Richard Ford ou « la singularité inaltérable » : Entre eux

A eux. 2008. 2014

En 1994, les éditions de l’Olivier publiaient Ma mère de Richard Ford. Le texte, d’une pudeur qui n’avait d’égale que sa sobriété bouleversante, était un questionnement de la filiation, entre identité et altérité. L’hommage à la mère tout juste disparue devient diptyque avec Entre eux qui vient de paraître, juxtaposant « à la mémoire de ma mère » un « au loin, je me souviens de mon père ». Le déchirement identitaire y gagne encore en intensité : « en écrivant ces doubles mémoires — à trente ans d’écart — » il s’agit pour l’auteur de rappeler qu’il a été « élevé par deux individus forts différents, chacun m’imprimant sa perspective, chacun s’efforçant d’être en harmonie avec l’autre ». Tenter de « pénétrer le passé » est pour lui « une gageure dans la mesure où ce passé tend, sans complétement y parvenir, à faire de nous ce que nous sommes ».

Joyce Carol Oates l’écrit dans Paysage perdu (à paraître le 5 octobre aux éditions Philippe Rey), « la mère est le connu, du moins l’enfant se l’imagine-t-il. (…) Le père est le moins connu, la figure romantique la plus évidente. (…) Dire Mon père, ma mère, c’est nommer, mais non facilement éclairer, l’un des mystères centraux de la vie », celui auquel Richard Ford se confronte.

Écrire revient à retourner « quelque part, au fond de mon enfance », à guetter comme alors le retour de ce père absent puisque voyageur de commerce, sillonnant les routes ne rentrant que le week-end. « La vie est une fête : mon père est de retour ». Durant la semaine, Richard vit dans un « temps interstitiel » avec sa mère. Le père, c’est ce « grand gaillard discret » au « large visage charnu et malléable, adonné au sourire », un homme mystérieux dans lequel, des décennies plus tard, le fils voit encore « un personnage à qui le grand Tchekhov aurait prêté une vie intérieure intense, sinon riche ». Un homme qui a construit sa vie autour de son métier et de sa femme, « ils étaient ensemble partout, tout le temps ». Parker et Edna Ford forment un « duo » au point d’être leurs propres points cardinaux, si « proches l’un de l’autre — le passé et l’avenir s’en trouvaient mis entre parenthèses ». Jusqu’à l’arrivée de l’enfant, « venu sur le tard », qui demeurera unique, Richard né en 1944, qui devra se construire Between them, Entre eux, ce qu’illustre déjà la photographie liminaire du livre.

Parker, Richard et Edna, La Nouvelle Orléans, V-J Day, 1945

Le père, c’est l’absence, une distance, celle de la pudeur, puis la mort qui s’immisce, avec la première crise cardiaque en 1948 puis sa « mort subite » en 1960. Ce père, Richard Ford n’aura jamais pu lui parler « en adulte ». La tentation serait grande de « projeter un écran de fumée mélodramatique » sur l’ensemble mais seule compte la « lucidité douloureuse » que cette histoire a donnée au fils, quand l’absence intermittente, promesse de retour, devient un état des lieux, et qu’il faudra, plus que jamais, trouver une place entre eux.

Edna, Richard et Parker, Jackson, Mississippi, 1946

« Ils voulaient de moi mais n’avaient pas besoin de moi. Ensemble — et au fond peut-être seulement ensemble — ils formaient un organisme à part entière ». « Leur lieu commun était un « être-ensemble » ; moi je représentais une bifurcation, je l’ai toujours senti ».

Tout ce qui précède la naissance du fils est terra incognita, « il n’en reste rien, ni lettres, ni journaux intimes, ni légendes au dos des photos. Ils n’ont pas jugé indispensable d’en laisser trace ». Ce passé leur appartient, l’écrivain ne peut le dire qu’à coups de peut-être, de modalisateurs, de questions sans réponse, dans le respect d’une intimité et d’un amour dont il est né, sans avoir aucun droit à une connaissance de cet « eux ». « La vie de nos parents nous échappe en partie, pas de leur fait mais du nôtre, et dans ces conditions s’apercevoir qu’on ne sait pas tout est affaire de respect car les enfants rétrécissent le cadre de référence de tout ce à quoi ils appartiennent. Alors qu’être dans l’ignorance de la vie d’autrui, ou la réduire à un objet de spéculations, confère à cette vie une latitude qui se rapproche de sa vérité ».

« Ma mère se nommait Edna Akin et elle était née en 1910 ». L’incipit de la seconde partie d’Entre eux est à l’image de l’ensemble du livre : incisif, minimaliste. Deux éléments ancrent le texte dans la biographie, dans la certitude : le nom, l’année. La suite de la phrase vient brouiller les faits et déporter la biographie dans un flou qui pourrait « parer d’une aura romanesque la vie de ma mère » : elle « se nommait Edna Akin et elle était née en 1910, à la pointe nord-ouest de l’Arkansas, dans le comté de Benton — où au juste, je l’ignore, aujourd’hui comme hier ». La mère est ici une altérité paradoxale, dans la ressemblance et la différence. Elle est le mystère, le secret, l’amour. Elle est aussi une figure de femme, qui perd le goût de la vie à la mort de son mari : « Elle était Edna Ford, ma mère, mais elle ne se réduisait pas à ce statut ».

Le passé est ici un lieu inconnu, en ce sens l’espace à parcourir par un texte posant le paradoxe fondateur de toute filiation : tout relier à ce que nous ne sommes pas mais que nos parents ont été. Écrire sur ses parents est un « acte d’amour », explicite, avoué, mais aussi une entreprise littéraire, l’écriture est vécue comme un défi, la recherche d’un secret, lié au peu de mots révélés par les parents de leur vivant, sans surtout lever ce secret. La mère parlait peu, jugeait de nombreux faits indignes de tout récit. Entre eux se construit donc sur l’incomplétude, un « je ne sais pas » têtu : le récit s’édifie depuis un manque et une ignorance, il est la reconstitution d’un puzzle depuis des moments, des souvenirs qui tiennent le plus souvent de l’impression fugitive ou de la sensation.

Entre eux est un texte en dyptique soit la matérialisation narrative et structurelle d’une place à trouver pour l’écrivain, à la pliure de deux récits, de deux êtres, dans un trop plein d’amour et un manque qui ne sont qu’en apparence disjonctifs. Tout (se) construit (sur) une altérité fondatrice : « j’ai écrit des souvenirs, transposé des faits saillants dans mes romans, raconté des histoires maintes fois pour les garder vivantes ». Mais l’incomplétude demeure :  « Something, some essence of life, is not coming clear through these words. There are not words enough. There is not memory enough to give a life back and have it be right, exact » (« pourtant, la langue ne réussit pas à restituer quelque chose qui serait de l’ordre de l’essence de la vie, à ma mère et moi. Comme s’il manquait des mots et que la mémoire n’était pas assez vive pour rendre une vie, et la rendre avec justesse »). Entre faits et « spéculation », souvenirs et ignorance tenace, dans ce qui est « là », se construit un sublime double portrait d’un homme et d’une femme qui sont « l’écart et la passerelle, le mystère fécond » et à travers eux d’un écrivain né d’eux.

La Chute d’Icare

Entre eux est un texte bouleversant dans sa brièveté, sa densité, sa pudeur. Il a la beauté des points de suspension, entre amour et douleur, manque et désir de dire malgré tout, comme le texte d’Auden, commentant La Chute d’Icare, que Richard Ford évoque en postface, « qui nous montre dans sa clairvoyance que les instants capitaux passent souvent inaperçus, ou presque, aux yeux du monde » : « il est banal que le monde ne fasse pas attention à nous. Cette découverte constitue un ressort essentiel des trois quarts de mes écrits depuis une cinquantaine d’années ». Alors Richard Ford, dans le refus de toute autobiographie selon les codes institués, même s’il s’agit ici comme pour d’autres d’une « entreprise » littéraire autant qu’intime, dans ce récit double et disjonctif, plaçant l’altérité au cœur de toute connaissance possible d’une intimité, se fait « observateur » et « témoin » d’une « singularité inaltérable », celle d’un couple, ses parents, la sienne à leur image, dévoilant avec la légèreté d’une digression anodine l’une des clés de son œuvre.

Richard Ford, Entre eux (Between them), traduit de l’anglais (USA) par Josée Kamoun, éditions de l’Olivier, mai 2017, 190 p., 19 € 50