iris lacérés ». Pour eux « la lumière apparaît enfin ? Alors la journée est grosse de mille crépuscules qui troublent déjà le jour par leur désir d’être, par leur désir de vivre, de tout couvrir de leur rassurant désespoir ». La nuit est là, avec la mort et le néant pour tout effacer.

Pour le tenancier de l’assommoir, lui qui a réussi à survivre en vendant aux soldats alcool et « chicochlorophyle », le crépuscule est cet état moral trouble amenant à ces politiques du pire : « je me dis que tout ce qui se déroule dehors sous le couvert du crépuscule n’est que l’antichambre d’un malheur contre lequel nous cherchons seulement à nous abriter ».

Mais ces crépuscules peuvent être aussi des avenirs, sombres certes, mais autrement acceptés par ceux qui sont les porteurs de cette vie à venir. La femme enceinte est un des personnages dont on suit l’évolution, hantée par la lancinante question de donner la vie malgré le mutisme de son compagnon et dans ce cadre où l’horreur domine et règne sans échappatoire : « le crépuscule me semble si présent, si profond, que j’ai l’impression qu’il ne me laissera plus vivre,  j’ai l’impression que c’est lui qui me fertilise, que c’est lui qui pousse la vie que je ne veux pas qui quitte mon corps et les cris de la bête continue de plus en plus fort et je comprends que la frontière entre les bêtes et l’humanité précaire qui se trouvait ici était si fragile qu’un simple crépuscule pouvait y mettre fin et je comprends que le crépuscule est peut-être le père de toute cette violence de toute cette souffrance, celle d’avant et celle qui ne manquera pas de nous recouvrir tous ».

Ces crépuscules doubles, toujours paradoxaux et cruciaux dans ce livre, les deux jumeaux, nés dans le chaos de la guerre, en font, eux, une fatalité librement acceptée car il « aspire à lui toutes nos présomptions quant à la nature de la journée à laquelle il met fin, une partie infime de notre jeunesse et de notre innocence ». Les jumeaux sont des voix unies, non dissociées dans le texte, et sûrement parmi les personnages les plus singuliers, créatures du monde d’après, parlant « leur propre langue », langue d’après, qu’ils sont les seuls à comprendre, quand les adultes, nés dans un autre monde (celui qui a existé hors de cette guerre et hors de ce bidonville) ne peuvent la concevoir.

Loin des très propres enfants du Village des damnés, bien qu’aussi inquiétants par moment, ils sont comme adaptés à ce monde cruel (« c’est un monde magique et merveilleux et que nous sommes chanceux de pouvoir y vivre ») où beaucoup de partages sont tombés (« pareils à la bête, pareils à la forêt »), mais aussi vieillis prématurément par leur responsabilité et par le malheur omniprésent – et d’abord par celui de ce père qu’ils aiment tant. Résilients de matière étonnante, ils sont intelligents, agiles, récupérant dans le cimetière de drones et dans les détritus la ferraille à vendre à l’Usine à la place de ce père terrassé par la désolation de la guerre. Ils sont à la fois absorbés par leur univers sans pitié, images tragiques de la transformation qu’il leur impose, et en même temps, terriblement attachés à cette figure brisée du père, montrant d’un même visage, et doublement, l’apathie du monde violent de la guerre et l’empathie solidaire des humains.

Humains, malgré tout, toutes ces voix plurielles, fortes et faibles, nous disent quelque chose de la survie. Les jumeaux, comme la femme enceinte peuvent être deux voies où une nouvelle vie s’annonce dans ce monde de crépuscule, malgré tout. Mais une troisième enfance sans innocence est aussi présente dans le livre, une enfance noire et autrement inquiétante. Dans ce monde en guerre, les enfants sont souvent enlevés pour devenir de malléables et monstrueux pilotes de drones. Cette possibilité de voir son bébé soustrait pour devenir un de ces enfants-bourreaux hante la femme enceinte jusqu’à l’hallucination : « Les nuages sont le long déroulement de tripes des rêves d’enfants éventrés grimaçant dans un ciel que nous cherchons à ne pas regarder ».

Joël Casséus

Aux enfants aberrants de la décharge que sont les jumeaux, viennent répondre des enfants aberrants pilotes de drones. L’apparition de l’un d’entre eux est un choc car ces enfants, bien plus terrifiants que les jumeaux, ont quelque chose du Rubber Johnny de Chris Cunningham : « Un fœtus minuscule et obèse. Un fœtus dont les jambes atrophiées ne peuvent supporter son poids. Il porte un uniforme militaire. Son corps et son visage sont une masse de chairs gélatineuses comme une sorte de tumeur. Ses lèvres charnues semblent trop courtes pour couvrir des dents jaunes ruisselantes de salive et de restes d’aliments. Son uniforme parsemé de taches de graisse laisse deviner ses bourrelets. Il a la tête énorme d’un fœtus. Il a les jambes et les bras minuscules d’un fœtus. Il a les grands yeux d’un fœtus. Il a le ventre d’un fœtus. Un fœtus extirpé du placenta trop tôt, trop tard pour l’enfance ».

Crépuscules se permet de toujours pluraliser, d’éclater ces voix et ces quatre couples composant les narrateurs. Avec cette division de la parole, on assiste à la quasi-impossibilité pour ces huit personnages – tous rejetés, parias, exclus – de faire communauté. Atomisés « ici, à l’endroit où même les bombes viennent mourir », les personnages sont des monades, closes sur leur monologue intérieur. La technique narrative du « courant de conscience » vient renforcer cette impression d’incommunicabilité et d’impossibilité de faire sens en commun, de former, au-delà de l’assemblement des wagons, une véritable ville, une citoyenneté de ceux qui n’ont plus de citoyenneté. Ce train à l’arrêt, voué à la rouille, dont les wagons puants sont loués comme des chambres d’hôtel est une image supplémentaire de la difficulté à faire émerger une conscience politique. Mais il n’y a pas de morale à tirer, pas de silence à interpréter, le monde de Crépuscules donne à entendre avec ses huit voix quelque chose de fondamental sur notre monde, huit morceaux de verre plantés dans la terre aride des violences, des guerres et des négations de tout ce qui nous lie. Et tandis qu’ils agonisent, tandis que l’on quitte tout cela avec « cette même odeur d’encens et de sueur et de clair de lune », on espère.

Joël Casséus, Crépuscules, éditions le Tripode, mars 2018, 162 p., 16 € — Lire un extrait