Un an à peine après la parution du splendide Tout un monde lointain, Célia Houdart revient au cœur de cet automne avec l’un de ses plus beaux récits : Villa Crimée (P.O.L). Exploration patiente et feutrée d’un immeuble de l’Est parisien, ce récit, aux fragments comme autant d’éclats de vie, convoque conjointement la déambulation benjaminienne et la passion du détail d’un Hitchcock. Figure clef d’une littérature contemporaine tournée vers le sensible, au « romantisme musclé », Célia Houdart a accepté de revenir, le temps d’un grand entretien, sur l’un des récits les plus importants de cette année.

Depuis bientôt une quinzaine d’années, Stéphane Bouquet a su s’imposer comme l’un des poètes les plus remarquables du champ contemporain. S’il avait déjà pu faire entendre sa voix critique en 2007 dans Un Peuple qui invitait à se promener dans un cimetière de noms, il offre, avec la parution ces jours-ci de La Cité de paroles aux éditions José Corti, son premier recueil d’articles critiques comme rassemblés au fil de la douceur d’une conversation.

Charles Nègre, Le Petit Chiffonnier appuyé sur une borne devant le 21 quai Bourbon

« Le chiffonnier de Paris fut l’homme à tout faire, le maître Jacques du XIXe siècle, à la fois rôdeur inquiétant des faubourgs, agent essentiel des progrès de l’industrie, et figurant coloré des arts et des lettres » : Antoine Compagnon consacre un livre à cette figure méconnue et néanmoins cardinale d’un siècle, un essai né d’un séminaire au Collège de France (2015-2016).
Le chiffonnier, silhouette traversant les fictions du siècle comme les pavés de Paris avec sa hotte, son crochet et sa lanterne, est la figure à travers laquelle Antoine Compagnon relit et commente un siècle, selon une perspective à la fois économique, culturelle et artistique.

 

 

 

Il y a de sales semaines. On pense à rater pour de bon, à démissionner de tout, à dégoûter ses amis. Le poème n’y peut rien : son évidence est à éclipses. On est la mouche sur le dos, trop rebattue contre une vitre, qui grésille au coin d’un mur. Ces jours-là, ces semaines-là, le poème n’opère plus. Sa forme est froide, importune. Il nous parle sans qu’on l’entende comme l’homme d’un guichet dont les lèvres bougent derrière une vitre. La plupart du temps la poésie rate : la vie est trop loin de son axe pour qu’une faible magie la rajuste dans son lieu. Et puis on trouve, dans le lot, beaucoup de poèmes ratés : longs dimanches, fêtes sinistres. « Le Goût du néant », par exemple, d’un poète incontestable qui se manqua si souvent qu’il fit dépendre de l’échec l’assise de sa poétique et tout l’avenir de la poésie.

« La vie est le noyau poétique des poèmes ; pourtant, plus le poète s’efforce de transposer telle quelle l’unité de vie en unité artistique, plus il se révèle un bousilleur » déclare avec autant de férocité que de lucidité aguerries Walter Benjamin à propos d’Hölderlin afin de dire de la poésie cette irrémédiable tension, toujours relancée, toujours désirée qui consiste à vouloir trouver depuis le poème la formule d’une vie – la chance inouïe d’une vie vivante. Peut-être faudrait-il confier ces quelques mots énergiques de Benjamin qui montrent combien la poésie doit apprivoiser et versifier autant que libérer le vivant comme escorte lumineuse à la lecture du splendide et comment nous voilà moins épais, nouveau recueil poétique d’Anne Portugal, paru ces jours-ci chez P.O.L.

Plus d’un an bientôt après les attentats en chaine du 13 novembre 2015 et plus de deux ans après l’attaque de Charlie Hebdo et de l’Hyper-casher, dans une succession presque ininterrompue de crimes, le terrorisme n’a cessé de faire question, d’ouvrir des débats sans jamais véritablement parvenir, des questions religieuses aux explications psychologisantes, à convaincre. Sans doute faut-il lire sans attendre le remarquable et puissant essai de Laurent de Sutter Théorie du kamikaze pour avoir enfin autant de clefs neuves, fécondes et énergiques sur la figure prégnante de ces attentats, à savoir le kamikaze.

Amandine André et AC Hello photo : JP Cazier
Amandine André et AC Hello photo : JP Cazier

Amandine André et A.C. Hello font partie des nouvelles écritures du champ poétique contemporain, un champ où elles s’inscrivent et qu’elles redéfinissent de manière singulière – quitte à s’interroger sur leur appartenance à quelque chose qui serait la poésie.
Rencontre et entretien fait de croisements entre la littérature, la politique, la performance, la langue et ses dehors, la danse, la lecture, Danielle Collobert, la bibliothèque verte, Deleuze ou Bukowski.

Anne Cauquelin
Anne Cauquelin

Il y a beaucoup de pierres dans le jardin d’Anne Cauquelin, c’est elle qui le dit, avant d’ajouter : « et c’est bien sous les pierres que l’on débusque les lièvres, car, disons-le, ce n’est pas le lièvre qu’on soulève mais la pierre qui jusque-là le cachait ». De sorte que « lever un lièvre » reste une façon commode mais assez impropre de dire qu’on vient d’apercevoir un truc qui mérite — ou réclame — d’être pisté. Une façon de dire surtout, fût-ce de travers, la joie d’avoir soudain un objet à penser.