Petits poëmes en pause : #4. Du poème raté

 

 

 

Il y a de sales semaines. On pense à rater pour de bon, à démissionner de tout, à dégoûter ses amis. Le poème n’y peut rien : son évidence est à éclipses. On est la mouche sur le dos, trop rebattue contre une vitre, qui grésille au coin d’un mur. Ces jours-là, ces semaines-là, le poème n’opère plus. Sa forme est froide, importune. Il nous parle sans qu’on l’entende comme l’homme d’un guichet dont les lèvres bougent derrière une vitre. La plupart du temps la poésie rate : la vie est trop loin de son axe pour qu’une faible magie la rajuste dans son lieu. Et puis on trouve, dans le lot, beaucoup de poèmes ratés : longs dimanches, fêtes sinistres. « Le Goût du néant », par exemple, d’un poète incontestable qui se manqua si souvent qu’il fit dépendre de l’échec l’assise de sa poétique et tout l’avenir de la poésie.

Presque tout rate dans ces trois strophes. Le dégoût de vivre, stratégiquement, s’y histrionise en dégoût d’écrire. La débâcle met à nu les recettes éculées d’un art dont la supercherie est d’embellir le négatif. L’alexandrin sent le vieux. Ses joints perclus de hiatus ont la raideur d’un corps brisé de courbatures. La forme fait grincer les dents : le cabotinage ennuyeux de quinze vers sur deux rimes, le tutoiement oratoire d’entités allégoriques, le bric à brac des images, le pathos populacier, les soubresauts d’exclamatifs et de poncifs refroidis, le bégaiement des fins de vers comme le grésil d’un disque rayé. La vieille métaposition y désarticule ses reins pour aller chercher la rime : « Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle bute ». On voit combien, dans ce vers, la laideur est chose voulue. Il aurait été facile d’équilibrer les voyelles et d’assouplir la césure en effaçant le hiatus : « Vieux cheval dont le pied [sur] chaque obstacle bute ». L’effort se trahit partout, traduit en effort de lire. Le pire des procédés est ce vers surnuméraire, à la fin de chaque strophe, dont la rime tombe à plat et dont l’effet de redite ne pourrait avoir de sens que dans un poème à chanter. C’est précisément cela, avec ses rythmes bancals et sa platitude ampoulée, à quoi ressemble le poème : à une chanson qu’on récite. La musique y manque aux mots. On dirait qu’ils attendent l’air, la mélodie qui sauverait la « roideur » de leur machine.

Et puis, dans cette débâcle, quelques beaux vers surnagés comme des débris de statue dans la terre d’une ruine. Le vers de clausule bien sûr, avec sa césure enjambante, son jeu de consonnes d’appui, son beau premier hémistiche : « Avalanche, veux-tu + m’emporter dans ta chute… » ; et puis, prodige ! un vers parfait : « Le printemps adorable a perdu son odeur », où l’adjectif à l’hémistiche se déduit merveilleusement du mot contraint de la rime : « odeur »… odorant… odorable… « adorable ». Les quelques beaux vers du poème (il n’y a pas de hasard) sont tous des vers détachés. Leur succès accentue encore l’incapacité des strophes à fonctionner comme organisme. Le dégoût de la vie (taedium vitae) est un détachement de tout : « Je contemple d’en haut le globe en sa rondeur / Et je n’y cherche plus l’abri d’une cahute ». Son symptôme le plus sûr est le morne ennui d’un désir, secoué d’envols avortés, qui erre sans trouver de lieu.

C’est dans la perte de l’odorat que Baudelaire choisit d’inscrire la perte du goût de vivre : « Le printemps adorable a perdu son odeur ». Ce très beau vers isolé améliore un vers de Chénier : « Vénus, qui pour les dieux fait le bonheur durable / À nos cheveux blanchis refusera les pleurs / Et le printemps pour nous n’aura plus de couleurs. » On note quels chemins secrets ont permis à Baudelaire de tirer son « adorable » du mot « durable » à la rime ; et l’art qui change l’image faible du printemps décoloré en cette anesthésie profonde d’une saison sans odeurs où la sensation d’être au monde, de respirer le réel, d’enfler et vider ses poumons d’un air qui vous tient en vie manque de preuves tangibles. Le sens de l’odorat, parce que le plus physique, est la racine perceptive des toutes les correspondances. Sans parfum, tout périclite. Privées de leur source vive, toutes les perceptions tarissent : le monde n’est plus qu’une image, un mirage sans réalité (« Je contemple d’en haut, etc. »). Le distillat des sensations, la mayonnaise synesthésique tournent à l’anesthésie.

Les conséquences, dans le poème, de la perte de l’odorat sont la perte du goût (de vivre) et un syndrome d’agueusie : « L’amour n’a plus de goût, non plus que la dispute ». Par le biais d’un calembour, le titre même du poème relie le dégoût de vivre à une perte de l’odorat : le « goût du né—ant » c’est le « goût du nez » négativé par un suffixe (« goût du nez » + « an »). La perte de l’odorat est la crise la plus aiguë de la sensation d’être au monde. C’est la statue de Condillac qui n’existe que par le nez : « Si nous présentons une rose à notre Statue, elle sera par rapport à nous une Statue qui sent une rose ; mais par rapport à elle, elle ne sera que l’odeur même de cette fleur. » Simple narine de marbre, l’extinction de son odorat retournerait la Statue au monde sans monde des pierres, au néant « weltlos » des choses physiques. Il y a deux sens au verbe sentir, du générique au singulier : la sensation en général (les cinq sens ; se sentir bien) ; l’odorat en particulier (cela sent bon ; je sens une odeur de brûlé). Le nez est donc le métonyme de la faculté de sentir : l’odeur perdue du printemps transforme le corps du poème en un membre anesthésié (« comme la neige immense un corps pris de roideur »). Comme on ne sent plus sa jambe que le sommeil a engourdie, on ne sent plus le poème. On le voit écrit sous ses yeux, comme sa jambe sur le lit, mais c’est une image vide où l’on ne s’incarne plus. C’est une bonne définition de la poésie ratée : ce qui devait nous donner corps se détache et gît devant nous, sourd comme un membre anesthésié.

Mais qu’est-ce que l’odeur du printemps et que signifie qu’il l’aurait perdue ? Il ne s’agit pas tant des fleurs que d’une odeur plus archaïque. Le printemps est « adorable » parce que c’est le temps d’aimer. Dans la saison des amours, l’air est saturé des odeurs du rut. C’est la saveur de la chair, l’effluve épaisse de ses sucs que le printemps a perdu. Baudelaire aime les parfums. Plus que les aimer, il leur voue un culte : la senteur des vieux flacons, le parfum frais des enfants, l’ambre et le musc des chevelures. « Le Goût du néant » dit le leurre dont procède la passion de ces fragrances artistes. Le parfum des « fleurs du mal » sont des senteurs artificielles, miracles de la cosmétique. Dans la femme et son souvenir, c’est le parfum qui séduit. L’efficace irrésistible de cette effluve factice surexcite le désir. Le paradoxe est obvie. L’animal est attiré par les odeurs de la femelle. Cette signature olfactive qui trahit sa fécondité, cette saveur aérienne est le savoir de l’instinct. L’homme, en haine de la nature, recouvre les odeurs du corps, qui éclairent l’instinct sexuel, d’une avalanche de parfums. Animal dévoyé d’esprit, il ne suit plus la femelle à la trace de ces sucs, mais à la trace du parfum qui refoule ses vrais remugles. Son désir ne réagit plus qu’à ce qui affame sa vie instinctive, en désoriente le flair, en brouille les profondes pistes. Dans le fatras capiteux des parfums artificiels — de lessive, de déodorant, de sent-bon, de savonnette — quelque chose est refoulé qui est la saveur perdue, le faisandé de la chair, tous les signes naturels de la vie physiologique (putréfaction, fécondité…). Ce qui perce dans le poème, comme une trame élimée, est l’aveu de ce jeu d’essence négative. Le « goût du néant » est un impossible. Le néant n’a pas de goût. À moins que notre narine ne désire dans l’effluve embaumant la femme aimée que l’absence et la négation des odeurs de la femelle. L’homme est un animal artiste. Ce qu’il aime dans les parfums, c’est le néant des odeurs. Le « goût du nez » (pour les parfums) est donc bien un « goût du néant » : néant des remugles précieux et des mauvaises odeurs qui émanent de la vie.

Le goût pour la poésie, comme tout plaisir cultivé, opère par sublimation de la libido sexuelle que le refoulement détourne quant au but. C’est un plaisir dérivatif, le produit d’une censure. Son château de cartes est subtil. Quand le poème ne marche plus, son corps traverse une crise qui en avoue la vérité. On sent remonter en lui la négation de jouissance dont il tire son origine. Produit d’un refus de jouissance, le poème se refuse. Dans la bouche qui le remâche comme une poignée de cendres, la violence de la négation devient brusquement sensible.

Parmi les bonheurs délicats de l’homme civilisé, le plaisir de la poésie est le canari des mines : plus fragile, il meurt en premier et signale le péril. Lisons-nous encore des poèmes ? Nous donnent-ils du plaisir ? Les trois quarts du temps déjà, la poésie ne passe plus. C’est l’annonce des avalanches sur quoi le poème se termine. La fatigue de sensations déduites de trop de censures, la perte du goût et de l’appétit produisent la terreur inverse d’une puissance d’engloutir : c’est « le Temps [qui] engloutit », l’avalanche qui ensevelit, la « neige immense » qui inhume. Avalanche vient d’avaler. Quand on perd le goût de tout, on ne peut plus rien avaler : la vie même ne passe plus. Alors l’ennui nous dévore. Le goût « du » néant est cela. Par le biais d’une inversion de l’objectif au subjectif, non pas le goût qu’a le néant, mais le goût qu’éprouve le néant : sa noire avidité prête à nous engloutir. Baudelaire, beaucoup trop artiste pour adorer sans dégoût les « paradis artificiels » des plaisirs civilisés, aspire au retour des pulsions et des vieux instincts de vie qu’a refoulés la culture. De cette avide armée de spectres, ses plus beaux poèmes ratés annoncent la marée nocturne.