Josyane Savigneau : Carson McCullers, un cœur de jeune fille, une ré-édition à ne pas manquer

Carson McCullers

Il n’est pas nécessaire de présenter Carson McCullers, superbe météorite de la littérature américaine, une autre sudiste, comme William Faulkner, née vingt ans après lui, en 1917, en Géorgie. Il est également superflu de présenter l’excellente Josyane Savigneau, qui a dirigé et animé avec talent Le Monde des Livres, pendant de nombreuses années, dans le célèbre quotidien du soir, selon l’image désormais consacrée. Cette dernière avait publié une biographie remarquable de Carson McCullers, en 1995, aux éditions Stock, qui avait été saluée à sa juste valeur, lors de sa publication. Le Livre de Poche a eu la brillante idée de republier cet ouvrage au début de l’été 2017. Ce qu’avait effectué Josyane Savigneau était un travail colossal, minutieux, un authentique pan de recherche universitaire. On serait tenté de dire un travail de fourmi, inlassable, complet — ce fut d’ailleurs la première biographie de Carson McCullers —, allié à un parti pris que l’on ne peut que saluer, car l’auteur en avait assez d’entendre ce cliché commodément colporté, à savoir que Carson McCullers aurait été « un auteur mineur, si tôt cassé par la maladie », une petite phrase corrosive dont, étonnamment, le grand Arthur Miller est l’auteur.

Josyane Savigneau avait donc rassemblé toutes les pièces d’un puzzle pour faire l’éclatante démonstration que Carson McCullers fut une brillante et singulière romancière. Elle avait consulté tous les témoignages disponibles, elle avait cité ou rencontré (ce qui ne fut pas chose aisée) toutes celles et ceux qui avaient croisé ou connu Carson McCullers et qui étaient encore vivants (ils n’étaient pas légion). Depuis André Bay, qui fut le premier éditeur de la jeune américaine aux éditions Stock et son défenseur inconditionnel jusqu’à son traducteur, Jacques Tournier, en passant par Floria Lasky, qui fut l’avocate de Carson McCullers et désormais exécutrice littéraire, redessiner le portrait-robot de McCullers a parfois relevé de l’obscure tâche de Sisyphe.

Mais le résultat, en 1995, fut déjà brillant et cette ré-édition braque les projecteurs sur le mérite très large de Josyane Savigneau, qui a reconstitué la vie et l’œuvre de Carson McCullers de manière exhaustive, de sa naissance à Columbus, en Géorgie en 1917, jusqu’à sa mort, à Nyack dans l’état de New York en 1967, prématurée et auréolée du romantisme engendré par la disparition tragique — on ne peut, à ce sujet, s’empêcher de penser à la célèbre phrase de l’excellent Régis Debray à propos de deux hommes et deux destins qu’il a côtoyés, Ernesto Guevara et Fidel Castro « Qui s’attarde s’abîme, qui part avant l’heure restera dans les cœurs ».

Le parcours de McCullers a été soigneusement redessiné, approfondi, expliqué depuis sa première publication, en 1940, alors qu’elle a à peine 23 ans, The Heart is a Lonely Hunter, Le cœur est un chasseur solitaire, un premier roman qui aurait dû s’appeler Le Muet et qui décrit un monde qui n’est pas très éloigné de celui que William Faulkner a choisi pour cadre, onze plus tôt avec Le bruit et la fureur. Entre le sourd-muet Singer et la famille Kelly qui l’accueille il y aura un authentique et paradoxal échange. Dans Le Bruit et la fureur, Benjy inquiète, dans Le cœur est un chasseur solitaire, Singer apaise.

Lula Carson Smith, trois ans avant ce premier succès littéraire, est donc devenue Carson McCullers en épousant Reeves McCullers, qui va faire partie des soldats envoyés pour libérer la France pendant la seconde guerre mondiale, qui va vivre dans l’ombre du succès de Carson et dans l’ombre de sa propre vie, à laquelle il mettra fin en 1953, une fin annoncée plusieurs années auparavant par la métaphore pittoresque que rapporte Josyane Savigneau, Tomorrow I’m going West (p. 276). Carson McCullers va vivre dans un véritable tourbillon, la relation plus amicale qu’amoureuse avec Reeves, l’Europe, la passion avec la très belle journaliste et écrivaine suisse Annemarie Swcharzenbach, le théâtre, Broadway, l’amitié indéfectible de Tennessee Williams — qui a toujours été laudatif sur le talent de son amie Carson —, mais aussi la maladie mêlée à un redoutable penchant pour l’alcool, sans doute aggravé par la mort accidentelle d’Annemarie en 1942.

Carson McCullers

Carson McCullers est un étrange mélange entre la conception de la société qu’elle partage avec Faulkner et l’approche de la vie quotidienne identique à celle de Francis Scott Fitzgerald. Contrairement à une idée, qui fut un temps répandue de ce côté-ci de l’Atlantique, Carson McCullers n’est pas la brillante autrice d’un seul ouvrage. Sont là pour en témoigner Reflections in a Golden Eye (1941), Reflets dans un œil d’or, The Member of the Wedding (1946), étrangement traduit en français par Frankie Adams et adapté d’abord au théâtre en 1949 puis au cinéma, en 1952 par Fred Zinnemann, ainsi que Clock without Hands (1961) L’Horloge sans aiguilles. On ne saurait oublier, dans cette liste, l’exceptionnel recueil de nouvelles The Ballad of the Sad Café (1951), La ballade du café triste, adapté en film par Simon Callow, en 1991, avec Vanessa Redgrave et Keith Carradine, ainsi qu’un autre recueil de nouvelles, publication posthume de 1972, The Mortgaged Heart, Le cœur hypothéqué. The Heart is a Lonely Hunter a également fait l’objet d’une adaptation cinématographique, en 1968, par Robert Ellis Miller.

carson

Libre de ses actes et des ses propos dans une société américaine corsetée à l’extrême, Carson McCullers publia une seule des lettres envoyées à son mari sur le front.
C’était en avril 1943, comme le rapporte Josyane Savigneau page 139,, un texte adapté du sonnet de Shakespeare Love’s Not Time’s Fool, (L’amour n’est pas le jouet du temps) et signé A War Wife (Une épouse de guerre) :

« L’armée dans laquelle tu t’es engagé va livrer combat à une monstrueuse machine, destinée à anéantir tout ce en quoi nous croyons : la rectitude morale, l’amour, la vie même ».

Une ré-édition à garder précieusement. Josyane Savigneau était l’invitée de Matthieu Garrigou-Lagrange, La compagnie des auteurs sur France Culture, le 16 octobre 2017, un grand moment et un immense plaisir, à réécouter ici.

Josyane Savigneau, Carson McCullers, un cœur de jeune fille, Le Livre de poche, 2017, 512 p., 7 € 30