Jacqueline Woodson : Quatre filles dans le vent (Un autre Brooklyn)

Jacqueline Woodson

Un autre Brooklyn est un roman dédié au quartier de Bushwick, ou plus précisément à deux décennies de la vie de cet Another Brooklyn : 1970-1990. C’est là que la narratrice, August, et sa bande de filles (Sylvia, Angela, Gigi), « quatre filles toujours ensemble, d’une beauté stupéfiante » ont passé leur jeunesse « dans une solitude terrifiante ». Là qu’elles ont fait l’expérience de l’amitié, de la violence du rapport entre les corps. Là que revient la narratrice, vingt ans plus tard, alors que son père vient de mourir et qu’elle-même est devenue anthropologue.

August n’est pas née à Brooklyn : c’est à huit ans qu’elle débarque de son Tennessee natal dans un cosmopolite et violent, avec son père et son frère. La gamine refuse de comprendre ce qu’il est arrivé à sa mère, « elle va bientôt venir » répète-t-elle à son petit frère, comme un mantra buté, « elle sera là demain ».
L’enfance est pauvre, solitaire, chaque moment et analepse n’est plus qu’un fragment, balayé d’« un souvenir » en clôture, parfois rapporté aux rites d’autres peuples comme si la douleur, le deuil, la mort ne pouvaient être saisis que dans l’entre-deux de l’intime et du collectif, dans l’espace paradoxal d’une familière étrangeté.

C’est à l’école qu’August rencontre Sylvia, Angela et Gigi. Les quatre gamines ont en commun une forme d’exil ou de manque. La mère de Gigi, « la poupée chinoise chocolat » a mis sa fille en garde contre la peau trop noire qu’elle lui a transmise. « Tu dois inventer un moyen de dépasser ta couleur. Inventer ta voie pour y échapper. Reste à l’ombre. Ne la laisse pas devenir plus foncée. Ne bois pas de café ». Toutes les quatre portent sur leurs épaules les rêves et espoirs de leurs parents, « des adultes projetant leur avenir avorté sur nous ».

« Comme s’il existait un ailleurs. Un autre Brooklyn »

 

L’ailleurs, pour les quatre filles, c’est la musique — « cette année-là, la moindre chanson racontait une bribe de notre histoire » —, leurs rêves d’un futur à leur mesure, la découverte de leurs corps, de l’amour. La réalité est plus complexe : la violence, les échappatoires du père d’August dans un Islam bien trop radical pour sa fille. Ce sont les premières trahisons, les déceptions, d’autres deuils. L’ailleurs, ce sera surtout de découvrir le monde hors de Brooklyn, « n’importe où sauf ici », par la danse ou la comédie, par les études pour August qui entre dans une université de la Ivy League, une thèse, des voyages, la découverte du jazz et du plaisir sous le signe de l’altérité.

Avec Un autre Brooklyn, Jacqueline Woodson raconte, par fragments, ce que signifie grandir en tant que fille, en tant que noire, dans l’Amérique des années 70-80, à quelle prix il est possible de conquérir sa liberté ou au moins une forme d’indépendance. August lui ressemble sans doute beaucoup, mais ce qui frappe d’abord dans ce livre, c’est sa manière très singulière de dire l’enfance et l’adolescence quand on s’accroche encore à ses illusions, à une interprétation que l’on sait faussée du réel, pour ne pas basculer dans la violence du présent. Si August, enfant, est celle qui refuse de comprendre comment et pourquoi sa mère a disparu — « longtemps ma mère n’a pas été morte » —, elle est aussi l’adulte qui revient sur son passé et trouve une forme à même d’en dire la magie comme la violence impitoyable : « Je sais désormais que la tragédie ne se vit pas sur le moment. Mais dans le souvenir ».

Jacqueline Woodson, Un autre Booklyn, traduit de l’anglais (USA) par Sylvie Schneiter, Stock, « La Cosmopolite », 2018, 176 p., 18 € — Lire un extrait