« Mon Dieu, que le monde était beau ! » : George Saunders (Dix décembre)

George Saunders

George Saunders, écrivain américain, né au Texas en 1958, est encore largement méconnu en France. Il vient de recevoir le Man Booker Prize 2017 pour Lincoln un the Bardo, non encore traduit en français. (Lire ici l’article de Jean-Louis Legalery).
Dix décembre est son dernier livre, un recueil de nouvelles, paru en France en 2015, aux éditions de l’Olivier.
Dans Dix Décembre, Alison Pope, quinze ans, rêve de son prince charmant et se voudrait « maîtresse de son corps, de son esprit. De ses pensées, de sa carrière, de son avenir », mais elle a conscience que « nombreuses étaient les femmes, dans l’histoire du monde, qui s’étaient distinguées d’une manière plus évidente qu’elle » : Mère Teresa ou Helen Keller, évidemment, mais aussi Mme Roosevelt, « avec ses dents de cheval, toujours rayonnante malgré son handicapé de mari, sans compter qu’elle était lesbienne, à une époque où être lesbienne et Première dame n’était pas même concevable ». Alison veut croire que « chacun de nous est un arc-en-ciel », vaillant, combatif et fantastique malgré les difficultés quotidiennes, « les gens étaient bons et la vie amusante ». Jusqu’au jour où un homme la brutalise chez elle et tente de la violer.

Ainsi s’ouvre un recueil qui propose dix éclats de l’Amérique contemporaine, dans lequel, toujours, un détail fait dérailler l’ordre des choses. Tout « parfait champ de maïs sous un soleil automnal » cache une maison hantée imaginaire et le McDonald’s domine « l’I-90 tel un château ».

« Il y a des journées si parfaites qu’on se dit : c’est ça la vie », mais « l’odeur du rêve américain » ne flatte pas toujours les narines. Chaque récit nous fait entrer dans la tête d’un ou plusieurs protagonistes, se calquant sur sa vision du monde, jouant du décalage entre les certitudes du personnage et le commentaire indirect de l’auteur, entre les espoirs de chacun et le démenti cinglant du réel. Chaque nouvelle joue des inventions de nos novlangues – la pub, la culture d’entreprise, les guides de développement personnel, l’argot des teenagers –, langage qui cache bien mal une profonde désespérance et la manière dont chacun tente de se mentir à lui-même comme d’afficher un dehors reluisant pour autrui.

Dans Le Chien, une mère aisée et ses deux enfants partent acheter un chiot chez une famille « des quartiers pauvres ». D’un côté, ceux qui peuvent tout s’offrir avec leur carte de crédit – déjà un furet, un iguane, pourquoi pas un hippopotame ? Ce sera un chien –, deux enfants non pas « gâtés » mais « aimés » selon leur mère. De l’autre, « la saleté, l’odeur de moisi, l’aquarium vide contre lequel était appuyée l’encyclopédie en un volume », du moins sous le regard de la mère de famille « parfaite », pleine d’une « curiosité anthropologique » mais « résistant à l’envie de foncer à l’évier se laver les mains, en partie parce que, dans l’évier, il y avait un ballon de basket ». Comme cette mère de famille qui tente, pierre à pierre, de construire la façade magnifique de l’american way of life, tous les personnages de Dix Décembre voudraient sauver les apparences, masquer les béances. En vain.

Civilwarland in bad decline

Chaque nouvelle ajoute une touche acide au cauchemar (d’une drôlerie tragique) : Exhortation reproduit un e-mail dans lequel Todd Birnie, chef de division, tente de motiver son équipe, reflet terrible du culte de la performance du monde de l’entreprise. Mon fiasco chevaleresque nous conduit dans un parc d’attraction médiéval, autour d’un personnage qui n’est justement pas « à la fête ». Dans La Chronique des Semplica Girls, un homme « tout juste entré dans la quarantaine » décide d’écrire chaque jour un procès-verbal du monde, journal intime et collectif à l’attention des générations futures « qui se demanderaient comment était / est vraiment la vie aujourd’hui ». Ce qu’est ce recueil de nouvelles, singulier, voire féroce et déjanté, à l’image d’une Amérique qui n’a rien d’une pastorale.

George Saunders, Dix Décembre, traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Deparis, Éd. de L’Olivier, 259 p., 22 € (15,99 € en version numérique)