« Le Bruit et la Fureur » ou la lente reconnaissance d’une construction romanesque magistrale

William Faulkner en 1954

Lorsque William Faulkner publia son quatrième roman The Sound and the Fury, en 1929, le moins que l’on puisse dire est que d’une part les ventes furent laborieuses pour culminer à 3.300 exemplaires trois ans plus tard, et d’autre part que l’accueil de la critique fut loin d’être délirant d’enthousiasme. Et ce n’est que vingt plus tard qu’émergea un début de reconnaissance critique… à l’aune du Prix Nobel de littérature décerné à l’auteur.

Dans le quotidien The Nation, Clifton Fadiman considéra les thèmes abordés et les personnages trop insignifiants pour justifier «le savoir-faire énorme et complexe utilisé à leur sujet» (the enormous and complex craftsmanship expended on them). Winfield T. Scott, dans le Sunday Journal, qualifia The Sound and the Fury de tiresome novel, roman pénible. Howard Rockey, dans The Philadelphia Inquirer, alla beaucoup plus loin en affirmant que lire un tel roman pourrait conduire le lecteur à envisager son admission dans un hôpital psychiâtrique, it might drive them to apply for admission to the nearest insane asylum. Au milieu de ce flot d’appréciations négatives, deux îlots émergèrent. Lyle Saxon dans le NYT évoqua a great book, et Basil Davenport, dans le Saturday Review, qualifia The Sound and The Fury de original and impressive. Mais il a fallu attendre 1949, année où William Faulkner obtint le prix Nobel, pour voir les critiques féroces se transformer étonnamment en louanges tardives. Avec ce roman exceptionnel Faulkner a développé le processus du monologue intérieur, en privilégiant le courant de conscience (stream of consciousness), dans lequel le langage joue un rôle primordial.

Le titre, tout d’abord, est une référence directe à la scène V, de l’acte V de Macbeth, tragédie d’un autre William, Shakespeare celui-là, pendant laquelle le personnage principal s’abandonne à des considérations détachées et amères :

Life is but a walking shadow, a poor player
That struts and frets his hour upon the stage,
And then is heard no more. It is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing.

La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien
Qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène,
Et qu’ensuite on n’entend plus. C’est une histoire
Dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur,
Et qui ne signifie rien.

Le Bruit et la Fureur se déroule dans le lieu fictif imaginé par Faulkner comme cadre régulier de plusieurs de ses romans, le Yoknapatawpha, au cœur de ce sud qui ne se remet toujours pas, quelques soixante ans après, de l’issue de la Guerre de Sécession. Les Compson, vieille famille sudiste hautaine et fermement esclavagiste, autrefois nimbée de tous les privilèges liés à sa fortune, sont en chute libre financièrement, socialement et psychologiquement, puisque les diverses générations s’opposent et se déchirent face aux malheurs de la vie du clan.

Le talent et l’originalité de Faulkner l’ont conduit à diviser son roman en quatre parties, chacune présentée par un personnage différent, et, de fait, traitée par un point de vue différent.

La première partie, qui est datée du 7 avril 1928, a pour narrateur un attardé mental, Benjy, surnom de Benjamin. Il est l’un des trois fils de Jason et Caroline Compson, prénommé Maury à sa naissance puis surnommé Benjy par pudeur et respect avec l’oncle Maury. Car Benjy c’est justement « l’idiot » évoqué par la citation de Macbeth. C’est un enfant de trois ans enfermé dans le corps d’un adulte de plus de trente ans. Et son langage est l’illustration d’une autre acception, plus linguistique celle-ci, de sound and fury, c’est-à-dire le babillage incohérent de Benjy, qui, lorsqu’il entend le mot Caddy sur le terrain de golf voisin — construit sur un terrain vendu par Jason — pense à sa sœur Candace, surnommée Caddy, qui a été répudiée par ses parents après avoir donné naissance à un enfant, dont le père n’était pas le futur mari, et qui a disparu en abandonnant l’enfant à ses parents.

La deuxième partie est un flash-back en termes cinématographiques puisque le lecteur est ramené au 2 juin 1910. La voix narrative est celle de Quentin, frère de Benjy — Faulkner ramifie le récit puisque Quentin sera également le prénom de la petite fille abandonnée par Caddy —. Quentin relate, depuis Harvard où il est étudiant, la tragédie initiale et constitutive, à savoir la naissance de sa nièce Quentin, la répudiation de Caddy par son mari et sa famille, et sa disparition. Et Quentin, l’oncle, se suicide.

Avec la troisième partie, le récit revient au 6 avril 1928 et la voix off en quelque sorte, est celle de Jason junior, frère de Quentin et de Benjy. Le monologue intérieur de Jason le conduit à relater la vie quotidienne de la maison, et, notamment, la fort pesante hypocondrie de Caroline, la mère, l’inquiétude que le narrateur nourrit pour Quentin, la nièce devenue jeune adulte en proie à une forme de mimétisme, puisqu’elle court le risque de devenir une victime elle aussi. Et Jason fait étalage de tout son cynisme pour évoquer Benjy, dont la seule source d’affection vient des domestiques.

La quatrième partie, datée du 8 avril 1928, est un fort paradoxe bâti par Faulkner. La voix narrative est celle de Dilsey, la domestique noire censée justement n’avoir pas de voix, ni sociale, ni humaine. Or la force, le talent et le génie de Faulkner résident dans le fait que cette domestique a le dernier mot, alors que dans le sud de cette année-là elle n’existe pas, le dernier mot pour évoquer l’effondrement de la famille Compson. Jason Senior est miné par la chute sociale et l’alcoolisme, Caroline n’a qu’un objectif, circonscrire la honte qui s’abat sur sa famille. Jason Junior est parti à la recherche de sa nièce Quentin, qui s’est enfuie avec son amant après avoir dérobé trois mille dollars à Jason Junior. Quant à Benjy, il est protégé par l’affection de Dilsey.

Quatre jours, les 6, 7 et 8 avril et le flash-back du 2 juin 1910 : la dégringolade d’une famille aisée et fermée, à travers une construction de génie. Édouard Glissant a dit de Faulkner qu’il « écrivait en rhizome ». Il convient donc d’aller creuser pour découvrir le génie Faulkner.