Nancy Delhalle : dramaturgie de la mondialisation

Critique et historienne du théâtre contemporain, Nancy Delhalle, qui fut spécialiste du théâtre engagé, se voit entraînée aujourd’hui par des metteurs en scène en vogue à prendre un virage à 180 degrés. Si, en 2004 à Avignon, le Berlinois Ostermeyer, prolongeait encore avec sa Nora d’Ibsen certain théâtre de répertoire et de service public tout en frayant la voie de la déconstruction, l’année suivante, Jan Fabre allait surgir : il était l’invité du Festival et, par sa seule présence, consommait la rupture avec un art dramatique « hérité ». Avec lui, c’en était fini sur scène des références idéologiques — celles des grands récits — comme c’en était fini d’un théâtre mimétique de l’univers social et de ses débats.

Flamand s’exprimant en anglais et par ailleurs plasticien, Jan Fabre est pleinement un dramaturge de la nouvelle scène, de ce que l’on aurait envie d’appeler un théâtre anthropologique. N’y est pas pour rien le fait que cet Anversois représente une culture minorisée culturellement du fait d’une langue qui n’est parlée que dans un territoire restreint. Ce qui fait de lui quelqu’un de nulle part et qui s’exporte aisément. Et, de plus, il a choisi de ne pas ménager ses publics, de leur imposer brutalement ses options et ses goûts. Mais comment allait-il assurer — avec d’autres « leaders » de même trempe — son entrée dans le monde exigu du théâtre international ?

Pour nous le faire entendre, Nancy Delhalle opte au long de son livre pour un dispositif d’exposition ingénieux, qu’un certain état du théâtre — celui du « tout aux festivals » — lui propose à travers une répartition géopolitique singulière. C’est que, dans le même temps, deux régions d’Europe procurent, de part et d’autre de la France, un art tout neuf de la scène qui, par un retournement paradoxal du « régional », s’indexe de lui-même sur une circulation mondiale de la novation. Ce qui prend la forme, dans le livre de Delhalle, d’un jeu des quatre coins qui remplit bien son office. Au sein d’un champ de production plus large, Delhalle sélectionne donc quatre chefs de file qui se répartissent quasi symétriquement. D’un côté, deux Flamands, soit Jan Fabre encore et Jan Lauwers ; de l’autre, deux Italiens montant leurs spectacles depuis l’Émilie-Romagne, soit Pippo del Bono et Romeo Castellucci. Les quatre ici en regard célèbrent la fin des théâtres nationaux et de service public subventionné. On se fût réjoui qu’une compagnie wallonne comme le Groupov de Jacques Delcuvellerie — menacée aujourd’hui de disparition — trouve sa place dans pareil jeu. Mais voilà, les quatre suffisent bien à mener la vaste et puissante synthèse entreprise ici avec méthode. Soit quatre artistes fondateurs (des « artistes de plateau », dira Delhalle) en appui sur quatre compagnies autonomes. On voit ainsi que les quatre créateurs tirent leur force de ce qu’ils investissent un ancrage local dans une circulation proprement internationale qui, de festival en festival, assure le financement des productions et, par là, un rayonnement en somme universel.

Mais quelle mondialité, si ce n’est celle du capitalisme le plus libéral ? Or, Delhalle avance que le théâtre nouveau joue précisément à contre-courant de ce capitalisme qui s’est voué à désymboliser la réalité sociale. « En s’attachant, écrit l’auteure, à élaborer un ordre symbolique puissant, le corpus théâtral que nous avons approché comble un vide dans le contexte de la mondialisation, où une certaine impuissance politique, réelle ou ressentie, livre la société tout entière aux lois du marché. » (p. 189) Cela signifie que le théâtre en cause ne puise que peu dans la réserve d’images et de symboles dont dispose la scène tragique depuis les Grecs. Et s’il ne prend pas en charge la grande tradition dramatique, c’est qu’il choisit de créer une histoire inédite à partir des individus et de leurs actes tels qu’ils sont créés en scène. Soit un pur « présentisme » ou encore un sens donné dans le temps même de la représentation loin de toute référence externe. C’est dire que la signification passe beaucoup par les corps, par leurs souffrances et mutilations comme par leurs pulsions et affects. Quelque chose arrive qui est comme neuf et ne naît que de la scène même. Et c’est, par exemple, Pippo del Bono, toujours présent sur le plateau durant ses spectacles, qui s’avance vers le public et se dévêt jusqu’à « se présenter » nu face à lui. C’est lui encore intégrant à sa troupe une communauté des marges, avec un acteur microcéphale ou un comédien trisomique. Autre exemple, les lieux clos du théâtre de Lauwers, comme la Chambre d’Isabella, qui voient la puissante actrice Viviane De Muynck ne pas quitter cette chambre durant deux heures et y accueillir des échos du monde tout en se jouant d’une copulation avec un jeune noir. S’exprime ici, et à travers des images fortement ritualisées, un sentiment de la perte et de l’impuissance en demande de reconstruction d’un monde dont nous suivons l’ébauche. On est bien là dans l’utopie, une utopie commune aux quatre. « Outre leur quête esthétique offrant des spectacles souvent fascinants, ils ( = les artistes envisagés) emmènent le spectateur vers un monde esquissé à la croisée des images et des voix, un monde difficile à appréhender objectivement, mais décelable si l’on accepte de faire retour sur l’éprouvé, sur les sensations et les perceptions provoquées par les spectacles. » (p. 169) ; C’est peut-être la compagnie de Castellucci, la « Societas Raffaello Sanzio », qui traduit au plus près ce programme par une opération de figuration d’un univers social opaque dans lequel s’ouvrent des brèches, introduisant ainsi un spectateur-voyeur à un nouvel « en-commun ».

Autant d’imageries fascinantes mais difficiles à appréhender, et ce n’est pas le moindre mérite de Nancy Delhalle que de s’y être retrouvée parmi elles, parfois si déroutantes. C’est aussi que la synthèse dans laquelle elle excelle n’aboutit qu’au prix de la fréquentation soutenue qui est la sienne des spectacles évoqués. Mais, comme nous le savons, Nancy Delhalle est une valeureuse et incessante « batteuse » d’estrades, ou mieux de salles et de scènes.

Nancy Delhalle, Théâtre dans la mondialisation. Communauté et utopie sur les scènes contemporaines, Presses universitaires de Lyon, « Théâtre Société », 2017, 218 p., 18 €