Downton : l’ombre de la Brit Pop sur Abbey rôde


Même en vacances, le critique est loin de se départir de son envie de voir et revoir des séries dont il a déjà parlé, parlera peut-être ou passera sous silence de crainte d’avouer un tropisme coupable pour les TV shows inconséquents de pur divertissement à la sauce blockbuster… Rien de tout cela en ce qui concerne Downton Abbey, intégralement revu à l’aune d’une programmation télévisuelle estivale quelque peu indigente. L’occasion de s’apercevoir combien les dialogues sont un tissu de citations de chansons pop.

Rendons tout d’abord à Downton ce qui appartient à Julian Fellowes : diffusée entre 2010 et 2015, la série imaginée par le scénariste de Gosford Park ou Victoria les jeunes années d’une reine est un soap opéra lumineux sur fond d’évolution de la (haute) société dans l’Angleterre post-édouardienne. Suivre les destins croisés des Crawley et de leurs domestiques est la promesse d’une saga familiale dans laquelle les intrigues vont se croiser et les personnalités se révéler au fil du temps. En haut, de Robert, 7ème comte de Grantham et son épouse Lady Cora, à Lady Edith en passant par Lady Mary, Lady Sybil et l’ineffable Comtesse douairière de Grantham interprétée par Maggie Smith (Minerva McGonagall dans sept Harry Potter), les cœurs des châtelains battent au rythme d’une tradition millénaire que rien ne semble pouvoir faire vaciller. En sous-sol, côté servants, Mr Carson, Mrs Hughes, Daisy, Mrs Patmore, Barrow et Molesley, Anna, O’Brien vivent à l’unisson et par procuration les transformations inévitables de la haute société.

L’action se situant de 1912 à 1925, depuis le naufrage du Titanic jusqu’à l’aube des grandes crises économiques, Julian Fellowes a su au long de six saisons mettre en miroir les aventures sentimentales codifiées, guindées, les responsabilités des uns et des autres, et les grands bouleversements qu’a connu la première moitié du XXè siècle. Ainsi, la série se donne sinon comme une fresque, du moins comme une suite romanesque qui n’est pas sans évoquer par moments les meilleures pages des romance novels de la collection Harlequin. D’ailleurs, et c’est un des musts de la série, les protagonistes ne se privent pas de citer auteurs et phrases tirées de la littérature populaire d’alors, montrant au passage l’importance de l’éducation, de la lecture, de la bibliothèque du comte (qui ignore lui-même combien d’ouvrages elle renferme) ou des journaux et des livres que les majordomes, valets de pied ou femmes de chambre parcourent dès qu’ils en ont l’occasion (quand leurs employeurs leur laissent un peu de répit, c’est à dire rarement).

Passé le premier écueil de se souvenir de l’enchaînement des événements (souvent dramatiques) qui spoile l’intrigue plus souvent qu’à son tour et démonte les légers cliffhangers de fins de saisons, le (re)visionnage de Downton Abbey permet de découvrir des pépites cachées au détour d’une citation, d’un plan large, d’une scène sous-exposée (la photographie parfois crépusculaire fige les personnages dans leur psychologie muette) ou d’un climax sobre. Le critique s’est même convaincu – hallucination auditive ? – que Julian Fellowes a non seulement convoqué les classiques de la littérature (de Lord Byron à Rudyard Kipling, Jane Austen ou Edgar Allan Poe) mais qu’il a également puisé dans le répertoire des chanteurs et groupes anglais contemporains pour agrémenter ses dialogues. Dès lors et dès l’entame de la deuxième saison, décision a été prise de dénicher les emprunts « musicaux » :

« What difference does it make ? » (The Smiths) ;
« I love to be loved » (Peter Gabriel) ;
« I believe in love » (U2) ;
« I will always love you » (Witney Houston)
« So another brick is pulled from the wall » (Lady Violet citant – plus ou moins – Pink Floyd)…

Il faudrait néanmoins une troisième vision pour conforter la théorie du critique qui a ressorti sa playlist Brit-pop pour s’assurer qu’il n’avait pas abusé du Darjeeling watching. Ou demander son avis à Julian Fellowes.

La redécouverte de Downton s’est donc doublée d’une quête musicale, quitte à ne plus guetter (mais pas trop longtemps quand même) chacune des savoureuses apparitions de Lady Violet et de ses répliques assassines. Et l’on ne peut résister à l’envie de citer la plus savoureuse, en réponse à une question de Lady Isobel Crawley : « What makes the English the way we are ? – Some say our history, but I blame the weather. » (« Qu’est-ce qui fait de nous les Anglais ce que nous sommes ? – D’aucuns invoquent l’Histoire, mais je penche pour le climat ».)

L’expérience s’est également transformée en question sérieuse : une série peut-elle ou doit-elle s’apprécier avec modération lors de son premier passage, lorsqu’on la voit « en direct », à raison d’un ou deux épisodes par semaine ou au contraire ne gagne-t-elle pas à être regardée in extenso, quel que soit le nombre de saisons ? Et ce dilemme s’applique-t-il à tous les genres, toutes les formes ? Dans le cas de Downton, on se surprend à apprécier davantage certains personnages, à en détester d’autres, à regarder les décors, les prises de vues, à prêter davantage d’attention aux références littéraires qui nous avaient échappées (et nous échappent encore), à dépasser la logique diégétique pour s’attacher à la mise en scène et en forme.

Au château, dans les couloirs et les escaliers de service, se joue une pièce de théâtre qui parle d’aspirations au changement, d’évolution professionnelle pour les uns, conservatisme pour les autres – même si chacun est parfaitement conscient que la guerre a tout changé –, de révolutions inéluctables et d’un mode de vie multiséculaire en passe d’être sacrifié sur l’autel des nécessaires mutations à venir.

Série historique, drame familial, réflexion sociale en miroir, Downton Abbey vaut le (re)détour pour toutes ces raisons, servi par un casting sans défaut et sa peinture d’un monde en pleine évolution, par le prisme des vies croisées des maîtres et de leurs serviteurs.
« Master and Servant » ?

Downton Abbey, 6 saisons, créé par Julian Fellowes, avec dans les rôles principaux Hugh Bonneville, Elizabeth McGovern, Maggie Smith, Jim Carter, Brendan Coyle, Michelle Dockery, Joanne Froggatt, Robert James-Collier…
Disponible en VOD sur Netflix.